Diderot à Pôle emploi

par François Ruffin 02/12/2016 paru dans le Fakir n°(75) mai - juin 2016

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Qui l’écoute encore, la désespérance dite sur un ton désespérant ? C’est trop lassant. Alors, avec Quand le diable sortit de la salle de bain, pour dire son ordinaire de jeune précaire, Sophie Divry change de registre : elle renonce à Zola, et nous offre un Jacques le fataliste au RSA.

«  Pendant une certaine période de ma vie , j’ai vu mon revenu divisé par trois et mon appartement passer de quatre-vingts à douze mètre carrés. Pour des raisons que nous verrons plus tard, je n’étais pas malheureuse, mais j’étais pauvre. Or, un matin d’avril, alors que je rentrais de la bibliothèque, une facture de régularisation d’EDF m’attendait dans ma boîte aux lettres. Ces salopards me demandaient 260 euros. Mon compte en banque en contenait 300. En tremblant, je remplis le chèque, le signai, le postai. Puis je me dis qu’il fallait vraiment que je trouve du travail.
Alors je fis ce que tout le monde aurait fait à ma place : j’allumai mon ordinateur.
 »

Attention, roman social !
Dans ce récit, Sophie Divry nous raconte son ordinaire de (moins en moins) jeune intellectuelle précarisée. Et on a les voyants qui s’allument : « Aïe aïe aïe, l’héroïne va geindre et se plaindre, pleurnicher et au chapitre 2 je vais décrocher.  » C’est tout l’inverse : parce qu’avec Quand le diable sortit de la salle de bain, elle trouve une forme ludique pour décrire cette survie avec les minima :

« Sur le site pole-emploi.fr, je tapai mon identifiant, mon code secret et mon code postal pour parvenir sur mon espace personnel de chômeuse longue durée. Là je lançai une recherche multicritères, en commençant par « écrivain public », « journaliste », puis « professeur », cela donna entre zéro et six résultats, aucun sur Lyon, ni sans la mention « Permis B obligatoire » ; mes yeux se brouillaient ; j’élargis ma recherche : « responsable communication », « surveillant d’internat », « secrétaire », « détective privé »… Je n’arrivais plus à lire tant le stress serrait mon ventre, car pendant que le site moulinait pour sortir d’improbable offres, mon cerveau refaisait sans cesse la soustraction : 300-260 = 40.
À qui la faute ? Aux ampoules ? Aux plaques de cuisson ? À la bouilloire ? Au chauffe-eau ? À la box ? Mon appartement est tout électrique. Le mois de janvier avait été particulièrement rude. La Saône avait gelé. Le quartier entier s’était figé sous le froid, un brouillard glacial interdisant le moindre mouvement ; seules des fumées blanches s’échappaient des toits, preuve, pour certains, du secours d’un chauffage central, et, dans ce paysage tétanisé, ces fumerolles semblaient comme autant de drapeaux blancs demandant grâce à l’hiver. Quatre mois plus tard, alors que le printemps est censé ramener de la joie au cœur, je fusillai du regard mes convecteurs qui, indifférents à mes difficultés, hibernaient sous la poussière. Salauds de radiateurs. 300 - 260 = 40. Affolé par cette simplissime et répétée soustraction, mon esprit essayait de nier l’évidence du résultat. Il recalculait sans cesse, espérant qu’apparaisse un autre nombre, afin d’éviter la question d’après : comment faire pour tenir dix jours avec quarante euros ?
Comment faire, ou plutôt comment non faire : non-acheter, non-sortir, non-vouloir, non-métro, non-bus, non-shopping, non-desserts, non-viande, non-bière, non-marché, non-cinqfruitsetlégumesfrais, non-café, non-imprévus, non-nouvelles factures, non-nouvelles charges ? Ces pensées se refermaient sur moi jusqu’à bloquer mes poumons dans une non-respiration.
 »

Sa force, c’est la forme.
Sophie Divry ne choisit pas Zola, mais plutôt Diderot. Dans Jacques le Fataliste, le maître et le serviteur se baladent on ne sait pas trop où, vers on ne sait pas trop où, et c’est pareil pour l’auteur qui, au fil de digressions, nous emmène d’on ne sait pas trop où, vers on ne sait pas trop où. Ce Jacques est inspiré d’un autre roman, anglais celui-là, La Vie et les Opinions de Tristram Shandy, de Lawrence Sterne, où la digression est menée de façon encore pire : le narrateur s’attarde tellement sur la destinée de son père, de son grand-père, du médecin-accoucheur, sur la météo la nuit de la naissance, qu’à la fin du bouquin, je ne me souviens plus si le héros est né (je ne me souviens plus, d’ailleurs, si je suis allé jusqu’au bout du bouquin, parce que c’est un rude pavé, et à mon avis moins maîtrisé que Jacques le Fataliste).
Quand le diable sortit de la salle de bain s’inscrit dans cette tradition : toutes les fantaisies sont permises. La langue y est inventive, et voici d’ailleurs que l’auteure s’interrompt pour une réflexion sur elle, la langue :

