Le cul sur un volcan

par François Ruffin 02/07/2016 paru dans le Fakir n°(65) mai - juin 2014 paru dans le Fakir n°(Europe) Date de parution :

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« L’Europe doit être toujours plus démocratique », promet José Manuel Barroso. Nous avons l’occasion de le mesurer avec le Grand marché transatlantique…

« Le mardi 18 avril 2014, le comité économique et social européen célébrait ‘la journée de la société civile européenne’, et ses conclusions sont formelles : ‘il faut un socle démocratique à même d’impliquer davantage le citoyen, car jusqu’ici la société civile a été insuffisamment impliquée et de manière non adéquate.’ » Je débattais à Bruxelles fin mars, et Laura – l’animatrice de la soirée – prenait plaisir à citer la littérature eurocrate : « Est en projet pour 2015 une ‘Convention européenne de la Démocratie Participative’, sachant que 2013 était l’ ‘Année européenne du citoyen’, d’ailleurs reconduite en 2014 par la Commission, et qu’en 2012 était lancée l’ ‘Initiative citoyenne européenne’. » Je bouillais. «  Quant aux élections du Parlement, poursuivait Laura, elles font l’objet d’une campagne publicitaire, pour inciter au vote  : ‘It’s about Europe, it’s about you’, ‘ta voix compte’, ‘rejoins le débat’. » Et la modératrice de m’interroger : «  En tant qu’acteur de la société civile, on a envie de s’emparer de l’occasion, de se positionner. Pensez-vous qu’on ait une marge de manœuvre ? »

Même le traité de Rome !

Comme si nous n’avions pas voté en 2005, en France, ni en Irlande aussi, ni aux Pays-Bas. Comme si le message n’était pas clair, un « non » dans les trois pays. Comme si, à Lisbonne, ils ne s’étaient pas assis sur le peuple, lui pétant à la figure.
Voilà que les technocrates se veulent démocrates, désormais. Mais très bien, mais allons-y, mais qu’ils nous fassent revoter, sur le traité qu’ils veulent, celui de Lisbonne (2008), de Maastricht (1992), ou même de Rome (1957), et on verra le résultat ! D’avance, ils connaissent le résultat : les 55 % de « non » seront explosés, on atteindrait les 60 %, peut-être 70 %, et ils n’essaient pas, et ils vivent dans cette conscience, latente, inquiète, diffuse, de leur illégitimité.
« L’époque d’une construction européenne qui se faisait avec l’accord tacite des citoyens est révolue, promet José Manuel Barroso, président de la Commission européenne. L’Europe ne peut plus se permettre d’être technocratique, bureaucratique ou même diplomatique. L’Europe doit être toujours plus démocratique. »
Il faut entendre une angoisse derrière les promesses.

Initiative populaire

Le lendemain, à Bruxelles toujours, je participais à un colloque écolo : « Commerce mondial : la démocratie en péril. »
A la tribune, Bruno Poncelet, auteur de Europe : une biographie non autorisée, y révélait les dessous du Grand marché transatlantique (et m’a adressé 250 pages de doc pour compléter…).
« Comme vous le savez, il racontait, l’Europe et les Etats-Unis négocient, en ce moment, un accord pour créer ‘la plus grande zone de libre-échange mondial’. » Mais qui se cache, une fois encore, derrière « l’Europe et les Etats-Unis » ? Tous les Européens et tous les Américains ? Une volonté populaire, comme le souhaite Barroso ?
Pas vraiment : en mai 2013, neuf lobbies – Business Europe, AmCham EU, le Transatlantic Policy Network, etc., représentant les plus grosses firmes des deux continents – ces neuf lobbies se sont unis en une seule « Alliance marchande pour un partenariat de commerce et d’investissement transatlantique ».
Aux côtés des multinationales comme Airbus, BASF, Microsoft, IBM, Pfizer, Total, etc., on trouve des élus : 60 députés européens. Qui ne constituent, certes, que 8 % du Parlement, mais ces membres ne sont pas choisis au hasard, hautement influents : ils président bon nombre de commissions, du Budget, des Affaires étrangères, des Affaires économiques et monétaires, du Marché intérieur, et bien sûr, la commission du Commerce international (avec le socialiste Vital Morera pour maître d’oeuvre).
Ainsi fut démarré ce Grand Marché Transatlantique, une véritable initiative populaire.

