L’art de la guérilla sociale

par François Ruffin 27/03/2018 paru dans le Fakir n°(80 ) Date de parution : avril-juin 2017

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Le petit dernier des éditions Fakir, sur les « méthodes Alinsky », sort en librairie. On vous livre la postface : notre entretien avec Julien Talpin, du CNRS. Ou comment ne pas « gagner des batailles mais perdre la guerre »

Fakir : Une limite que j’aperçois à Alinsky, c’est qu’il faut travailler quartier par quartier, presque bloc par bloc, au porte‑à‑porte. Il n’y a pas de pensée globale : comment changer la société au-delà de la réfection d’un taudis ? Et du coup ça apparaît presque comme une goutte d’eau dans l’océan…

Julien Talpin : Oui, je résumais ça en comment ne pas « gagner des batailles et perdre la guerre ». Ça pose la question de la visée.
Alinsky s’est vachement frité avec la New Left dans les années 1960. Il y avait même chez lui un anti-intellectualisme, contre les révolutionnaires de campus : « Ça va votre truc, mais comment on fait ? Aux gens, il faut des victoires maintenant. »
Et c’est juste : les classes populaires n’ont pas le loisir d’attendre le Grand soir, il leur faut des revendications concrètes et gagnables.
Mais avec cette anti-idéologie, en effet, il n’y a pas d’horizon précis qui se dégage.
Mais il faut voir, tout de même, les acquis de cette approche.
Ça se développe, d’abord, parce que dans les années 1950, les syndicats sont réactionnaires, racistes, ne font rien pour les Noirs, puis pour les Latinos. Le community organizing [organisation communautaire pour obtenir des droits, entraides...] a d’ailleurs fini par transformer les syndicats, qui sont devenus plus « basistes » à partir des années 1990, construisant des alliances avec les immigrés.
Ensuite, quelle organisation, en France, peut se flatter d’une composition sociale aussi populaire que le community organizing aujourd’hui ? Quand on sait que, en France, dans les partis de gauche, et même d’extrême gauche, les ouvriers - employés sont marginalisés, et que plus on s’élève dans la hiérarchie, plus ils sont marginalisés, là, je ne sais pas si tu as vu mon tableau…

Fakir : Si si.

J.t. : Eh bien dans les « organisations communautaires », les « pauvres », ceux dont les revenus sont inférieurs au seuil de pauvreté, constituent la majorité des membres.
Et même près de la majorité dans les conseils d’administration de ces associations.

Fakir : Est-ce que ça fait monter, du coup, des hommes et femmes du peuple en politique ?

J.t. : Les alinskiens orthodoxes te répondront : « Non, c’est mal, il faut se tenir à distance des partis et du pouvoir. » Après, une des organisations que je suis, Community Coalition, a été créée par une médecin, qui s’est lancée en politique, qui est devenue députée de Californie, et qui siège maintenant à Washington…

Fakir : Mais elle est médecin…

J.t. : Son successeur sera peut-être le futur maire de Los Angeles.

Fakir : Ici, à Amiens, on avait Gremetz comme député. Quoi qu’on en pense
du bonhomme, il avait démarré comme ouvrier chez Valéo, et ça témoignait de la capacité du PC à fabriquer sa propre élite, à faire monter ses militants, à travers ses formations, ses écoles du parti…

J.t. : Ça pose la question, en effet, de la base organisationnelle. Au-delà des coups, des victoires, comment on structure un appareil.
Mais tu l’as noté, quand même : le PC à changé depuis, il est de moins de en moins ancré dans les milieux populaires. Et c’est un peu ça qui m’a fasciné aux États-Unis, ils arrivent à faire émerger une élite militante issue de là, des ghettos, des gens modestes, voire très pauvres, avec des leaders.

