Cochons : « Mais où est passé l’esprit pionnier ? » (4)

par François Ruffin, Vincent Bernardet 10/07/2016 paru dans le Fakir n°(71) Juillet - Août 2015

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Pierre Ranou fait partie des « pionniers », qui ont lancé la filière porcine. Ce fut un bel élan, qui a fait décoller la Bretagne.
Éducatif, presque spirituel.
Ont éclos, parmi les agriculteurs, des centaines, des milliers d’intellectuels. Qui ont étendu leur hégémonie sur la région. Puis l’ont perdue… Car, aujourd’hui, où est passé « l’esprit pionnier » ?

« En 1952, chez mes parents, on n’avait pas encore l’électricité, on allait chercher l’eau au puits. » Dans le bureau de sa ferme‑usine, Pierre Rannou nous montre, accrochées au mur, quelques photographies de sa famille, en noir et blanc, son père sa mère des voisins qui posent au-dessus d’une meule de foin. « On vivait avec des vaches, des cochons, des patates… »
Chez Uniporc, à Plérin, une dame à l’accueil nous a remis un DVD, L’esprit pionnier. Le film débute à peu près par les mêmes souvenirs : « Après‑guerre, témoigne à l’image Sébastien Coupé, fondateur de la plus puissante coopérative de porcs, la Cooperl, c’était quasiment le Moyen Âge. Y avait une poussée des paysans pour sortir de la médiocrité. On voulait gagner plus d’argent, vivre comme tout le monde, envoyer les enfants faire des études, ce qu’on ne faisait jamais avant la guerre. Fallait gagner des sous. »

L’école d’abord
C’est une épopée qu’ont vécue ces hommes.
On peut, aujourd’hui, critiquer le complexe agro-alimentaire, mais sans négliger l’élan qui a animé ses initiateurs. Et qui a, bel et bien, fait décoller la Bretagne. C’est un décollage éducatif, au préalable, comme le raconte à sa façon Pierre Rannou : « J’ai suivi l’école d’agriculture. Et après, je me souviens, on nous avait offert une formation, pas technique, non, mais deux journées humanistes, des rencontres : comment affronter la vie ?, la relativité des choses… Chez mes aînés, la Jac avait compté énormément, les jeunes faisaient du théâtre, on sortait les paysans de leur ferme, pour qu’ils prennent de la hauteur, qu’ils découvrent leur talent. »

Ici plus qu’ailleurs, la scolarité s’allonge, le niveau moyen s’élève. Grâce, peut-être, au double réseau d’enseignement, catholique et public, avec des cours complémentaires, des internats en zone rurale. Et la Jac, la Jeunesse agricole chrétienne, «  très active, s’oriente beaucoup plus vers l’éveil économique et social. Elle reprend pour l’essentiel les propositions de modernisation de l’agriculture avancées par la gauche après la Libération et par des ingénieurs de la Direction des services agricoles. La Jac popularise ces idées et génère un mouvement social puissant. La plupart des futurs leaders syndicaux et professionnels sortent de ses rangs » [1]

Pierre Ranou fait partie des « pionniers », qui ont lancé la filière porcine.
Ce fut un bel élan, qui a fait décoller la Bretagne. Éducatif, presque spirituel. Ont éclos, parmi les agriculteurs, des centaines, des milliers d’intellectuels. Qui ont étendu leur hégémonie sur la région. Puis l’ont perdue… Car, aujourd’hui, où est passé « l’esprit pionnier » ?

L’éveil à vitesse grand V
Cet « éveil » va, pour les Bretons – émigrés de l’intérieur, réputés sachant mal parler français, éternels Bécassine – cet éveil va participer d’une prise de confiance : « J’avais vu les blousons noirs à l’armée, ils étaient de Lyon, poursuit Pierre Rannou. Quand ils n’avaient pas de perm’, ils chialaient comme des madeleines. Je les valais bien ! « Quand je suis rentré, mon père m’a dit : ‘‘Y a pas de boulot pour toi.’’ Mais je ne voulais pas m’en aller à Paris ou ailleurs, j’ai pensé : ‘‘Je vais me faire mon emploi. Je serai pas pauvre, ah non non non, pas question. Moi aussi j’aurai droit à la voiture, à la maison !’’ « Des plus âgés s’étaient lancés dans le cochon. Alors, j’ai suivi. D’abord, là en face, dans les pâtures, avec la truie qui tournait, il fallait courir pour l’attraper. Ensuite, dans le hangar, j’ai coulé le béton moi-même, j’ai scié. On cuisait la farine dans la maison, les patates dans la marmite. « Et très vite, ça a démarré à la vitesse grand V : on était ouvert aux nouvelles techniques, chacun faisait des expériences. Pour le soja, les porcheries danoises, puis anglaises, le caillebotis… »

