Lagardère, l’incompétent (4)

par François Ruffin 17/11/2016 paru dans le Fakir n°(75) mai - juin 2016

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Plutôt que la descendance, est-ce qu’on ne ferait pas mieux de tirer les héritiers à la roulette ? La preuve par Lagardère.

Lino Ventura l’énonçait, dans les Tontons flingueurs : « Les cons, ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît ! »
On dirait la même chose des PDG, aujourd’hui : « Les patrons, ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît ! »
Ça ose encaisser les subventions et aligner les plans « sociaux ». Ça ose toucher du CICE et se réfugier dans les paradis fiscaux.
Ça ose remettre en cause l’Organisation internationale du travail, et même le travail
des enfants ! « De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ! »
C’est tout le patronat, on dirait, qui a fait sienne la devise de Danton. Quand on dépasse les bornes, y a plus de limite. Le Crédit Impôt Compétitivité ? Le pacte de responsabilité ? La loi Macron ? El Khomri bientôt ? Ce n’est jamais assez.
Jamais assez d’allègements ! Jamais assez de flexibilité ! Jamais assez de subventions !
Alors, Fakir a dressé le palmarès des pires. Avec cette question lancinante :
alors que les PDG sont si audacieux, pourquoi, devant eux, sommes‑nous si lâches ?


Cet aveu d’ « incompétence » rapporte tout de même 890 millions à sa bande organisée…

«  J’ai de l’ambition pour mon nom , énonçait Arnaud Lagardère, en 1991, parce que je crois aux dynasties et je crois d’autant plus facilement aux dynasties que celle-ci commence. » A 29 ans, lui ne courait pas les boîtes d’intérim son CV en main, non : il posait devant un tableau blanc, et d’un feutre bleu il dressait l’organigramme de ses fonctions pour les caméras d’Antenne 2 : «  Alors je suis directeur général d’Argil Group, d’Argil SA, de MMB, je suis vice-président du conseil de surveillance de la banque Argil, président de Cecorp, et de MMB développement, etc. » A la pelle, le fils Lagardère ramassait les mandats.
C’est à cette « dynastie » que Lionel Jospin a cédé, en 2000, avec des ristournes, un «  joyau  » : Aérospatiale. Une « mine d’or » même. Une «  entreprise leader  » qui, depuis son lancement, depuis vingt-cinq ans, n’avait jamais licencié, malgré les tâtonnements du début, malgré des incertitudes technologiques, malgré des traversées du désert parfois. Et ce fut un festin, d’abord, pour les actionnaires : des dividendes qui doublent entre 2002 et 2005, le cours en Bourse qui grimpe de 70 %, les stock-options des dirigeants qui explosent, les groupes Lagardère et Daimler qui tirent des plus-values géantes. Bref, un banquet d’euros qui se chiffre en milliards.
Tandis que l’appareil productif, lui, est malmené. Jusqu’au plan Power 8. Qui supprime 10 000 postes en Europe, dont 4300 en France. Plus la cession, prévue, de trois sites à des sous-traitants.
Arnaud Lagardère, lui, préfère le tennis, le ski, la natation.
Et Jade, sa gonzesse.
Il pose à la une des magazines, lui roulant des pelles et lui pelotant le cul.
Il sèche les conseils d’administration pour Roland-Garros.
Bêtement pris en flagrant délit d’initié, il plaide avec sincérité : «  J’ai le choix entre passer pour quelqu’un de malhonnête ou d’incompétent, qui ne sait pas ce qui s’est passé dans ses usines, se défend-il dans Le Monde (sa co-propriété). J’assume cette deuxième version. » Cet aveu d’ « incompétence » rapporte tout de même 890 millions à sa bande organisée…
Finalement, il se retire du premier groupe aéronautique.
Les autres dirigeants soufflent.
Mais, pour ça, encore une fois, on lui dresse un pont d’or : une plus-value d’1,8 milliard d’euros, de quoi récompenser ses lumières.

La preuve, comme toujours, que l’Etat-actionnaire, c’est catastrophique.
Tandis qu’avec le privé, et l’hérédité, c’est la prospérité assurée…

Cette lâcheté en nos cœurs…

Chez Sophocle, les dieux punissent cette démesure, rappellent les fanfarons à leur humaine condition. Et Œdipe finit aveugle, soutenu par Antigone.