Surtout, je voudrais mentionner d’autres acquis du community organizing.
Certes, dans les réunions, les gens viennent causer des problèmes qui les touchent, de leur proximité, d’un magasin qui vend de l’alcool à côté de chez eux, des rats qui pullulent, mais c’est souvent politisé par les organisateurs, ça
débouche sur un discours qui met en cause la structure inégalitaire de la société. Regarde, que répond Albert Renata, le président actuel de Community Coalition, à Los Angeles, quand les habitants lui rapportent en vrac tous leurs soucis ? Il offre du recul : « Quand je regarde la prostitution, la saleté, le trafic de drogue, je vois des problèmes, mais avant tout des symptômes. Alors, oui, on pourrait emprisonner celles et ceux qui vendent leur corps, de la drogue, ou qui sont à l’origine de la saleté, mais ça ne va pas régler le problème. Ce que CoCo essaie de faire, c’est de s’attaquer à la racine du mal : le chômage, des écoles publiques à la dérive, un système d’adoption inefficace… Si nos écoles fonctionnaient correctement, les jeunes ne traîneraient pas dans les rues. Mais la plupart du temps on aime s’en prendre aux individus, distinguer les bonnes des mauvaises personnes. À CoCo, on essaie de regarder la structure du système. »
Qui, aujourd’hui, en France, dans les quartiers, peut tenir un propos aussi politique ?
Et surtout, pas du discours pour le discours, mais pour que, derrière, les habitants s’organisent ?
Enfin, surtout, le community organizing n’obtient pas que des petites victoires (même s’il faut en passer par là). Il y a ce référendum, à l’automne 2012, en Californie, sur la « proposition 30 » : il s’agit de taxer davantage les millionnaires, mais aussi d’augmenter de 0,25 % la TVA, pour financer des services publics dans les quartiers pauvres. Les organisations communautaires se sont unies, ont cherché des alliés politiques, notamment du côté des syndicats, ont porté cette proposition, à travers des pétitions, du porte à porte, du phoning, des meetings, et c’est passé. Une hausse des impôts a été votée, dans l’État qui, il y a trente ans, avait intronisé Ronald Reagan ! C’est le signe
d’une inversion de l’histoire, peut-être. C’est six milliards de dollars supplémentaires par an pour financer les services publics, pas mal dans un état de 39 millions d’habitants ! Dans la foulée, les électeurs ont aussi approuvé un relèvement du Smic de 20 %. Certes, ça n’est pas la révolution, mais depuis quand, dans nos pays, n’a-t-on pas obtenu des conquêtes comme ça ?
Avec ce principe : l’adversaire, lui, est soudé.
Donc, il faut construire des coalitions.
L’unité n’est pas l’uniformité : on peut avoir des objectifs communs sur des campagnes, même si on a des désaccords de fond.

Fakir : Je vais faire un parallèle.
Dans le coin, à Guise, on a le familistère, créé à la fin du XIXe par un patron génial, Jean- Baptiste Godin. L’inventeur des poêles à son nom. Il a bâti un « Versailles pour les ouvriers », avec une piscine, un théâtre, une coopérative,
et il s’est dit : « Je vais montrer aux autres patrons que ça marche, et ils vont m’imiter. » Et il a été fort déçu, parce que les autres patrons ne l’ont pas imité ! C’est un mec formidable, mais c’est comme s’il n’avait pas compris Marx, comme s’il avait négligé la lutte des classes…
Je vois un truc comme ça chez Alinsky. Il fait du porte-à-porte, anime un quartier, puis un autre, mais d’où espère-t-il la contagion ?
Comment ça pourrait se généraliser ?
Et là, ça me fait penser à Antonio Gramsci : lui disait qu’on ne peut pas « conquérir les masses de façon moléculaire » qu’il faut faire tomber des « intellectuels », des « leaders », des « têtes de réseau », et que c’est grâce à eux, avec ces intermédiaires, que des pans du peuple suivront. Aujourd’hui, qui sont
les « leaders », en banlieue par exemple ?
Moi je vois les rappeurs, les footballeurs…
Bref, qui est-ce qui aurait théorisé tout ça ? Pour dépasser un peu le côté « moléculaire » de la démarche ?

J.t. : C’est peu théorisé, et c’est vrai que le côté « basiste », très démocratique, n’incite pas aux grands desseins. Certaines fédérations de community organizing, comme ACORN, cherchaient à dépasser l’échelle locale, car la majorité des problèmes des pauvres ne se situe pas dans le quartier. C’est un art : à la fois construire une base solide au niveau local, et parvenir à la mobiliser à une échelle extra‑locale. En France, je crois que l’enjeu, l’urgence, c’est déjà de reconstruire la base.

