L’Art de la Guerre : Sommes-nous prêts pour la bataille ? (5/5)

par François Ruffin 25/04/2017 paru dans le Fakir n°(55) mai - juillet 2012

Version imprimable de cet article Enregistrer au format PDF

On a besoin de vous

Le journal fakir est un journal papier, en vente dans tous les bons kiosques près de chez vous. Il ne peut réaliser des reportages que parce qu’il est acheté ou parce qu’on y est abonné !

Les financiers ont déjà aiguisé les couteaux, lubrifié les canons, préparé les munitions.
Et nous ?

La gauche a désormais son Front, qui pourrait servir de porte-voix dans les futures batailles sociales. à condition qu’il ne se recroqueville pas sur ses petites tactiques...

« Alors, Leïla, le Front de gauche va passer au second tour, dimanche ?, j’ironise.
— J’ai peur d’être déçue.
— Mais arrête, Leïla, arrête le délire ! »

Leïla, c’est Leïla Chaibi, une libertaire (en gros) passée au NPA puis au Parti de gauche, qui oeuvrait au QG durant la campagne. Elle est du genre à croire en ses rêves, et moi à, bon, pas les casser, mais les modérer...
« Au moins, elle reprend, dis-moi qu’on sera devant Le Pen ?
— Mais quelle importance ? Je suis entouré de jeunes qui se demandent si Mélenchon sera bien à 15 %, à 17 %, etc, qui risquent du coup d’être vachement déçus. Mais raisonner comme ça, c’est ne pas voir le truc que vous avez créé, les pas que nous avons franchis – et qui ne se résument pas à un pourcentage… »

Qui n’aurait pas signé, au début de la campagne, pour 10 % et plus ? Mais après avoir placé la barre trop haut, voilà que, le 22 avril au soir, les pleurs se lisaient sur les visages place Stalingrad à Paris, dans les QG de campagne en province, les yeux rougis, en larmes pour certains. Comme si à peine les graines semées, l’on souhaitait la récolte.

Eh bien moi, je ne vais pas cacher ma – relative – joie.
Longtemps, j’ai dit ma « honte » d’appartenir à cette gauche de gauche, divisée, puérile. Et depuis ses débuts, Fakir apporte un soutien sceptique au Front de gauche, désirant cette unité cent fois repoussée.
L’attelage un peu bizarre s’est formé, il a tenu bon, avec à sa tête, bon, d’accord, « ni Dieu ni maître », « ni César ni tribun », m’enfin, quand même le bon homme au bon moment, pour apporter cet élan avec son verbe et sa verve. De la Bastille au Prado, de Lille à Toulouse, manifestement, cette tentative a rencontré une aspiration populaire. Et ça change, non pas tout, mais beaucoup.

Porte-voix

Dès le printemps 2009, souvenez-vous, à trois reprises nous avons manifesté, sur le thème « Nous ne paierons pas leur crise », et avec à chaque fois plusieurs millions de travailleurs dans les rues. Qui, dans l’espace public, était là, pas seulement pour « porter notre parole », mais aussi pour dépasser notre colère, pour entrevoir des solutions, pour offrir un débouché politique ?
Personne.
Et même scénario, en pire, lors du conflit sur les retraites. Eh bien désormais, à chacune de nos luttes résonnera une voix forte de nos voix, écoutée, prônant autre chose que le fatalisme, indiquant une sortie du tunnel. S’est esquissée, inachevée, durant cette présidentielle, une force politique de rechange, au cas où le Parti socialiste capitulerait devant la finance :

« Je pense que François Hollande va se transformer en un Georges Papandréou français, diagnostique l’économiste Jacques Sapir. Sauf que nous avons effectivement une chance en France, c’est qu’ici il y a un seul parti important à la gauche du Parti socialiste. On pourrait donc aboutir à un front du refus par rapport à l’euro, disant “maintenant ça suffit”, qui pourrait être majoritaire. »

Hollandréou ? Dans l’entourage de Mélenchon, on évoque d’autres figures : le président argentin Fernando de la Rua, contraint à la fuite par son peuple en décembre 2001, parce qu’il s’était rangé dans le camp des banques. Ou encore Kerenski, ce menchevik qui, en Russie, héritant du pouvoir en février 1917, n’en fit rien, ne trancha rien, ne décida ni la paix ni la réforme agraire, et fut chassé par les bolcheviks. On entrerait dans un de ces moments qui réclament des choix, noir ou blanc, et qui n’acceptent pas les hésitants, les velléitaires, les désorientés qui prétendent demeurer au milieu du gué. À voir.
Même si, pour ma part, je ne fais pas le pari du pire, pas plus que je ne le souhaite.
Car un autre Front paraît bien plus prêt à ramasser la mise…

Impuretés

Dans ma chambre, Pierre lit Le Canard : « Mais putain, regarde… Entre les cocos et Mélenchon, ils en sont déjà à se tirer dans les pattes, à des calculs, à des tractations...
— Et alors ? Qu’est-ce que tu crois ? Que pour en arriver là, il n’en pas fallu, des calculs, des tractations, des ruses, de la stratégie ? C’est pas un chemin couvert avec des pétales de rose, la politique : y a des épines. Et à mon avis, tu devrais plutôt accepter cette impureté, ou alors, tu te prépares à de rudes déceptions. »