Il me manquait toujours des mots. Il n’y a pas de mot pour dire « du samedi », par exemple, alors qu’il existe un adjectif pour dire « du dimanche », dominical. Le repas dominical, tout le monde a compris ; mais comment dire la piscine du samedi ou la partie de jambes en l’air du samedi ? Il n’y a pas de verbe pour dire qu’on a enfilé son vêtement à l’envers. On ne peut pas marquer une différence entre être mouillé par la pluie et être mouillé par la neige. Il manque au restaurateur un adjectif pour qualifier une table-où-on-ne-peut-dresser-que-deux-couverts ; en l’entendant, les amoureux se souriraient davantage. Il n’y a pas d’expression désignant l’occupation qui consiste à discuter entre amis des films qu’on n’a pas vus. Il serait temps d’inventer quelque chose pour remplacer l’expression lénifiante « J’ai commandé sur Internet  ». J’ai besoin d’un verbe pour dire « jouer faux », il serait associé à l’apprentissage du violon. Il y a d’autres mots qui manquent dans la langue française, merci d’envoyer un inventaire de ces lacunes à l’adresse  gmail.com*>, je ferai part des meilleures dans mon prochain bouquin. Attention, je ne demande pas d’inventer des mots, je demande de regarder là où il y a des trous dans la langue.

Avant d’en revenir à sa sombre comptabilité :

Veolia Eau. Que leurs maisons soient détruites par le feu ! C’était une facture de 90 euros. Un rappel d’une facture impayée. Pour cet enchaînement de calamités, on devrait inventer des phrases plus lourdes et plus étouffantes, j’y pense maintenant, mais à l’époque la première chose que je me suis dite fut : « Voici le moment idéal pour un contemplage de plafond. » Tristement, je remontai piteusement les escaliers.
Pour un bon contemplage de plafond, il faut :
N°1---- > un lit ;
N°2---- > un plafond ;
N°3---- > un individu découragé.

1 ----> Le lit.
Doit être facilement accessible pour que l’individu découragé puisse se laisser tomber dessus en pleurant. Ce lit doit être à une distance raisonnable du plafond. En me fondant sur mes nombreuses séances de contemplage avancé, je recommande une hauteur sous plafond d’au moins deux mètres cinquante.
Un lit glissé sous une mezzanine ne fera pas l’affaire, car le plafond sera trop près de la tête de l’individu. Or le contemplage de plafond demande des mouvements amples des yeux, c’est même la seule activité requise.
A contrario avec un lit à plus de quatre mètres du plafond, les yeux vont se fatiguer et la séance sera mal engagée. Mais si vous avez plus de quatre mètres sous le plafond, c’est que vous êtes riche, et dans ces cas-là le contemplage est généré par un chagrin d’amour ou un courrier du fisc, deux luxes qui ne nous concernent pas.

2---- > Le plafond
2.1 Il est l’objet du contemplage. Un plafond immaculé ne conviendra pas au soulagement de l’esprit déprimé. Sa blanchitude empêchera le bon enlevage de soucis que la séance est censée produire, le bénéfice de la contemplageation étant directement indexé aux distractions successives que les yeux doivent trouver sur le plafond.
2.1.1 Nous pouvons résumer par cette équation : Plafond blanc => zéro distraction => mauvaise séance.
2.2 Un plafond crasseux, bien qu’il recèle de nombreuses possibilités de s’y attarder en oubliant ses soucis, ne sera pas optimal non plus. La saleté d’un plafond a tendance à déteindre sur l’esprit découragé, accroissant par un phénomène de conductibilité (ou de conductibilitage), la noirceur du moral du regardeur.
2.3 Un vieux dégât des eaux, le cadavre sec d’un insecte écrasé, des traces de doigts lors d’un changeage d’ampoule, tels sont les éléments suffisants pour le cerveau de…

Il y a du comique, là-dedans. Et c’est justement parce que la forme entre en contradiction avec le fond, mélancolique, qu’il lui rend sa force : qui l’écoute encore, la désespérance dite sur un ton désespérant ?

Non-copinage
J’ai croisé Sophie Divry à l’époque où elle travaillait à La Décroissance. Mon conseil de lecture, je ne le range néanmoins pas dans les copinages : je ne reçois pas ses ouvrages en service de presse avec une dédicace, je les achète à mon libraire. Tous. Parce que Sophie – que je n’ai pas revue depuis dix ans, coucou Sophie ! si tu me lis – est, j’estime, jusqu’ici, la seule véritable écrivain que j’aie connue, je veux dire dont le travail sur la langue est un métier à plein temps, l’écriture pour vocation, qui a renoncé au reste et ça se sent.
(Mon livre préféré d’elle, plus encore que Le diable…, ça reste La Condition pavillonnaire, qui mêlerait Madame Bovary, Les Choses de Pérec et Annie Ernaux.)
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