Entre deux frissons

par François Ruffin 03/11/2016 paru dans le Fakir n°(76) juillet-août 2016

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Entre les Chinois, les Américains, les migrants et Bruxelles, Jibé en dit plus long sur la mondialisation que toutes les plumes parisiennes réunies…

« Y en a 150 qui vont dégager à Noël.
-Ah. Et sur combien ?
-Sur 250.
 »
On fêtait les cent ans de ma grand-mère, hier, dans la salle municipale de Zutkerque, et ce matin, avec sa femme, son fils, Jibé file un coup de main, pour démonter les décors, plier les rideaux. Et surtout : charger dans sa remorque les cinq tonnes de fleurs offertes à la centenaire.
Je le connaissais pas, Jean-Baptiste.
Mais entre les cargaisons d’orchidées, on bavarde.
« Mon chef, il est venu me voir au fumoir  : ‘Normalement, tu vas recevoir ta lettre de licenciement la semaine prochaine, ou celle d’après.
-Mais je vais rencontrer personne ? je lui demande.
-Bah non, pourquoi ?
-Je sais pas, ça fait quand même dix-huit ans que je suis dans la boîte…’
 »

La «  boîte », c’est Tioxide, à Calais. Qui fabrique de l’oxyde de titane, un « opacifiant » très courant, utilisé dans les peintures, le rouge à lèvres, les gélules des médicaments, les sucettes des enfants, etc.
« On a été repris par un groupe américain, Huntsman, c’est géré par des mormons. A chaque nouvelle année, ils nous envoient une photo de leur famille, avec toutes leurs filles blondes, ça fait peur.
«  L’année dernière, en septembre octobre, ils ont vendu notre principal brevet au Chinois, le Tr52, qui représentait la moitié de notre production. Depuis, il faut les assister pour qu’ils fabriquent eux-mêmes : ils viennent à l’usine, ils prennent des photos, ils copient tous nos plans. Y a une société qui démonte les machines sous nos yeux… Y a même des gars de chez nous qui vont là-bas, pour tout réinstaller. On les aide pour mieux perdre notre boulot ! »
Le plus frappant, tandis que Jibé me dresse ce tableau, c’est que je ne suis pas frappé : cette histoire, déjà rencontrée et racontée cent fois, est devenue banale. Qu’une entreprise calaisienne, jusqu’alors familiale, soit prise dans la tourmente de la mondialisation, entre les Américains, les Chinois, les Slovaques, c’est désormais ordinaire.
Avec ce contexte, désormais : dimanche dernier, Marine Le Pen a recueilli 42 % des voix dans notre (trop) grande région Nord-Pas-de-Calais-Picardie. Et à Zutkerque, 52 %.

Sur la grand-place, on décharge les bouquets de roses à la chaîne :
«  Le syndicat (chez nous c’est l’UNSA), il a interpelé la Commission européenne : y a pas le choix, elle a répondu, puisqu’on leur a vendu le brevet, ils doivent être autonomes.  »
Je me suis renseigné sur Internet.
C’est même pire que ça, il semble : c’est sur ordre de la Commission que le brevet a été vendu. Huntsman s’apprêtait à racheter un autre groupe chimique, Rockwood. Mais la firme se serait alors retrouvée en situation de quasi-monopole sur le marché des encres. D’où la condition posée par la DG Concurrence, à Bruxelles : céder le TR52, aux Chinois ou à d’autres.
Contre cette décision, les élus ont-ils rué dans les brancards ?
Pas vraiment.
« Les politiques, les socialistes, la droite, on les a vus, y a eu un peu de passage : ‘Ouais, on va pas se laisser faire, ceci cela.’ Mais on sait ce que c’est…
« Surtout, la Région a subventionné, pour trente millions d’euros, un nouveau bâtiment, le MGSO4. C’était l’avenir, on nous disait. Avec ça, on était assurés. Il s’agit de traiter les déchets, de tout recycler, d’en faire de l’engrais. Parce que, jusque-là, on créait des dunes de poussières... C’est sûr qu’en Chine, ils ne vont pas s’embêter avec tout ça. »
C’est le pire, sans doute : cette acceptation sociale.
On s’est habitués, ça ne révolte plus, ni les ministres ni les intellectuels.

Jibé remonte en voiture, les bras dépités et ballants :
«  De toute façon, l’industrie, en France, on n’en veut plus...  »
Je grimpe côté passager :
« Mais c’est quoi, ton métier là-dedans ?
-Instrumentiste.
-Hein ? (J’ai cru qu’il jouait de la contrebasse, ou un machin comme ça.)
-C’est de l’électricité industrielle. Mais dans la région, de l’industrie, faut la chercher… Ou bien, je vais devoir monter sur Lille, alors que ma femme travaille à l’hôpital de Calais, alors qu’on a une maison ici.
 »
Jibé hausse les épaules, en un écoeurement rentré : « Maintenant, y a qu’une chose, c’est l’assistanat.
-Qu’est-ce que t’appelles l’assistanat ?
-On va te donner de l’argent pour que tu ne travailles plus.
 »

