Le poison de l’union

par François Ruffin 07/01/2017

Version imprimable de cet article Enregistrer au format PDF

On a besoin de vous

Le journal fakir est un journal papier, en vente dans tous les bons kiosques près de chez vous. Il ne peut réaliser des reportages que parce qu’il est acheté ou parce qu’on y est abonné !

Le 7 janvier 2015, la rédaction de Charlie se faisait flinguer. Mais dans l’unanimisme de la compassion écrivions-nous alors, on a senti comme un malaise.

Un mot, d’abord, d’évidente compassion pour les douze victimes de cette tuerie, pour leurs proches, pour leurs familles. Mon souvenir va plus particulièrement à Charb, que je connaissais un petit peu, que j’avais rencontré à l’occasion, qui avait eu la générosité de venir à Amiens, un week-end de grisaille, pour nous offrir ses dessins, en ces années où nous n’étions qu’un petit journal local, en butte aux procès.
La peine, donc, inutile de s’étaler.

Maintenant, je voudrais vous faire part d’un malaise, qui me gagne depuis mercredi, avec ces foules qui se rassemblent dans la tristesse, avec ces « Je suis Charlie » brandis sur fond noir, avec ces minutes de silence décrétées d’en haut, avec ces drapeaux en berne, avec ces manifestations d’union nationale, avec des messes spéciales, avec ces grandes déclarations générales sur « la démocratie », « la République », avec tous les pompeux cornichons qui y vont de leur commentaire.
C’est ça, cette tristesse conformiste, au garde à vous, l’hommage rendu à des satiristes ? à des polémistes ? à des emmerdeurs ? à des ricaneurs ?
Mais comment a réagi Charlie, par exemple, aux attentats du 11 septembre ?
En mettant leur drapeau rouge et noir et vert dans leur poche ?
En oubliant l’ironie et la satire ?

Depuis près de cinquante ans, depuis mon chéri Cavanna et le professeur Choron, de la Shoah aux tsunamis, en passant par les famines, les guerres, les épidémies, que les morts se comptent par centaines, par milliers, ou par millions, eux passaient au crible de leurs rires, de leurs mauvais esprits, la bêtise et la méchanceté du monde. Et voilà qu’autour de leurs dépouilles, en leur nom !, cesse nationalement le rire et le mauvais esprit. Voilà que ne résonnent plus, en boucle, autour de cette manifeste tragédie, que les mots « tragédie », « choc », « horreur », etc.

J’intervenais hier jeudi, à Grenoble, à la CGT de l’Isère, et le secrétaire a ouvert la séance par une minute de silence, puis a repris par un : « Bon, je sais bien que ce n’est pas une journée à rire… »
Mais si, justement, je dirais.
Et en leur nom.
Qu’avec eux ne meure pas leur mauvais esprit.

Mercredi, je me trouvais à Vénissieux à un débat dans un cinéma, et dans l’après-midi, une vingtaine de personnes ont appelé la salle, pour savoir si la soirée était annulée. De même, là, je reçois un SMS de Vincent qui se demande : « Est-ce que ça vaut le coup de maintenir lundi notre nuit ‘De l’air à France Inter’ ? »
Ah bon ?
Parce que les supermarchés vont fermer, peut-être ?
Les usines et les bureaux seront vidés ?
Les églises, mosquées, synagogues n’accueilleront plus les fidèles ?
Les médias cesseront d’émettre ?
Toute la méchanceté et la bêtise, que moquaient Hara-Kiri puis Charlie, vont cesser, durant toute une semaine, ou juste une journée, ou même seulement une heure ?

C’est bizarre, toujours, comme hommage : en l’honneur de ces empêcheurs de penser en rond, voilà que devraient s’arrêter les lieux de pensée, et surtout de contre-pensée.
En l’honneur de ces diviseurs – car ces dessinateurs et journalistes étaient des diviseurs, qui suscitaient des désaccords, des controverses, c’est-à-dire de la vie –, il faudrait en appeler à l’union, au consensus doux.
En l’honneur de « la liberté d’expression », partout proclamée, il faudrait que n’existe qu’une expression unanime de douleur, et que se taisent les dissidences. Pénible paradoxe.

De SMS en chaîne d’infos, de facebook, en twitter, la nouvelle s’est répandue comme, sans doute, il y a un siècle, les technologies en moins, avait retenti le terrible : « Ils ont tué Jaurès. »
Jaurès qui avait polémiqué, Jaurès qui avait divisé, Jaurès qui jusqu’au bout avait lutté pour la paix. Et c’est autour de sa tombe, pourtant, que cessaient les polémiques et les divisions, que se proclamait l’Union sacrée pour la guerre. C’est autour de son cercueil que la pensée critique devenait interdite, censurée, gelée pour quatre ans.
Sous les éloges et l’encens, ils le tuaient une seconde fois.

