L’Angle Eco : « Je ne servirai pas d’alibi »

par François Ruffin 19/05/2016

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Ils voulaient que je vienne à leur débat sur « les inégalités entre générations », sans un salarié ni un précaire, mais avec des diplômés d’HEC, et des gérants de start-up et moi au milieu, comme alibi.

Bonjour Monsieur Lenglet, bonjour Monsieur Delbos.

Vous m’avez invité pour votre première émission de L’Angle Eco, qui sera diffusée le mardi 31 mai. Je vous en remercie, mais je décline cette invitation.

Je pourrais arguer que le thème retenu, « les inégalités entre générations », n’est pas dans mes cordes, que j’y préfère les « inégalités » tout court, une archaïque lecture « capital / travail ». Mais bon, comme je suis journaliste, c’est-à-dire « bon à rien et touche à tout », j’aurais pu m’accommoder de ce sujet, le détourner un peu : quand on assiste à une assemblée générale d’actionnaires, exclusivement composée de têtes blanches, on se dit que, en effet, les dividendes pour ces vieux sont prélevés sur des jeunes salariés (ou en stage, ou au chômage).

Non, c’est le casting pour vos plateaux qui me fait renoncer à vous rendre visite.

On connaît l’orientation libérale de François Lenglet (55 ans), et ce n’est pas moi, avec mon engagement assumé, qui vais lui demander de se retrancher derrière une fausse neutralité.

A ses côtés, Jean Tirole (62 ans), prix de la Banque de Suède d’économie, partisan du libre-échange, de la flexibilité du travail, de la baisse des indemnités chômage, etc., lui apporte une caution scientifique à tous les dumpings réclamés par le Medef. (De son vivant, j’ai longuement discuté avec Maurice Allais, le premier Français à avoir reçu le prix de la Banque de Suède d’économie : avec la même caution scientifique, lui aurait défendu des positions presque inverses, pour le protectionnisme et contre tous les moins-disants imposés au nom de la compétitivité. Mais cet économiste, hétérodoxe, n’a jamais bénéficié de la médiatisation offerte au très libéral Jean Tirole.)

Partons pour ce tandem.
Mais qui mettez-vous, à leurs côtés, pour le rééquilibrer ?
Dans le premier « débat », par exemple, sur l’emploi ?

Sophie de Menthon (68 ans), « cheffe d’entreprise », et longtemps membre du Medef.
Emmanuelle Duez (28 ans), diplômée de l’Essec et de Science-Po, décrite par La Tribune comme « serial entrepreneuse de choc ».
Enfin, Diana Filippova (29 ans), diplômée de HEC et de Science-Po, que vous me présentez comme « entrepreneuse », et en même temps « responsable des relations écosystème start-up chez Microsoft ».

Des libéraux débattront donc avec des dirigeants d’entreprises, des diplômées de grandes écoles avec des diplômés de grandes écoles, l’élite occupera tout l’espace. Nul doute qu’on trouvera bien des désaccords entre eux, que certains – certaines – auront des propos originaux, mais enfin : qu’il n’y ait pas un salarié normal, pas un stagiaire, pas un précaire, pas un syndicaliste ! Eux qui représentent la masse du pays ! Comme s’ils n’avaient rien à dire, eux, sur l’emploi !

Et je viendrais m’y ajouter, moi, pour servir d’alibi à cette comédie ?
Je pourrais, oui.
Je pourrais y venir, pour dénoncer ce dispositif.
Mais parfois, on est fatigués de ces combats : je vous laisserai « débattre » tranquillement…

Bref, je ne trouve pas que ce pluralisme rétréci fasse honneur au service public.

Je reste à votre disposition, néanmoins, ultérieurement, pour des débats plus équilibrés.

Fakirement,

François Ruffin

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Vos commentaires

  • Le 21 janvier à 12:51, par LANVIN En réponse à : L’Angle Eco : « Je ne servirai pas d’alibi »

    Bonjour,

    C’est une analyse claire et nette des faux débats soi-disant contradictoires. En plus sur le service public.
    Soyons zen, attendons une proposition de débat équilibré de M. Lenglet ou d’autres.
    Proposition interdite dans notre belle république dévoyée par ces zélateurs omniprésents en tv, radio et presse.
    Heureusement, ils ne possèdent pas encore tout internet !

  • Le 30 décembre 2016 à 12:55, par Colin Moissenet En réponse à : L’Angle Eco : « Je ne servirai pas d’alibi »

    Bonjour,

    Simplement pour signaler une minuscule faute : « Mais parfois, on est fatigués de ces combats », il n’y a pas d’s à fatigué !
    Sinon très bon article !
    Ce commentaire n’a pas vocation à apparaître publiquement, je vous laisse le soin d’en décider.

    Cordialement

  • Le 30 décembre 2016 à 00:59, par Vadi En réponse à : L’Angle Eco : « Je ne servirai pas d’alibi »

    Mr Lenglet est tellement imbus de sa personne qu’il en est risible

    Sa médiocrité en économie est affligente

  • Le 28 décembre 2016 à 23:29, par Marie Hélène Vernay En réponse à : L’Angle Eco : « Je ne servirai pas d’alibi »

    Evident... Mais ça allait mieux en le disant. Bravo en tout cas, c’est bien envoyé.
    Signé une vieille qui ne touche pas de dividendes

  • Le 28 décembre 2016 à 20:44, par Thomas En réponse à : L’Angle Eco : « Je ne servirai pas d’alibi »

    C’est bon de vous lire tous autant que vous êtes. Merci Fakir de réunir autant de bon sens. Bravo les gens !

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