48 réponses

Certes, le Peuple a été consulté.
Vous n’avez pas remarqué ?
C’est qu’on le fit discrètement, et non à grand renfort de publicités. Sur cette « création de la plus grande zone de libre-échange mondial », avec sans doute, donc, on imagine, quelques menues conséquences sur l’emploi, la santé ou l’environnement, 48 réponses sont parvenues à la Commission entre avril et septembre 2012. Et Bruno Poncelet en détaillait l’origine :
« 34 de lobbys industriels et financiers, cinq d’entreprises privées, quatre de personnes individuelles (dont une signalant ses liens avec l’ambassade d’Espagne aux Etats-Unis), deux de lobbies citoyens (un Conseil transatlantique pour le bien-être animal, et la Plateforme d’opposition au marché transatlantique, deux pays (la Lettonie et le Danemark), une association d’avocats. » C’est presque trop large, comme consultation, pour un si petit projet…
Qu’on se rassure : les négociations elles-mêmes se déroulent dans le droit fil de « cette Europe toujours plus démocratique », vantée par Barroso. Inès Trépant, conseillère du groupe des Verts au Parlement, était présente à cette journée pour en témoigner : lorsque des bribes d’informations parviennent, à l’occasion, aux députés européens, ils ont l’ordre, l’obligation impérative, de ne pas en parler à l’opinion, c’est-à-dire à leurs électeurs. Ces documents sont confidentiels, afin de ne pas nuire aux intérêts européens.
Mais c’est tous les jours, qu’il faut lui nuire, à cette Europe-là !

Efficacité garantie

En rentrant sur Amiens, je me disais, «  Chiche ! Et si on la commençait maintenant, l’Europe démocratique ? Et si on la soumettait, cette idée géniale, formidable, de Grand marché transatlantique, aux vingt-huit peuples en même temps ? Un référendum continental ! »
Un auditeur de France Inter, militant socialiste, avait eu la même idée. Et il la proposait en direct, le matin, au ministre des Finances.
« C’est l’un des fondements de l’Europe, répond Michel Sapin, pas d’aujourd’hui, depuis sa création, d’être un grand marché, qui permet à la fois aux personnes, aux marchandises, aux capitaux de circuler pour être plus efficace. Et l’Europe a très longtemps été plus efficace. Donc c’est l’Europe qui discute avec les Etats-Unis. C’est un processus qui doit nous permettre d’un côté comme de l’autre de l’Atlantique de pouvoir progresser, de pouvoir nous développer en bonne intelligence. » Et de conclure, dans son style filandreux : « Le référendum n’est pas la bonne réponse démocratique à une question comme celle-ci. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne doit pas y avoir débat. Il doit y avoir débat. Parce que les Français doivent pouvoir comprendre ce qui se passe. Trop souvent et depuis trop longtemps ils ne comprennent plus les enjeux. Ils ne comprennent donc plus les réponses qui sont apportées. Ça aussi, l’efficacité c’est nécessaire, mais l’explication pour être compris, c’est un élément fondamental de notre politique. »
L’élargissement européen, les accords du GATT puis de l’OMC, la libre circulation des capitaux et des marchandises, la concurrence libre et non faussée, les industries du textile, des jouets, de la métallurgie qui partent en Chine, les multinationales qui installent leurs filiales dans des paradis fiscaux, etc., en digne représentant des classes populaires, au lendemain d’une torgnole électorale, alors que le Front national grimpe en flèche, Michel Sapin n’a qu’un adjectif pour qualifier tout ça : « efficace ». Et il nous le garantit : avec le Grand Marché transatlantique, on sera encore plus « efficace ». Ça donne envie…


En sommeil

Et cet appel au « débat » mais sans « référendum », ces « explications » pour que l’on « comprenne » enfin… voilà l’indice d’une démocratie, non pas « en péril » à l’avenir, mais en sommeil, au présent et depuis trente ans. Mais qui pourrait se réveiller tel un volcan. L’oligarchie, avec ses représentants politiques, savent bien qu’ils sont assis dessus, que « le libre échange » touche au même degré de popularité que la « dictature du prolétariat » à la fin de l’Union soviétique que seule l’apathie leur permet encore d’œuvrer, dans l’ombre, à – comme ils causent – « jeter l’ancre de l’économie mondiale »…