C’est dans ces moments de sidération, de grand glissement, au contraire, me semble-t-il, qu’on a le plus besoin de repères. De discussions. D’échanges. D’analyses. Pour comprendre, et ne pas se laisser emporter.

François Ruffin,
(à titre infiniment personnel).

Vos commentaires

  • Le 9 janvier 2015 à 18:25, par Vince En réponse à : Le poison de l’union

    Bonjour M. Ruffin,
    J’ai l’impression que vous vous trompez.
    Je comptais venir Mercredi à Vénissieux, et j’ai fait le pari que vous aviez d’autres chats à fouetter à la vue de ce massacre. Tant pis, je suis allé place des terreaux, rendre hommage.
    De tout façon, j’avais pas franchement le cœur à parler d’une truie blonde qui se parfume aux revendications sociales (Ok je schématise).

    D’un point de vue personnel, je n’ai pas arrêté de penser. Mais ces pensées allaient ,en grande partie, à cet événement. C’est quelque chose que je ne maîtrise pas.

    Quant à l’unanimité de l’hommage, d’accord, mais quel est votre critique ? J’aimerais que vous preniez un exemple de cette dissidence dont vous parlez afin d’illustrer le propos. Il y a peut être une très bonne dissidence à faire entendre sur ce sujet, mais je ne l’ai pas en tête (Peut être celle de Papacino de FDPdelamode, mais je n’ai pas du tout adhéré au propos : https://fr-fr.facebook.com/pages/FDPdelamode/672438559517613)

    Pour le moment, et ça reste très personnel, quelques éléments sont « réconfortants » :
    Une mobilisation massive (Ouais c’est positif...)
    Un refus de l’amalgame (C’est du ressenti, on peut trouver des contres exemples,évidemment)
    Le réveil (En mode gueule de bois) d’un peuple qui pense la liberté d’expression évidente et acquise.

    Attendons de voir la réappropriation politique qui sera faite, mais j’espère l’événement assez important, et les journaux comme Charlie Hedbo (et autres) assez tenaces pour veiller aux valeurs de la république, et à ce qu’elles ne soient pas sacrifiées sur l’autel de la lutte anti-terroriste.
    Plutôt que d’une loi sécuritaire, j’espère que nous trouverons une bonne solution pour récupérer les enfants de la république qui se perdent et qui n’ont plus rien à perdre.

    En attendant, j’attends mon prochain numéro, et une couverture bien bien drôle et méchante.

    Amicalement,

    Vincent

  • Le 9 janvier 2015 à 18:11, par moi En réponse à : Le poison de l’union

    Merci d’avoir mis des mots sur ce que je ressentais un peu sans trop pouvoir l’exprimer.
    On peut dire que les frères poischich ont terminé la harissa

  • Le 9 janvier 2015 à 18:04, par thomas En réponse à : Le poison de l’union

    Ce rassemblement à le don de mettre en lumière ce que nous avons en commun : notre humanité. Cette évidence que nous oublions aussi souvent que l’essence vitale de l’expression du désaccord, de la contradiction, du débat et du conflit.
    Embrassons-nous, étreignons-nous et reprenons sans tarder les débats qui animent notre société.

  • Le 9 janvier 2015 à 17:56, par Stephen M En réponse à : Le poison de l’union

    Cher François Ruffin,
    Merci d’avoir mis les mots sur ce sentiment diffus qui était aussi un peu le mien ; derrière cette communion nationale autour de malheureuses victimes expiatoires, j’ai parfois l’impression d’entendre le bruit des bottes...
    Cordialement
    Stephen

  • Le 9 janvier 2015 à 17:43, par Adrien En réponse à : Le poison de l’union

    De tout coeur avec vous François !

    Il est l’heure de relancer la lutte, plus que jamais.

    Lutte contre le capital et ses bénis oui oui.
    Lutte contre le fascisme.
    Lutte contre la bien-pensance.
    Lutte pour la pluralité de la presse.
    Lutte pour la démocratie.
    ....

    Dimanche, je ne sais pas si j’irai manifester avec toutes ces ordures qui suintent leur hypocrisie sur la mémoire des 12 martyrs de la gauche radicale (et même si Charlie Hebdo c’était devenu beaucoup moins bien depuis 10 ans !).
    Et j’ai encore moins envie de manifester dans un cortège où des fachos vont se trouver !
    Que faisons nous alors ?
    Il faut que nous luttions, il faut dénoncer cette récupération. Il faut reprendre tout les papiers de hara kiri à charlie qui dénoncent le pouvoir en place et les fachos.

    Ce n’est pas pour la liberté d’expression que j’ai envie de manifester, car elle n’existe pas vraiment. C’est contre notre société merdique et son enfoncement dans la médiocrité et l’obscénité.

    Je veux manifester pour que l’on propose un autre avenir aux classes populaires, un avenir d’espoir, un avenir de retour au programme des jours heureux et à son dépassement.

    De tout cœur avec vous et votre journal !

0 | 5