« La France n’est pas un sanctuaire, proclamait Jean-Marie Messier, ex-PDG de Vivendi. Aujourd’hui, tous les patrons français vivent dans un monde globalisé dont ils sont partie prenante.  »
Les élites n’appartiennent plus au pays.
Grâce au marché planétaire, elles se sont arrachées à la nation. Et leur ego gonfle alors comme une baudruche, gros comme le globe. J2M se revendique « J6M » (le titre de son ouvrage, J6M.com), pour « Jean-Marie Messier Moi-Même Maître du Monde ». Les voilà tels les héros des tragédies grecques, frappés de « démesure  ».

Comment s’étonner, dès lors, que ces capitalistes se croient tout permis ? Même de revenir sur la première loi sociale de l’ère industrielle, le travail des enfants ? Qu’ils considèrent leurs salariés – dont ils ne s’éprouvent plus les semblables, les concitoyens – comme une variable d’ajustement ? C’est dans l’ordre des choses.
Tout comme le crocodile n’est pas végétarien, les capitalistes courent après les profits, et si leur volonté ne rencontre pas de limite, ils foncent.

Mais chez Sophocle, justement, les dieux posent une limite. Ils punissent cette démesure, rappellent fanfarons à leur humaine condition. Et Œdipe finit aveugle, soutenu par Antigone.
Les dieux sont morts, on le sait.
En démocratie, le peuple est leur substitut.
Et ce qui surprend alors, c’est la passivité, voire la complicité, du corps social. Du gouvernement, du président de la République, du procureur et des juges, de la presse aussi, qui montrent comme une tétanie face aux Arnault, aux Lagardère, aux Juniac, aux grands et petits PDG matamores. Ces détenteurs du pouvoir politique, judiciaire, médiatique, devraient contenir le pouvoir économique, ramener l’oligarchie financière à la raison, à sa mesure, mais au contraire : ils accordent à l’Argent les pleins pouvoirs, éternels collabos, ne demandant qu’à ramper.
Ils sont veules.
Ils sont lâches.
Mais cette lâcheté ne s’est-elle pas insinuée dans soixante millions d’âmes ? Dans les nôtres également ? Nous qui, mondialisation oblige, redoutons le chantage à l’emploi, une bonne excuse aussi pour courber l’échine, tranquillement, les supposant trop puissants pour nous redresser et lutter. Car il est plus tranquille, au fond, de demeurer courbés.
« Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux », écrivait La Boétie. Mais c’est qu’il y a du confort, aussi, à rester agenouillés… »

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Vos commentaires

  • Le 18 novembre à 06:16, par Sophie En réponse à : Lagardère, l’incompétent (4)

    Je suis d’accord sur le fond, la forme me gêne franchement s’agissant du passage sur la femme d’Arnaud Lagardère, « sa gonzesse ». Le terme est sexiste et dévalorisant pour elle. C’est une habitude très masculine, pour s’en prendre à un homme, que de rabaisser sa femme (ou sa mère, ou sa soeur), ce que vous faites en faisant d’elle une chose sexualisée dont il « pelote le cul ». Quand bien même ce serait vrai, il y a sûrement d’autres manières de le dire que de se montrer ainsi lourdement grossier et sexiste.

    Vous savez, les ouvriers et salariés soufrent, c’est vrai, mais les femmes aussi soufrent, doublement, en tant qu’employées et en tant que femmes. Je n’arrive pas à me remettre de l’élection en connaissance de cause par les Américains d’un agresseur sexuel, qui plus est raciste, et qui menace de mille manières les rares droits des femmes : promesse d’attaquer ses victimes qui ont osé parler, remise en cause de l’avortement et de l’Obamacare, expulsions... C’est une infamie. Alors vraiment, en ce moment, inutile d’en rajouter.

    La dernière chose dont j’ai envie en venant ici, c’est percevoir du sexisme.

  • Le 17 novembre à 20:58, par Moi En réponse à : Lagardère, l’incompétent (4)

    Dur de sortir de cette lâcheté