Jacqueries en Picardie

par François Ruffin 15/07/2016 paru dans le Fakir n°(74) 20 février 2016

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Les Goodyear et les Contis, c’est pas nouveau en Picardie. C’est de la gnognotte, même, comparé aux anciens, à lire Le Temps des révoltes, de Anne Steiner. Ainsi des serruriers de Fressenneville qui, eux, ne s’arrêtaient pas à mi-chemin dans le vandalisme…

J’ai reçu ce bouquin en service de presse : Le Temps des révoltes, de Anne Steiner (éditions L’Echappée). D’habitude, les SP (« service de presse » ça veut dire), j’y jette un œil, mais sans enthousiasme. D’abord parce que j’ai un libraire, que je choisis mes livres, que je les commande, et que j’aime les payer. Ensuite parce que, en toute franchise, on reçoit pas mal de trucs chiants, ou très militants, genre « Une nouvelle Théorie pour la Décroissance Socialiste », et rien que le titre, je peine à aller au bout.
Je feuillette Le Temps des révoltes, donc, distrait, méfiant même un peu (je vois que l’auteure est « maître de conférence en sociologie à l’université Paris Ouest-Nanterre », et ça annonce rarement une franche tranche de rigolade).
Quelle erreur !
Passionnant !
Je ne le lâche plus, l’ouvrage.
Pourquoi ? Parce que la prof, là, Anne Steiner, elle nous raconte des histoires, tout simplement, neuf histoires, qui s’étalent entre 1905 et 1911, qui se déroulent à Limoges, à Nantes, à Raon-L’Etape, à Chambon-Feugerolles, en Champagne. Et passionnant parce que, ces jacqueries ouvrières, ça trouve un écho au présent, de quoi renvoyer les chemises arrachées d’Air France et les « séquestrations » de Goodyear au rang des farces et attrapes.
Bon, que j’arrête de baratiner.
Que je vous raconte, à mon tour.
Que je recopie un chapitre, quasiment, en fait.
Celui sur ma Picardie, évidemment.

Victoire totale
On est dans le Vimeu, près de la Baie de Somme, à l’hiver 1906.
Le 10 janvier, une grève éclate à l’usine Debeaurain de Béthencourt-sur-Mer : les ouvriers demandent le renvoi d’un contremaître et d’un chef de service, et protestent contre la fermeture des portes de l’usine à 6 h 55. Aussi, ils exigent des hausses de salaire.
Dès les premiers jours du conflit, le domicile du patron est mis à sac par trois cents grévistes armés de haches. (Anne Steiner mentionne ça, en passant, sans s’étendre, comme s’il s’agissait d’une chose naturelle, et elle ne parle pas davantage de poursuites, de condamnations. Au contraire, les malfaiteurs en sont récompensés :) Debeaurain capitule, au bout de trois semaines, et sur toute la ligne, salaires, horaires, renvoi de ses cadres. Il accepte même que le recrutement du personnel d’encadrement se fasse désormais en concertation avec les ouvriers ! Le 30 janvier, la grève prend fin sur une victoire totale.

Une grande famille
Durant le conflit, plusieurs demeures d’industriels de la région ont été vandalisées. Mais Julien et Edouard Riquier, eux, demeurent sereins. Ils partagent leurs jours entre leurs maisons d’Abbeville et leurs villas-châteaux de Fressenneville. Chasse à courre, automobiles, toilettes somptueuses, valets en livrée, domestiques à gants blancs, eux mènent grand train. Julien, maire de la commune, tutoie ses ouvriers, on est une grande famille, pas vrai ?, on a grandi ensemble, j’ai sauté sur les genoux de vos grands-pères. Dans son usine, il ne veut donc entendre parler ni de syndicat, ni de revendications. On n’a pas besoin de ça.
Le samedi 31 mars, au moment de la paie, deux employés sont exclus pour cause de « production insuffisante ». L’un des deux, Désiré Depoilly, âgé de 26 ans, travaille pour les Riquier depuis ses douze ans. C’est un militant anarchiste, un syndicaliste actif. C’est lui qui collecte les cotisations pour le syndicat des métaux. Il ne va pas se laisser faire.

