Le nom de nos maîtres

par François Ruffin 03/04/2018 paru dans le Fakir n°(80 ) Date de parution : avril-juin 2017

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Qui sont nos maîtres ?
Quels sont leurs visages ?
Où sont leurs châteaux ?
C’est tout le souci politique :
ils ont disparu de notre horizon.
Et l’ouvrier de chez Whirlpool
ignore jusqu’au nom de Jeff Fettig…

Ça vous plait, cette chaumière ?
Vous, les Whirlpool, ça vous dirait d’habiter dedans ?
Là, vous apercevez un terrain de tennis, la grande maison sans doute pour Monsieur, la « dépendance » pour Madame, avec une piscine intérieure, le jacuzzi eux ils l’ont, et combien de chambres ? Des dizaines à coup sûr. Combien de salles de bain ? Et le petit plus sympa (si tu peux faire un zoom arrière, Sylvain) c’est l’accès direct à la plage.
Vous savez où se trouve cette modeste chaumière ?
Dans le Michigan.
Vous savez à qui ça appartient ?
À Jeff Fettig.
Vous savez qui est Jeff Fettig ?
Non ?
Et William MacNabb, vous connaissez ?
C’est tout le souci, on ignore aujourd’hui le nom de nos maîtres.

***

Vous n’avez peut-être pas fait attention, en entrant, et il commençait à faire nuit, mais sur le parking, si vous regardez juste en face de vous, derrière la patinoire, vous verrez un superbe château. Ça appartenait à la famille Saint. Hector Malot, l’écrivain, était venu ici pour une enquête, à la façon de Zola, pour préparer son roman En famille. Dans son introduction, il décrivait la scène suivante : « Je ne voudrais pas refaire le tableau du patron qui rentre dans son château en l’opposant à celui de l’ouvrier qui rentre dans son pauvre garni, il se trouve dans ce roman. Car ce riche château dominant le village où grouille une
misérable population ouvrière n’a point été inventé de chic, pour des phrases. Il existe, comme il en existe bien d’autres, de même qu’existent des taudis dont
un propriétaire ne voudrait pas pour ses bestiaux.
Et c’est parce que les choses sont souvent ainsi que je les ai peintes telles que je les ai vues : - le château au milieu de son parc, avec ses fleurs, son ameublement luxueux, ses serres, ses écuries, ses équipages, sa valetaille ; - le village ouvrier avec sa misère et sa saleté, ses cabarets empoisonneurs et sa débauche. »
Et l’écrivain concluait : « Il faut n’avoir jamais passé quelques heures dans un village industriel pour accepter sans révolte la comparaison qui s’établit entre l’existence du patron et celle de l’ouvrier. »

Cette « révolte », au siècle d’après, Patrick l’éprouvait encore : « Chés gens vivaient de peu. Ils faisaient leur jardin en sortant du boulot. C’était la misère, surtout que les habitants voyaient le pognon s’afficher : t’avais quand même quatre châteaux là-bas, le seigneur qui dominait. Puis le cimetière de Flixecourt, ça te rappelle l’empire Saint, cet énorme tombeau sur l’allée principale… Même là il fallait que la famille s’impose. À l’église, ah oui, Dieu est pour tout le monde et tout le merdier, mais y avait la place de la maison Saint, tout devant, encadrée avec des grilles, les chaises avec des petits coussins molletonnés. Tu voyais la domination partout. » Lui a trimé, ensuite, sur la zone industrielle, et ça a tout changé : « Quand je bossais chez Valeo, je ne connaissais pas le patron, on ne savait même pas où il était. Chez Saint-Frères, tu voyais. Bien. » « Bien voir » suscitait la révolte : c’est devant la propriété des frères Saint que se terminaient, le 1er mai, les manifestations. Et deux châteaux ont brûlé dans la vallée, jacqueries ouvrières obligent.

