Des salades et une corde

par Baptiste Lefevre 07/03/2016

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On a besoin de vous

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Depuis la sortie du film, on reçoit pas mal de témoignages, d’idées de reportages, d’appels à l’aide... Parfois c’est des belles histoires, parfois c’est révoltant, et parfois, franchement, on sait pas trop quoi faire.

Elle a débarqué un soir au local, pendant qu’on rangeait les courses. Appelez la Anne, Michelle ou Roseline, j’ai pas retenu. Emmitouflée dans son anorak dégoulinant elle attendait sagement dans le coin de la porte qu’on vienne la voir.

Elle voulait juste nous remercier. « J’ai vu Merci Patron ! au ciné Saint-Leu, j’ai beaucoup aimé. » Elle l’avait déjà dit à Vincent, à la sortie de la séance, mais depuis elle y avait repensé. Dans le film y avait plein de références, tellement subtiles que même nous on les avait loupées. « Dans la scène où y a la caméra cachée, là, avec le commissaire, moi ça m’a fait penser à un Wermer, avec la lumière et tout... » Y avait la musique aussi, et François avec sa veste et l’étiquette du col qui ressort... Plein de trucs, qu’elle me balançait à la volée, plus improbables les uns que les autres, et pas un crayon pour noter.

Fallait pas demander...

Et puis ça a dérapé. Il fallait qu’on l’aide : « Dans deux semaines on va me virer de ma maison
- Mais pourquoi ?
- Parce que j’ai des dettes
- Combien ?
- 200 000 euros
- Ah oui, quand même. Comment vous avez fait pour vous retrouver avec ça sur le dos ? »
Fallait pas demander. J’aurai dû m’en douter en voyant Vincent filer à l’étage. Parce qu’à partir de là, impossible de l’arrêter.

Tout ça c’était la faute à son mari, un néerlandais « Il m’a fait signer des papiers, et moi je connais pas leur langue, je lui faisais confiance. » Mari qui bien sûr, depuis, était parti avec une autre. « Mais en fait on est toujours marié, alors il a pas le droit hein... » J’acquiesçais, tout en me concentrant. Parce que y avait pas que ça. Y avait le juge des tutelles aussi, qui voulait pas la recevoir, jamais rien entendre, qu’était peut-être même de mèche. « Mais vous êtes sous tutelle ?
- Bah oui à cause des dettes. Et puis ils pensent que je suis folle. La dernière fois que j’y ai été, en partant je leur ai éteins la lumière, pour leur faire comprendre, qu’ils sont dans l’ombre, qu’ils voient rien ! »

Et au milieu de tout ça, sa fille, placée en famille d’accueil. Qu’on prenait en otage, qui subissait. Et le proviseur du collège qui voulait pas la laisser la voir, quand elle débarquait à l’improviste. Ça n’arrêtait plus.

« à la fin je leur distribue des bonbons aux hollandais »

Mais elle se laissait pas abattre, face à ce complot, cette machination, énorme, gigantesque, qui lui tombait dessus. Elle avait une solution : nous et notre caméra cachée. Dans sa tête toutes les scènes étaient déjà tournées : « Suffit qu’on aille au Pays-Bas pour piéger la banque, c’est pas compliqué... » Et puis après, son mari « on le retrouve, et on lui reprend le livret de famille, et s’il l’a pas remis à jour, paf ! c’est 300 000 euros d’amende pour lui... » et à la fin «  je sais pas, on finit, je leur distribue des bonbons aux hollandais, et puis on trouve une musique. » J’ai essayé de la tempérer mal à l’aise, de lui expliquer entre deux avalanches de malheur, qu’on était pas nombreux, que c’était du travail. Ça l’a pas arrêté.

Y avait peut être du vrai dans ce qu’elle racontait. Un salop qui profite d’elle, une administration bornée. Ou alors, elle était juste givrée. Ou les deux, le sort qui s’acharne et elle qui perd pied.

Au bout d’une heure, elle s’est calmée. Elle avait tout dit : « Bon maintenant que je vous ai vendu mes salades, je vous en offre une ». Poliment, j’ai refusé la laitue qu’elle me tendait.

Elle a enfourchée son vélo, sous la pluie, avec la capuche qui lui serrait la tête, et dans un sourire, elle a lancé : « Toute façon, c’est pas grave, si vous voulez pas m’aider, j’aurai qu’à me pendre. »

Ce soir là, en rentrant, j’étais pas serein.

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Vos commentaires

  • Le 9 mars à 20:19, par FOUGEIROL BERNARD En réponse à : Des salades et une corde

    j’ai vu MERCI PATRON aujourd’hui.
    Avec Demain qui est sorti récemment , on a rarement fait mieux.
    Je dis BRAVO à François RUFFIN et son équipe. Je vais diffuser un max que c’est THE FILM à voir contre cette pourriture de la société qu’engendrent Bernard ARNAULT et ce système capitaliste destructeur lié à la mondialisation auquel ceux que certains appellent encore « la gauche » sont liés par goût du pouvoir et la lâcheté.
    C’est courageux, c’est ingénieux et c’est merveilleux ce film. BRAVO BRAVO !

  • Le 9 mars à 10:36, par Frafor En réponse à : Des salades et une corde

    Faut il porter toute la misère du monde ???? Faut il accepter toutes les salades ??? La vie est injuste tu ne sauveras pas la terre mon ami !!! tout au plus arriverons nous à donner du courage à quelques uns pour se réveiller...sans doute !
    mais il y a Audiard... et ses « Affreux » et ses « salauds de pauvres » pour s’interroger sans fin sur le juste et l’injuste ??? ...
    courage l’ami ...« every man think that his burden is the heaviest » B Marley

  • Le 8 mars à 18:50, par Frafor En réponse à : Des salades et une corde

    Faut il porter toute la misère du monde ???? Faut il accepter toues les salades ??? La vie est injuste tu ne sauveras pas la terre mon ami !!! tout au plus arriverons nous à donner du courage à quelques uns pour se réveiller...sans doute ! mais il y a Audiard... et son « salauds de pauvres » pour s’interroger sans fin sur le juste et l’injuste ??? ...http://dai.ly/xlbjk
    courage l’ami ...« every man think that his burden is the heaviest »

  • Le 8 mars à 15:13, par BRAUD dominique En réponse à : Des salades et une corde

    c’est incroyable que quand les gens sont fragilisés par des « coups durs » souvent qu’ils ont pas provoqué exprès, les autres s’acharnent à les enfoncer au lieu de les aider.
    Si cette dame s’est portée caution sur un emprunt de son conjoint, même si cette dette est professionnelle, elle devrait faire une demande d’annulation de cette dette auprès de la banque de France (procédure de surendettement=faillite personnelle à son nom). La procédure de surendettement personnel, ne concerne pas que les prêts à Cofinoga.
    Mais s’agit-il de ça ?
    C’est dégueulasse de faire passer les gens pour des « fous », de les mettre sous-tutelle, les irresponsabiliser en prétendant qu’on sait mieux qu’eux ce qui est « bon » pour eux, inqualifiable, de prendre les enfants pour des histoires de fric. c’est lamentable. C’est comme ça justement qu’on les achève.