Au secours la troupe !
Le mardi, Henri Decayeux, le secrétaire du syndicat, demande un rendez-vous à Edouard Riquier. Sèchement, il est éconduit. Et le patron s’en va trouver Depoilly : puisqu’il a fait intervenir le syndicat, qu’il s’en aille sur le champ. L’ouvrier obéit, mais revient dans la cour après la pause déjeuner, solidement entouré : «  Vous vouliez que je quitte les lieux ? il lance. Mais je suis chez moi, ici. L’usine appartient aux travailleurs, et pas aux patrons ! » Des jeunes filles, qui étaient retournées à l’atelier, ouvrent les fenêtres, assistent à la querelle, et crient : « Vive la grève ! » En quelques minutes, un cortège de deux cents personnes se forme, traverse la localité.
Devant un chantier de démolition, une halte : le temps que les poches des hommes, les tabliers des femmes, se remplissent de briques. Puis ils reviennent à l’usine, bombardent les vitraux avec ces munitions, avant d’envahir la salle des machines. En panique, Edouard Riquier ferme l’usine, et court à Abbeville réclamer la protection de la troupe.

Laissez brûler !
Aussitôt après son départ, la foule envahit les demeures patronales. Chez Julien Riquier, tout le rez-de-chaussée est mis à sac, les tapis et les tableaux lacérés, les meubles brisés, les porcelaines fracassées. Vêtements, armes de chasse, rideaux sont jetés dans la mare, devant la maison. On brandit à la fenêtre le portrait de ses filles, treize et seize ans, et, sous les applaudissements, on crève la toile à l’endroit des yeux, tandis que celui du grand-père est transpercé d’un couteau. Les fûts de la cave sont fendus à coups de hache, le vin se répand au sol. La maison d’Edouard n’est pas épargnée : parquets et boiseries sont brisés à coups de pioche, puis arrosés d’essence, on allume un gigantesque brasier. Et il ne reste bientôt plus, de cette villa, que des murs calcinés…
Les pompiers arrivent. On les empêche d’agir, on bloque leur passage, on crève leurs tuyaux, aux cris de « Laissez brûler ! » Delarue, le directeur de l’usine et adjoint au maire, échappe de justesse au lynchage, et sa baraque subit un saccage en règle. Une « jacquerie », estime L’Echo de Paris. L’indice de « la Révolution qui vient ». Et Julien Riquier pleurniche dans ses colonnes : « Qu’avons-nous fait pour mériter tant de haine ? »
Deux mille soldats sont déployés entre Woincourt et Friville. Et en avril, une enquête aboutit à l’inculpation de trente-deux « metteux d’feu ». Mais au 14 juillet, ils bénéficient tous d’une amnistie et sont libérés.
Après ça, les Riquier préfèrent administrer leur usine à distance.
Et Julien abandonne sa charge de maire : plus qu’une conquête sociale il y a là, arrachée, une autonomie politique. Et c’est la naissance du « Vimeu rouge ».

Cartes postales
Dans ce récit, la violence est étonnante.
Mais plus stupéfiante encore, sa tolérance sociale : que tout cela se produise sans, au final, de condamnation. Et ces cartes postales, surtout, surréalistes. Parce que j’ai oublié de signaler ça, c’est le sous-titre du livre d’Anne Steiner : « Une histoire en cartes postales des luttes sociales à la ‘belle époque’.  » Et donc, on a des cartes postales de cette lutte, les habitants envoyant des nouvelles à leurs cousins, non pas avec une photo de marmotte dans la neige, de mimosa fleuri, de nana bronzant sur la plage, mais avec « Fressenneville. – Cortège de grévistes. ‘Dansons la Carmagnole !’  »
Et surtout, avec ces images, hallucinantes : des mères de famille, des enfants, prenant la pose, tranquillement, devant, nous dit la légende : « Le château incendié et la mare dans laquelle fut jeté le mobilier » !