Mais aujourd’hui, l’on ne voit plus.
Les pauvres ne voient plus les riches.
Les travailleurs ne voient plus le capital.
Je me souviens d’un reportage dans le village à côté d’ici, à l’Étoile, au Bar des Sports. Licenciée de Saint-Frères, puis de Parisot - Sièges de France, Gilette nous racontait son « enfer » :
« On a perdu notre maison, pis après ç’a été l’enfer.
L’enfer. Quand les enfants me disaient,
‘‘le frigo il est ’core vide’’, eux ils ne veulent pas comprendre : fallait bien que je donne à manger à mes enfants.
Je faisais un chèque, malgré que je n’avais pas d’argent. Même aujourd’hui, l’enfer continue…

(Gilette se mouche, les yeux qui se mouillent.)
Une fois, on est allés en vacances. Une fois, cinq jours à Quend Plage. Sinon, on a travaillé toute notre vie. Et on se retrouve avec quoi ? Rien. On n’a même plus une cuillère à café, à nous. On a remboursé notre dette, mais on ne vit plus chez nous, on habite chez notre fille, notre beau-fils. C’est pas facile. On se demande pourquoi on vit. À Noël dernier, d’ailleurs… (Silence.) On a failli… (Silence.)
Enfin, je lui ai parlé de nous tuer, à mon mari. »

Avec moi, j’avais apporté le numéro de Paris Match sur le mariage de Delphine Arnault, la fille de Bernard, l’homme qui avait racheté le groupe Boussac Saint-Frères, qui l’a démantelé, qui a bâti son empire du luxe sur ce cadavre. Le magazine dévoilait une fête façon princesse, avec « sa bague de fiançailles, un diamant taille émeraude », sa robe aux « 165 mètres d’organza », etc.
« Est-ce que vous faites le lien entre votre situation et ce mariage au château ?
— Non, je ne vois pas... »

Et Gilette ne voyait pas non plus le château de Bernard Arnault à Clairefontaine, sa super villa à Saint-Tropez, son hôtel de luxe à Courchevel, son hôtel particulier à Paris, son immeuble à New-York, son île privée dans le Pacifique (où il passe ses réveillons), elle ne se heurte pas quotidiennement à cet étalage de richesses comme on reçoit des injures.

Ainsi également de Jeff Fettig.
Vous ne connaissez pas son nom, et pourtant c’est votre patron, c’est le PDG de Whirlpool.
On va faire des petits calculs, maintenant.
Son salaire s’est élevé, l’an dernier, à environ 1,5 million d’euros. Mais il faut y ajouter un bonus de deux millions. Et surtout, des stock-options pour dix millions. Soit plus de treize millions d’euros, à l’arrivée.
Qu’on divise ça, maintenant, par votre salaire annuel : 25 000 € à peu près (avec toutes les cotisations, retraites, chômage, maladie). Ça nous donne 520.
Ça signifie qu’un ouvrier de chez Whirlpool doit travailler 520 ans pour égaler le revenu annuel du PDG. Soit depuis la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb !
Ou bien, traduit autrement : à lui tout seul, ce Jeff Fettig gagne plus que tous les salariés de Whirlpool Amiens, plus ceux du sous‑traitant Prima, plus les intérimaires !
C’est déjà indécent.
Mais l’indécence sublime, c’est de prétendre que, aujourd’hui, c’est vous, ce sont les salariés d’Amiens, et de Prima, et les intérimaires, qui coûtent trop cher ! Qui ne sont pas compétitifs !

Je me trouvais déjà à Flixecourt, il y a quinze jours, rue Saint-Pierre, pour une discussion chez la maman de Lynda (Lynda, c’est la directrice du centre périscolaire de mes enfants). Y a un jeune garçon qui nous a accueillis, dans une tenue très chic, genre lycée hôtelier :
« Comme tu es bien habillé, Cacahuète ! s’est écriée Lynda. Qu’est-ce qui t’a pris ?
— Eh bien aujourd’hui, on m’a dit
‘‘tu fais le service’’, alors voilà. »
Les tables décorées, les napperons mis, le sucrier, tout ça en mon honneur, j’étais flatté. Les soeurs et les beaux-frères, toute la rue Saint-Pierre, s’étaient rassemblés dans la salle à manger : Pascal, qui fait la mise en rayon à Carrefour ; Mikaella, assistante maternelle ; Georges, retraité après 42 ans de bâtiment ;
Isabelle qui (de mémoire) enchaîne les contrats précaires ; Laurent, pâtissier, son CDD chez Auchan vient de se terminer, qui en avait marre, dans le commerce, de bosser 325 h par mois ; et Denis, ouvrier chez Whirlpool depuis
1992 : « Notre prime, c’est 120 € à l’année, il témoignait. Mais comme j’ai accompagné ma fille pendant cinquante minutes chez le dentiste, je ne l’ai pas touchée. »
Alors, maintenant, Denis sait où sont partis ses 120 € : peut-être que le châtelain Jeff Fettig avait une tuile à réparer…
Cet éloignement, géographique, des univers sociaux nous fait oublier cette leçon simple de Victor Hugo : «  C’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches. » Et du coup, la colère se rabat sur d’autres cibles, bien visibles elles, dans le même hall de HLM, dans le même quartier, ou hyper présentes à la télé. Et du coup, d’autres conflits structurent les esprits : ce sont les travailleurs contre les « assistés » (on a tous un ou plusieurs cas de « feignant » près de chez soi). Ce sont les salariés du privé contre ceux du public (avec leurs formidables privilèges). Ce sont, surtout, les Français contre les immigrés…
Et les Jeff Fettig sont oubliés.
Laissés tranquilles.
Guère menacés.