On retourne à la salle, pour une bière et un coup de balai.
Entre deux goulées :
« Là-dessus, se sont greffés les migrants. On avait un gymnase, avec un terrain de basket, un cours de tennis et tout, ils l’ont envahi, ont dormi dedans. On les voyait, c’était triste, ils se lavaient dans des godets où y avait de l’acide. A la fin, pour les évacuer, il a fallu raser le bâtiment. Le site est clôturé maintenant.
« Y a de la misère, c’est vrai qu’y a une souffrance, mais tout Calais est transformé en forteresse. Depuis que les réfugiés ne peuvent plus prendre le TGV, ni rentrer dans le tunnel, y a sept mille personnes livrées à elles-mêmes. C’est barricadé. Y a des combats avec les CRS, des centaines de cartouches lacrymos… Ils jettent des barres sur l’autoroute, pour arrêter les poids lourds. Ils se mettent sur des ponts et balancent des pavés, y en a un qui s’est pris ça sur le pare-brise, heureusement qu’il n’y avait pas son gamin à côté.
 »
Les migrants sont là, au quotidien, visibles à chaque carrefour.
Bien davantage que les commissaires européens, ou les PDG yankees.
« Les camions préfèrent passer par Dieppe, maintenant. Y a une dame qui veut vendre son café-tabac, mais c’est plus possible : il est vide, son chiffre d’affaires a chuté, c’est une ville morte… »

Sur le devanture du bar, au centre du village, la Une de Nord Littoral est placardée :
«  Calais perd son dernier pédiatre. »

J’ai revu Jibé, chez lui, le mardi soir, dans la ferme de son beau-père défunt, qu’il a magnifiquement retapée, tout en boiseries.
Lui ne vote pas Front national.
Il me l’a dit, je le crois.
Chaque fois qu’il évoque les migrants, d’ailleurs, il précise d’emblée : « C’est énormément de détresse », avant d’en venir au « mais ». La cause première de ses soucis, ça reste « les Américains qui ont vendu le brevet aux Chinois  ». Et avec une épouse fonctionnaire, avec le projet d’aménager et de louer trois appartements, lui ne sera sans doute pas le plus malheureux des licenciés.
Comment ne pas voir, néanmoins, que tous les ingrédients sont là ?
Que l’écoeurement s’installe ?
Que le « sentiment d’abandon  » n’est pas qu’un sentiment ?
Qu’il existe, et c’est logique, une prime au parti qui promet de «  protéger contre la mondialisation  », de rompre avec le laisser faire et le laisser aller ?
Cette France que Paris s’empresse d’oublier entre deux élections, entre deux frissons.

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Vos commentaires

  • Le 11 novembre à 10:19, par cabrol En réponse à : Entre deux frissons

    Ce qui est scandaleux, c’est qu’il n’y ait pas de politique industrielle régulée sur le plan sanitaire ni adéquation aux besoins réels des consommateurs.
    On fait fabriquer n’importe quoi pourvu que ça rapporte du fric aux industriels à court terme.
    Dans le cas rapporté le Dioxyde de titane, E171, est classé cancérogène possible et génotoxique. Apparemment, c’est au tour des chinois de s’empoisonner...
    Et bien entendu, abruptement, les ouvriers en font les frais, avant les consommateurs.
    Réclamons une régulation industrielle sanitaire et adaptée aux véritables besoins, emplois utiles et locaux.
    Cordialement

  • Le 10 novembre à 10:17, par jouan En réponse à : Entre deux frissons

    à partir du moment où les mormons sont devenus propriétaires de la boite c’est tout à fait logique qu’ils pouvaient en faire ce qu’ils voulaient, vendre brevet et machines ...

    C est avant qu’il faut prendre des mesures et interdire de telles pratiques, avant que notre technologie, nos avoirs et savoirs partent à l’étranger. Favoriser la création de scop quand une entreprise est en danger. Il fut un temps où tout licenciement devait être autorisé et c’est Jospin qui a changé la donne. Les boites qui délocalisent devraient être taxées, Ce serait peut être dissuasif puisque leur marge bénéficiaire diminuerait .

    Quant aux migrants leur situation est atroce ; des conditions d’accueil décentes devraient leur être données qui éviteraient qu’ils ne détériorent l’environnement . Seulement le spectacle offert par Calais alimente la polémique comme quoi ces traine- misère saccagent tout, sont sales, porteurs de maladies, fauteurs de désordre et facteurs d’insécurié... Au lieu d’avoir peur nous devrions avoir honte ! Mais nous sommes gouvernés par la peur : de l’Autre, du Chomage, de l’Insécurité, des « terroristes » des flics, du manque, et quand on a peur on réfléchit moins.

    Que ferions-nous dans leur stuation ? resterions- nous sous les bombes ? crèverions- nous de misère ?

  • Le 7 novembre à 13:55, par Paul En réponse à : Entre deux frissons

    Et si la France sortait de l’union européenne par l’article 50 du traité de l’ue (TUE) ?

    Je vous rappelle que la loi el khomri est directement issu de l’article 121 du traité sur le fonctionnement de l’ue (TFUE) par GOPE* interposées... Que la politique migratoire est fixée pour tous les pays membres par les articles 67,68,78, 79 de ce même traité...

    Qu’en pensez vous ?

    * grandes orientations des politiques économiques