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Vos commentaires

  • Le 24 mai à 15:47, par Pierre En réponse à : Tafta : le cul sur un volcan

    Au sujet de la démocratie en Europe, a lire le rapport (déjà très gentil mais qui tacle pas mal quand même) du conseil de l’Europe « Situation de la démocratie, des droits de l’homme et de l’Etat de droit en Europe (2014) » : https://edoc.coe.int/fr/liberts-fondamentales/5947-situation-de-la-dmocratie-des-droits-de-lhomme-et-de-ltat-de-droit-en-europe.html

    Sinon à ce propos de citoyenneté, le gouvernement lance une consultation sur son nouveau projet de loi « égalité et citoyenneté » : https://www.egalite-citoyennete-participez.gouv.fr/projects
    On peut y participer on verra bien s’ils prennent en compte tout ça de manière démocratique !

    Bien à vous

  • Le 17 mai à 17:17, par Pat En réponse à : Tafta : le cul sur un volcan

    suite de mon précédent message...
    Le soucis avec l’Homme, est qu’il ne veut mener aucune action qui ne lui soit favorable. Adam Smith l’avait compris ; « ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ; et ce n’est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c’est toujours de leur avantage ».
    Et c’est ici que tout coince car les actions menées par Fakir et bien d’autres ne montrent aucun intérêt individuel apparent à chacun de nous, tout un chacun se rétracte aussi vite qu’il a entendu ou visioné l’information de peur qu’il ne comprenne et ne prenne les armes pour défendre sa vie.
    Nous avons de la communication partout mais ne comprenons ni ne voyons ce qui se passe. Pour agir, il est impératif d’avoir les yeux ouverts, le coeur endurant, les trippes, la sagesse et l’intéligence le tout avec humilité et honneur. Savons-nous contre qui nous nous battons ?

  • Le 17 mai à 17:16, par Pat En réponse à : Tafta : le cul sur un volcan

    Merci à vous de m’avoir ouvert les yeux sur un fait que je ne saurai renier dès aujourd’hui. En lisant cet article, je me suis posé une question qui a ensuite fait effet de boule de neige dans mon esprit : Comprennons-nous vraiment les intentions de ces personnes ?

    Pour quelles raisons, un groupement de personnes se met à décider de notre lendemain au nom de « la liberté » et du « bonheur » à venir pour l’ensemble des individus ?

    La solution, ne se trouve ni dans la multiformation (lisez La grande transformation de Karl Polanyi) ni dans dans les moyens de production publiques (lisez Le mystère du capital d’Hernando De Soto) ... Préférez-vous : apporter une solution à un problème ou colmater les trous causés par celui-ci ? Revenons à nos origines et demandons-nous pour quelles raisons sommes-nous ensemble, pour quelles raisons devrions coopérer, contre qui luttons-nous et comment devrions-nous nous y prendre pour un avenir meilleur.

    Ne sommes nous pas allés (trop) loin dans notre laisser-faire ? Jusqu’à quant allons-nous consentir à cette vision du monde ? Le nous étant l’ensemble des individus vivants y compris ceux qui gouvernent.

  • Le 4 mai à 15:20, par Jao Aliber En réponse à : Tafta : le cul sur un volcan

    Un traité de libre-échange sous le capitalisme ne ferra que détériorer la condition du travailleur.La solution définitive est une rupture avec la propriété privée des moyens de production.

    Mais cela n’est pas suffisant.Au 20 siècle, on a eu des républiques où les moyens de production étaient publiques mais où le niveau de vie des travailleurs était très bas et où la pénurie des articles de consommation était la norme.Ces républiques était basées toujours sur le salariat.

    Ce qu’il faut, en plus de la propriété publique, est que le principe du travail varié doit être une loi de production sociale.Il faut donc que les gens se forme dans plusieurs métiers différents, il ne faut pas qu’ils soient spécialisés sinon leur niveau de vie sera toujours bas, le chômage ne sera pas supprimé(en URSS par exemple, on baissait les salaires pour compasser la présence des chômeurs dans les entreprises, ainsi le plein emploi y était une apparence).

    Donc en rendant les moyens de production publique sans appliquer le principe du travail varié,on reste sous le salariat, sous l’exploitation capitaliste.

  • Le 30 avril à 19:01, par Chambon En réponse à : Tafta : le cul sur un volcan

    Même plus besoin du 49.3 pour passer.....plus d’information, plus de consultation...alors soyons vigilant et prenons garde....ils ont oublié de nous parler des tribunaux privés....mais nous savons où nous renseigner !

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