Gramsci à la porcherie
Ont ainsi éclos des dizaines, des centaines, d’« intellectuels ». (J’use de ce mot à propos. Avant d’écrire ces pages sur le cochon, j’ai relu notre entretien avec Antonio Gramsci : « Chaque classe qui naît, énonce-t-il, qui se développe, crée des intellectuels qui lui sont liés, que j’appelle ‘‘organiques’’, qui jouent des rôles différents, technique, économico-corporatif, hégémonique. »)
Des intellectuels techniciens, donc, évidemment, s’informant sur les recherches,lisant la presse spécialisée, rencontrant les ingénieurs, adoptant de nouvelles pratiques…
Mais des intellectuels économico-corporatifs, aussi, capables d’organiser leur groupe : « Dans ma cervelle, se souvient Pierre Rannou, j’avais comme idée de monter un groupement. Avec les copains, on s’est mis à quinze, on a payé des cotisations, et au bout d’un an on avait de quoi financer un ingénieur. Le bureau était chez le président, dans son salon. Comme ça, on avait une station de sélection génétique, on faisait des voyages d’étude. Je suis allé dix fois aux États-Unis… Aussi, quand on allait aux abattoirs un par un, ils nous baisaient la gueule. On se faisait avoir sur le poids, certains truquaient les balances avec un trombone, ou sur le gras, les négociants prétendaient toujours que nos cochons étaient trop gras. C’est là qu’on a fondé notre propre organisme de classification, Uniporc, et qu’on l’a imposé dans tous les abattoirs. C’était vivant, à l’époque, ça avançait vite. »
Il fallait de la solidarité, un sens de l’action collective, pour bâtir de telles institutions.
Et l’on croirait que cet éleveur a lui-même lu Gramsci, lorsqu’il assène : « Je consacrais la moitié de mon temps au groupement. C’est important : il faut structurer son métier. »

Des rapports au Plan
Des intellectuels hégémoniques, enfin, qui viennent guider la société civile.
Pierre Rannou ressuscite la figure d’Alexis Gourvennec, dirigeant de la FDSEA : « Il nous disait : ‘‘Cette année, je pars avec cinquante truies. Si ça marche, dans un an, j’en prends cinq cents.’’ Il ne fallait pas chercher le rationnel, c’étaient des paris fous. Mais ses revendications, c’était pas que corporatiste. Il avait aussi une vision pour la Bretagne : il réclamait des infrastructures pour tout le monde, son mot d’ordre c’était : ‘‘autoroutes, universités, téléphones’’. »

Dans les années 1950, se crée ainsi le Célib, Comité d’étude et de liaison des intérêts bretons. S’y associent journalistes, politiques, universitaires, associatifs, mais « ses soutiens les plus décidés se trouvent au sein du monde agricole », ce sont les « syndicats d’agriculteurs [qui] lui apportent leur nombre, leur capacité de mobilisation, leur combativité » [2]. 34 rapports préparatoires sont pondus, synthétisés en 1953 dans un premier « plan breton », qui réclame équipement rural (voirie, eau, électricité) et remembrement.
Les grandes lignes en sont adoptées par Paris, jusqu’au « plan routier breton » (1968).
Dans ces décennies, les agriculteurs dépassaient leur propre corporation. Leur voix semblait, en partie, parler pour la Bretagne, la guider.

« Boulets » vs « capitalistes »
C’en est fini de cette hégémonie : les agriculteurs ne parlent plus pour la Bretagne. Parfois, ils paraissent même aller contre elle, en porte à faux.
La faute à quoi ?
Le groupe, d’abord, qui s’est fortement divisé. « On ne peut plus s’embarrasser avec les peigne‑cul, estime Pierre Rannou. Il faut avancer avec les bons. » Quarante ans plus tôt, Alexis Gourvennec – surnommé entre temps le « Paysan Directeur Général », propriétaire d’immenses élevages… jusqu’au Venezuela ! – en 1976, donc, Gourvennec opérait le même tri, presque avec violence : « Nous devons abandonner à leur sort les ‘‘minables’’ qui ne nous intéressent pas. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que nous gagnerons la bataille de la production. Je ne dis pas que cela va sans poser des cas sociaux difficiles et dignes d’intérêt. Mais il appartient à l’État de leur venir en aide, et non à la profession qui ne peut se permettre de traîner des boulets dans la bataille internationale en cours et qui n’est jamais gagnée. » (Le Télégramme de Brest, 4/21976).

