Kafka chez Marks & Spencer

par Sylvain Laporte 01/11/2016 paru dans le Fakir n°(76) juillet-août 2016

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Chez les Anglais de Marks & Spencer, vous ne le savez pas encore, mais vous êtes déjà coupable.

Paris (75), les Champs Elysées, jeudi 9 juin

« Aperçu de la culture d’entreprise. »

Yasin travaille chez Marks & Spencer. Un temps partiel, à 900 euros par mois. C’était pour payer ses études, au début, sa licence d’hébreu et d’arabe. Aujourd’hui il classe, studieux, toutes les lettres de licenciements qu’envoie la firme anglaise à ses salariés.
Ça donne donc ce gros dossier, bien épais, intitulé « Aperçu de la culture d’entreprise ».
« Attention, c’est extraordinaire ! »
Uniforme pas repassé’ et ‘cheveux mal peignés’. Oui, oui, ‘Uniforme pas repassé’… Ce cadre ‘parle trop aux employés’, n’est ‘pas positif’, a carrément des ‘ondes négatives’. Regarde, regarde, c’est écrit comme ça dans sa lettre de licenciement : ‘ondes négatives’ !
Tiens, une collègue. En caisse, un article était enregistré deux euros plus cher que le prix en rayon. Pour rembourser la cliente, elle fait une simulation d’achat de sac plastique. Elle rentre le code, la caisse s’ouvre, elle rend l’argent, et elle opère le remboursement du sac plastique. Elle reçoit sa lettre de licenciement, attends, attends ! : ‘Elle a faussé le stock de sacs plastiques.’ Et y a indiqué le prix du sac, dans sa lettre ! ‘7 centimes’ ! Mais c’est grave, ils en ont parlé aux informations jusqu’en Chine !
Alors, une autre. ‘Chaussure trop blanche.’ C’est une atteinte intolérable au règlement de l’entreprise qui dit : ballerine noire et c’est tout.
Elle, une grande gueule, tiens. La direction lui accorde cinq jours de vacances, elle prend des billets pour l’Espagne. Une semaine avant, que fait la direction ? Elle annule ses cinq jours de congés, ce qui est interdit par la loi. Elle se débine pas, elle part quand même. Quand elle revient : licenciée. C’est une des plus anciennes du magasin : ça fait trois ou quatre ans qu’elle est là. Son dossier, il est vide.
Ah ça, c’est génial : la cousine d’une employée s’était acheté une carte cadeau de 400 euros. N’habitant pas Paris, elle la lui avait filée, comme ça elle faisait ses achats directement sur place. Licenciée. Dans la lettre : ‘Vous avez une carte cadeau de 400 euros.’ Rien d’autre ! Je suis allé voir la direction, je leur ai dit : ‘C’est normal ? C’est une nouvelle règle ? Quand on est smicard on n’a pas le droit d’avoir 400 euros de bons d’achat ? C’est pas pensable, pour vous ?
Stratégie visant à frauder sciemment la société.’ Elle avait fait une erreur de caisse de 1,36 euro.
4 minutes de retard. Encore 4 minutes de retard. Et 9 minutes de retard.’ Très clairement une mise en danger du magasin. ‘18 minutes de retard.’ Ça c’est bon ! Son excuse, c’était que son enfant était malade. C’est impardonnable, évidemment. C’est d’autant plus impardonnable que dans la loi, t’as droit à trois jours, trois jours d’absence pour enfant malade. »

Attestations à la chaîne

Additionnés, ces petits drames devenaient burlesques.
« Mais toutes ces affaires, tu les gagnes ?
-Évidemment. C’est bidon, c’est du flan. Ils n’ont rien sinon des attestations. Ça oui, ils en ont ! Les cadres, je suis en train de me demander si ce sont pas des écrivains publics. Je suis sûr qu’ils ont des ateliers d’écriture dans les caves, avec plein de cadres qui rédigent des attestations à la chaîne. C’est Kafka.
- Hein ?
- La stratégie de la direction, c’est une lettre, avec écrit à l’intérieur : ‘En raison des faits qui vous sont reprochés…’ Au début je cherchais la pièce jointe, un document, les pages 2, 3, 4. Mais non, y a jamais rien. C’est Le procès, de Kafka : le mec est peintre en bâtiment, mais on l’accuse d’une faute en tant que… banquier. Il risque la peine de mort, mais il ne sait pas pourquoi, il ne le saura jamais dans le livre. En prison, forcément, il ressasse toute sa vie et encore, et encore, puis il accepte la sentence, tout naturellement : ‘J’ai forcément dû faire quelque chose de mal.’ Et le voilà mis à mort. Alors je suis allé chez le libraire, j’ai acheté Le procès de Kafka, j’ai obligé tous les employés à le lire et j’en ai offert un exemplaire à la direction.
 »

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Vos commentaires

  • Le 7 novembre à 20:21, par daniel delache En réponse à : Kafka chez Marks & Spencer

    bonsoir
    le message n’a rien a voir avec ce qui a été ecrit mais simplement de savoir si mon abonnement est toujours effectif et sommes nous prévenu pour le renouvellement
    merci de votre travail