Tout un quartier bourgeois
Je vous entends : « C’est normal ! Ce sont des Picards, qui riment avec barbares… »
Mais au fil des chapitres, de la Loire à la Lorraine (ils sont civilisés, non, là-bas ?), on ne compte plus les patrons qui fuient avec armes et bagages, qui se terrent avec leur famille, qui se cachent avec leur famille. A Chambon-Fougerolles, les grévistes ne se contentent pas de l’usine, ni de la maison de l’industriel, mais ils s’en prennent aussi à la demeure de sa maman ! Ils incendient des entrepôts, mettent des troncs sur la route, renversent le véhicule des pompiers. Dans le bourg d’Aÿ, en Champagne, près d’Epernay, c’est tout le quartier bourgeois qui est réduit en cendres, des décombres fumants sur près d’un kilomètre, cinq millions (oui, millions !) de bouteilles fracassées, toutes les demeures de négociants en miettes, des tableaux, des billards, des pianos qui font des feux de joie sur la chaussée…
Le livre ne précise nulle part combien de chemises furent lacérées dans les garde-robes des propriétaires…

Malbouffe
Fabian, le Chef de Fakir, nous fait suivre une dépêche de l’AFP :

En décembre, les travailleurs d’une plantation de thé, située dans l’Etat d’Assam, se sont révoltés. Environ mille manifestants ont encerclé et mis le feu au bungalow du propriétaire des plantations. Le patron de la plantation et son épouse ont été brutalement tués et mangés par plusieurs travailleurs.
Selon les résultats de l’enquête, l’expulsion de dix travailleurs de leurs chambres a été la cause de l’émeute. En outre, trois travailleurs avaient été arrêtés par la police, ce qui avait déplu à leur collègues.
Parallèlement, et dans la même région, des centaines de travailleurs dans des plantations de thé indiennes ont mis le feu au bungalow de leur patron, révèle vendredi la BBC. Le propriétaire Mridul Kuma Bhattacharyya et son épouse Rita ont trouvé la mort dans l’incendie, ont confirmé les autorités locales. Les deux corps n’ont été découverts dans les décombres que plus tard. Les deux véhicules du couple ont également été détruits.

Mais notre Chef ajoutait : « Même si ça m’a amusé, je m’interroge vraiment sur sa véracité. »
Baptiste s’est donc adresse à l’Agence France Presse, et Bronwen Roberts nous a envoyé la dépêche initiale : « Guwahati, 1 january 2013, Cannibalism suspected in India tea plantation murders. »

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Vos commentaires

  • Le 17 juillet à 15:39, par evemarie En réponse à : Jacqueries en Picardie

    je vais lire ce livre , merci . Et dire que nos drôles nous disent en guerre, on est même pas en révolte au vu de votre article. Les bourgeois sont tout aussi flippés (ils ont même peur des tee shirt) et méprisant qu’avant, mais nous nous sommes trop bien élevé, ou se n’est pas la même classe sociale qui manifeste... Il faut nous réveiller et agir, pas qu’avec des oeufs , sinon c’est vrai , le 49.3 nous le prouve , nous ne sommes pas entendu, RETRAIT . Les bourgeois eux n’hésitent pas à agir,à nous insulter, à nous virer, à nous mettre ne prison, à imposer des lois iniques, a se servir des femmes comme de paillassons (DSK), et nous bien polis. Les medias devraient lire ça.

  • Le 17 juillet à 09:14, par Virginie En réponse à : Jacqueries en Picardie

    Eh ouai, c’était avant la « fabrique du consentement ». Le con-sentement a beaucoup ramolli la cervelle et les muscles, sans parler des muscles de la cervelle. Merci Fakir pour le salutaire rappel. Et on se rue sur Anne Steiner, of course.