Oui, qui recherche la pureté doit passer son chemin.
Le Front de gauche est une force impure, presque par essence, conglomérat qui agrège les restes du PC, les renégats du PS, les désillusionnés du NPA. C’est une force impure électoralement – et il faut admettre, ou alors mieux vaut arrêter tout de suite, que dans les années à venir, encore, il y aura des accords à géométrie variable avec les socialistes.
C’est une force impure idéologiquement, même, et Fakir l’a régulièrement regretté : quant au protectionnisme, par exemple, eux demeurent dans le flou. Idem quant à la sortie de l’euro. Ou quant au nucléaire. C’est que sur ces questions (et sur bien d’autres), derrière la même bannière, coexistent des points de vue opposés, des sensibilités distinctes – et que dissiper, trop vite, trop tôt, ces ambiguïtés se paierait du prix de l’éclatement. À nous de travailler, donc, pour que les esprits mûrissent.

L’immobilisme

Car c’est le principal risque qui, à mon sens, guette le Front de gauche : l’immobilisme. Qu’une fois retombé l’enthousiasme, le sang de la vie cesse d’affluer dans son appareil. Qu’il devienne, comme tous les autres partis, une machine à être élu, recroquevillée sur les petites tactiques, les minables querelles de ses notables locaux.
Parce qu’il a une belle gueule à la télé, le Front de gauche, avec un Mélenchon qui pourfend les méchants, locomotive qui tire combien de wagons ?
Mais quand on le voit près de chez soi, des fois, on se dit « ouh là » : c’est un adjoint aux Finances, supposé PC, qui ne jure que par l’austérité. Ce sont des méga-projets immobiliers votés à l’unanimité. Des transports en commun qu’on délègue au privé. Des jeunots carriéristes, promus par le PG, pressés de mettre leur photo sur le moindre tract – pour plastronner députés.
Et la sociologie ne rassure pas : domine une petite-bourgeoisie des services publics, doublée de jeunes diplômés précaires.

Voilà qui n’est pas à l’image de la France. Voilà qui, comme racines sociales, ne plonge pas suffisamment dans les entrailles du pays. à nous de les asticoter, de les pousser, de les encourager, sans acrimonie ni amertume, non, mais avec générosité, avec souffle, avec entrain, pour qu’entre encore au Front de gauche l’air du dehors.
Pour que le dialogue soit entretenu avec le meilleur du PS, des Verts, du NPA, de LO, des anars. Pour que les aspirations écolos, décroissantes, féministes, figurent dans des propositions de loi. Pour que la pensée ne se fige pas en un énième dogmatisme. Pour qu’apparaisse une autre sortie de crise que l’éternel refrain, depuis trente ans, des « croissance, consommation, relance ».

« J’appartiens à la vague Mélenchon, nous a expliqué Quentin, 20 ans, en BTS, lorsqu’il est arrivé à Fakir, avec Samuel et Clément, pour aider la section vidéo. On est allés à un meeting, on causait dans la voiture de coller des affiches. »
Que d’avancées, depuis l’an dernier, entre ça et les Indignés – mouvement sympathique, mais ectoplasmique. Que de progrès, avec mes 20 ans à moi, où à l’Université l’on scandait : « Parti pipi, syndicat caca ! »
Comme si des individus isolés, même révoltés, pouvaient affronter la formidable machine en face...
Peut-être la « vague » se transformera-t-elle en écume, mais elle aura traduit une vraie lame de fond : un retour à la politique.

Écrire un commentaire

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Vos commentaires

  • Le 1er mai à 17:00, par Martin En réponse à : L’Art de la Guerre : Sommes-nous prêts pour la bataille ? (5/5)

    Je me pose des questions, comme tout le monde, en ces temps troublants...
    Je ne suis pas assez forte pour voter Marine, car il est pour moi hors de question de lui donner légitimité... Mais c’est bien ’au loup’ qu’on crie et tout le monde court voter... C’était le pronostic favori des médias et des financiers depuis 6 mois...
    A la lumière d’aujourd’hui, je me dit que si Le Pen était passé en 2002, il n’aurait pas pu gouverner : tout le monde était dans la rue le lendemain.
    Avec Hollande, on a remis ça... Pendant ce temps, Le FN, lui, gagne du terrain dans les pensées et en gagnera encore sous Macron, pour sûr !...
    Va-t-on attendre que la pensée FN soit mûre parfaitement d’ici 5-10-15 ans ou ne serait-ce pas plus tactique de l’affronter tant qu’elle n’est pas dominante ?
    J’entends dire à gauche, on laisse passer Macron puis on se bat mais personne ne se battra, ou une si petite majorité... Mais si Marine passe ? Il me semble que la force en face est encore forte, bien sûr, il faut être prêt à perdre beaucoup, y compris physiquement probablement...mais...?...
    J’aimerais beaucoup en discuter... sérieusement...