Les peigne-culs et les minables de la « profession » ne se sentent pas, on s’en doute, pleinement représentés par ces représentants. Et c’est à la même époque, grosso modo, que Bernard Lambert, passé par la Jac, cadre de la FNSEA, fonde Paysans Travailleurs, qui deviendra la Confédération paysanne. Sur son parcours, et sur celui de ses compagnons, il porte un regard amer : « Qu’est-ce qu’on a en réalité véhiculé en accroissant la vitesse de la pénétration technique ? Est-ce bien un projet autonome venant de nous ? Qui nous l’a amenée, la modernisation ? La Jac ? René Dumont ? Le 3e ou 4e Plan, ou le 1er ? Non, mais essentiellement l’industrie agro-alimentaire, les banques, l’ensemble de l’appareil capitaliste. Il fallait produire à très bon marché pour les besoins de la croissance industrielle. La Jac a été un vecteur d’une industrialisation venant de l’extérieur. »

La puissance aveuglée
Surtout, une question émerge au fil des décennies : l’environnement.
« Avant, compare Pierre Rannou, le mec qui faisait du cochon, les ministres lui remettaient une médaille. Maintenant, t’es presque un criminel. C’est vrai, le lisier, dans les années 1980, hop, ça partait au ruisseau. Mais personne ne nous retenait : ‘‘C’est de la flotte’’ disait l’ingénieur. Les porcheries n’étaient pas déclarées, tout ça avec les encouragements de l’État. Il aurait fallu plus de règles à cette époque-là. Mais voilà que, d’un coup, on devenait des hors-la-loi ! » Plutôt que de saisir cet enjeu écologique, de l’intégrer à leur discours, les agriculteurs – ou du moins leurs instances, leur syndicat majoritaire – ont protesté contre les normes.
Ont traîné des pieds. Se sont obstinés. Et se sont placés, du coup, en marge du corps social.

« La profession n’a pas été à la hauteur, juge Pierre Rannou. Moi, au départ, j’ai invité Eaux et Rivières de Bretagne à un débat, quand j’ai senti que le vent tournait. Y avait six cents personnes dans la salle. Je l’ai dit à nos dirigeants : ‘‘Il faut continuer, qu’on trouve un accord avec les écolos.’’ Mais ils ont préféré ne pas discuter. »

La société civile est écartée, s’est écartée. L’hégémonie est perdue.
La faute, sans doute, à un sentiment de toute puissance, économique, politique, acquise si brusquement : l’hybris, la démesure, l’a emporté.
Cette industrie avance, à la fois sûre d’elle-même et minée par le doute, mais comme un rouleau compresseur, avec des oeillères, incapable de bifurquer, d’inventer à nouveau. Ne se mobilisant plus que défensivement, pour « des aides », sous perfusion.

Perdu en route
« L’avenir de la filière, vous le voyez comment ? Dans l’intensif ?
— Absolument,
affirme Pierre Rannou.
À condition qu’on arrête les conneries : on doit garder les meilleurs, et grossir. »
La même chose, donc, mais en plus gros. David Riou, lui, voyait la même chose, mais en plus « technique ».
Et Jean-Pierre Joly, la même chose mais en plus « compétitif ».
La même chose, toujours.
Sans invention ni rupture.
Il était temps le célébrer l’esprit pionnier.
Car il est bel et bien mort…

Voir en ligne : Un marché fou et furieux


[1Histoire d’un siècle. Bretagne 1901‑2000, sous la direction de Jean-Jacques Monnier, Éditions Skol Vreizh, 2010.

[2Histoire d’un siècle. Bretagne 1901‑2000, sous la direction de Jean-Jacques Monnier, Éditions Skol Vreizh, 2010

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Vos commentaires

  • Le 10 juillet à 20:24, par Le pogam En réponse à : Cochons : « Mais où est passé l’esprit pionnier ? » (4)

    On a tué les initiatives et la dynamique de nos aînés. Manque de visions et de stratégie de nos politiques qui ne pensent qu’a une chose être réélue.la loi le pensec voiynet a stoppé lla production .la dynamique a été brisée ces deux rigolos devraient être jugé s et condamnés pour avoir ruinés les paysans..