William McNabb, maintenant.
Qui connaît William MacNabb, ici ?
Attendez, on vous le montre…
C’est le PDG de Vanguard Group.
Qui connaît Vanguard Group ?
Vanguard Group, c’est un fonds qui gère 3 000 milliards d’euros, soit un peu plus que le PIB de la France.
Et Vanguard c’est, notamment, le principal actionnaire de Whirlpool.
Donc, quelque part, William MacNabb, c’est le patron du patron Jeff Fettig…
Le fonds Vanguard Group est également actionnaire de Monsanto. La multinationale de la chimie qui déverse le Roundup, tous les pesticides, le Lasso, les OGM, avec du cancer pour les agriculteurs, de la pollution dans nos rivières, l’agent orange pendant la guerre du Vietnam.
Le fonds Vanguard Group est aussi actionnaire de la société pétrolière Exxon, avec sa marée noire en Alaska. Depuis des décennies, et encore aujourd’hui, Exxon a financé des lobbies, des recherches orientées, les a publicisées, pour défendre l’idée que le climat se réchauffe naturellement, que ce n’est pas à cause de l’activité humaine, et encore moins du pétrole.

Le fonds Vanguard Group, c’est également l’actionnaire de Dow Chemical. C’est‑à‑dire la catastrophe de Bhopal, en Inde, en 1984 : plus de 20 000 morts, plus de 300 000 malades.
Et l’entreprise a usé de toutes les chicaneries juridiques, de tous les stratagèmes d’avocaillons, pour ne pas payer, ou le moins possible, pour retarder les échéances, sans excuse publique, jamais honteuse.
Le fonds Vanguard Group, c’est enfin l’actionnaire de Foxconn, le sous‑traitant de Apple en Chine, surnommé les « usines à suicides ».

Je liste ça parce qu’on le voit, séparer l’écologie et le social n’a pas de sens. De même qu’opposer les travailleurs de Picardie, d’Inde ou de Chine. Derrière tout ça, il y a un ennemi commun : William MacNabb, The Vanguard Group, cette finance qui a mille noms, mille visages et presque tous les partis...
C’est une seule et même bataille qui est engagée ici et ailleurs, avec un enjeu clair : ne pas laisser notre destin, ni celui des salariés d’Amiens, ni celui de la planète, entre les mains de ces seigneurs.

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Vos commentaires

  • Le 15 avril à 03:35, par Léa En réponse à : Le nom de nos maîtres

    Merci pour ce que vous faites.

  • Le 10 avril à 17:18, par stéphane pitois En réponse à : Le nom de nos maîtres

    Bravo pour ce voyage journalistique édifiant qui montre aussi que ce métier n’est pas mort. Je ne manquerai pas de le faire suivre via mail. Merci.

  • Le 6 avril à 13:03 En réponse à : Le nom de nos maîtres

    czdcdczdczeczdczdczdcdcxdczzdcd

  • Le 5 avril à 14:05, par Renaud En réponse à : Le nom de nos maîtres

    Super article ! Ça réchauffé le coeur !

  • Le 4 avril à 17:25, par Dollé En réponse à : Le nom de nos maîtres

    Merci. C’est bon d’le savoir.

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