Fakir : Justement, je voudrais t’interroger, maintenant, sur la transposition du community organizing en France : est-elle possible ? Est‑elle même souhaitable ?
Je veux dire, j’ai vécu un an aux États-Unis, et j’en ai profité pour lire pas mal sur les ghettos, la sociologie de la ville, des choses comme ça, avec
le retrait complet de l’État, l’abandon. Ensuite, à mon retour en France, j’ai mené une longue enquête, à Amiens-Nord : moi, je ne peux pas parler de « ghetto », il existe encore des services publics, des bâtiments qui sont rénovés… Et on découvre ça dans ton livre : le community organizing naît, ou du moins prend de l’ampleur, quand l’État providence diminue, ou quand surgit une catastrophe. Ce serait surtout, au fond, un symptôme d’une société qui va mal…

J.t. : Mais en même temps, est-ce que les conditions ne sont pas réunies en France ?
Il n’y a plus de Parti communiste dans les quartiers. Les associations d’éducation populaire périclitent. Les Maisons de quartier font de plus en plus du service. Il reste la mosquée…
C’est clair que le community organizing est encore plus nécessaire quand l’État se désengage, mais que veulent ces organisations ? Créer un rapport de force pour que l’État fasse le job, pour qu’il assure une réelle redistribution des richesses.

Fakir : Tu cites les mosquées… Aux États-Unis, c’était déjà perceptible chez Alinsky, qui s’alliait aux Églises, mais c’est encore plus prégnant dans ton livre : le community organizing s’appuie vachement sur les communautés religieuses.

J.t. : C’est vrai, parce que dans « community organizing », il y a « communauté », et il ne s’agit pas d’inventer une communauté à partir de rien, mais de s’appuyer, comme tu dis, sur les relations qui existent déjà entre les gens, d’en faire un levier de mobilisation politique. Aux États-Unis, les liens religieux sont
essentiels. Mais dans les quartiers populaires français aussi… Je rêve d’imams-ouvriers comme on a eu des prêtres-ouvriers. À Grenoble, d’ailleurs, les mosquées sont membres de l’Alliance citoyenne…
C’est sans doute, en France, l’expérience la plus intéressante. Ils veulent rationaliser la méthode, avoir des outils, avec des objectifs de recrutement, et même de rentrées financières. Comme le répète Adrien [Roux, fondateur de l’Alliance citoyenne] : « Le dilettantisme militant est un luxe que ne peuvent pas se permettre les classes populaires. » Tout ça pour dire que ça ne se diffuse pas beaucoup en France. Y aurait un terreau, pourtant. Dans le quartier que j’observe, à Roubaix, les mecs voulaient jouer au futsal. Ils ont menacé de bloquer le Paris-Roubaix, eh bien ils ont obtenu leur terrain synthétique. C’est du Alinsky intuitif. Je vois un gars, s’il était formé, ça ferait un super leader...

Fakir : Y a personne pour ?

J.t. : Moi je ne le fais pas, mais je devrais peut‑être.
Le Parti socialiste essaie de le récupérer.

Fakir : J’ai du mal à me départir de cette idée : il faudrait un parti. Lénine avait quand même apporté des trucs.

J.t. : Avec le community organizing, les gens partent d’en bas, qui sait si ça ne deviendra pas un parti ? Ironiquement, le community organizing a aussi infusé, en France, d’une autre manière : via Obama, sa campagne de porte‑à‑porte, sa levée de fonds. Ça a influencé le PS, jusqu’à Macron…

Fakir : Le banquier de Rotschild comme fils spirituel d’Alinsky… Mais justement, est-ce que, avec le community organizing, il s’agit de prendre le pouvoir ?

J.t. : C’est ambigu. Ça dépend des tendances. Dans l’ensemble, il s’agit plutôt de gagner du pouvoir. Ou de construire, d’en bas, un solide contre-pouvoir, avec le peuple, par le peuple, pour le peuple. Même si un super-parti, un super-président arrivaient au pouvoir, il faudrait encore que la base se bouge, que le peuple le pousse, que s’impose un rapport de force. Alinsky aimait répéter cette phrase de Roosevelt à des progressistes, en gros, je crois : « Vous m’avez convaincu. Maintenant, mobilisez les gens pour qu’ils fassent pression sur moi. »

Fakir : Quand on n’a pas l’argent, il faut toujours les gens...

J.t. : Eh voilà.

Fakir : Ça me va, comme mot de la fin.

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Vos commentaires

  • Le 15 avril à 22:35, par Daumalin Anne En réponse à : L’art de la guérilla sociale

    Encore et toujours bravo Monsieur Ruffin pour votre travail votre pugnacité votre intelligence et votre humanité . Votre cœur d homme est riche comme un cœur de pauvre . Vous donnez la parole aux sans voix quand vous n êtes pas leur porte parole . Merci pour vos dernières interventions sur france inter ce dimanche et sur le plateau d ONPC . Merci pour tout le reste aussi