Casino thérapie

par Sylvain Laporte 24/06/2016 paru dans le Fakir n°(69) mars - avril 2015

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Gauche droite gauche droite gauche droite gauche droite… Au casino de Fort-Mahon, Cathy jouait sur deux machines à la fois, frénétique, comme on livre une bataille.
« Quand j’ai un malheur dans ma vie, une bêtise, quelque chose qui m’embête, un pépin : je vais au casino. » Mais c’était quoi, à elle, sa fêlure ?

« C’est votre première fois ? Alors faites gaffe ! »
J’avais lu ça dans Le Courrier picard : chaque jeudi après-midi, un bus partait d’Amiens et emmenait des touristes d’un jour sur la côte, au casino de Fort-Mahon.
À mon tour, je venais tenter ma chance.
Pas tant aux jeux qu’à la roulette des rencontres, au hasard du reportage.
Clopin clopant mes roulées, j’attendais la navette au milieu des mamies aux cheveux gris, sous le ciel gris, sur le parking gris du cirque Jules Verne tout gris, l’âme pas forcément colorée d’intégrer pour la journée ce club de retraités.
« C’est bien le car pour Fort-Mahon ? j’ai demandé.
- Oui oui », m’a confirmé une dame toute ronde, souriante tout de suite, et du haut de ses soixante-dix ans environ, de son maquillage pour déguiser les rides, de sa blondeur cent fois refaite, elle a volontiers joué les initiatrices pour mon dépucelage casinesque : « J’en ai vu beaucoup, et des jeunes comme vous, et d’autres, qui ont pas su s’arrêter, qui ont craqué, les poches vidées. Alors, voilà, “faites gaffe”. Je vous dis ça parce que vous avez pas l’air débile. Et puis je connais bien, je suis presque accro. »

Dans le bus aux deux tiers vide, on s’est installés côte à côte.
« Pourquoi accro ? je la relançais, Cathy.
- Accro, je vous dis. L’autre jour, ça m’a fait mal au cœur, parce que le bus arrive à six heures, à Fort-Mahon, pour le retour à Amiens. Et j’ai commencé à gagner à cinq heures et demi avec seulement 20 euros. J’aurais pu gagner au dessus de mille euros, mais le bus était là, il fallait vraiment que j’y aille. Et j’avais encore cinq bonus pour gagner… J’étais à deux doigts de vouloir le louper pour jouer. De toute façon, bientôt, j’ai une amie qui a cinq casinos en Amérique et qui va m’envoyer deux machines.
- Qu’est-ce que vous allez bien pouvoir faire de deux machines ?
- Mais je vais les mettre chez moi ! Pour m’amuser, avec les enfants, et les petits-enfants, les amis. Je suis tellement accro que je pourrais mourir là-dessus. J’en ai déjà vu des gens qui gagnaient puis qui y restaient, sur la machine.
- Arrêt cardiaque ?
- Oui. Et c’est tellement… comment dire ? On n’entend pas le Samu, ils mettent un drap, une couverture. On voit rien, on n’entend rien. Un jour j’ai vu une femme tomber à la renverse, j’ai appelé la sécurité, en deux temps trois mouvements, c’était fait. Vous allez voir, c’est très élégant quand on joue.
- Et vous, vous voulez y rester ? Comme ça ? Mourir là-dessus ?
- Mon grand rêve, elle s’esclaffe, aux anges, ce serait de, vous voyez les tombeaux dans les cimetières ?, pas juste les tombes, mais les caveaux, d’en avoir, un grand, en forme de machine à sous ! Moi au casino, je décompresse, je lâche tout. C’est un autre monde. »

Sur l’autoroute, la pluie battait à plein. Un vent bien froid s’écrasait sur les vitres, et j’essayais de me souvenir des romans, des films, Le Joueur de Dostoïevski bien sûr, le Casino de Scorsese évidemment, qui témoignaient de ça, du jeu comme d’une came, un oubli du monde, une perte de soi, et un soin aussi, un baume qu’on se passe sur les soucis.
« J’ai un malheur dans ma vie, elle poursuivait, Cathy, une bêtise, quelque chose qui m’embête, je suis triste, ennuyée, un pépin : je vais au casino. Quand on joue, on n’aime pas être emmerdés. J’aime pas avoir quelqu’un derrière et tout. Je suis dans le jeu, j’emmerde personne donc je veux pas qu’on m’emmerde. »
Et ça marchait, d’après elle, la casino-thérapie.
Mais elle risquait pas de se ruiner ?
Non, y avait de la marge apparemment. Elle m’entretenait de ses préoccupations immobilières, ses maisons sur la Côté d’Azur, ses appartements à Abbeville, en passant le chalet à Chamonix, avec plein de locataires mauvais payeurs, de chaudières mal entretenues, c’était terrible ses tracas de multi-propriétaire. Je la plaignais très fort.
« Une fois j’avais une maison à vendre. En 2004, boulevard Bapaume, à Amiens. Le problème, c’est qu’au bout de trois mois, toujours rien ! Alors j’appelle le cabinet qui s’en occupe et je leur dis :
“ Je suis la secrétaire du propriétaire, et il me demande où ça en est les visites !
- La maison plaît énormément mais les clients demandent à ce que tout le papier peint et la peinture soient refaits.
- Quand c’est la prochaine visite ?, je lui demande.
- Elle me répond : lundi, à 17h30.” Moi j’y vais à 16h30, je range un peu. A cinq heures, les clients sont là, et puis personne. Elle, la dame du cabinet, elle arrive à 17h30. » Et son piège se referme, elle affiche une fierté, comme si elle racontait un fait d’arme. « Alors je lui dis : “Vous savez, je ne suis pas la secrétaire du propriétaire. Je suis la femme du propriétaire. Maintenant, vous dégagez, je ne veux plus vous voir dans mes appartements et dans mes maisons.” Mais c’est quoi cette façon de faire ?, de se foutre de la gueule des gens ? Il fait froid, il neige, les clients attendent : c’est incorrect. Qu’ils surveillent leurs employés, à l’agence ! Tout est comme ça, ils sont pas capables. Merde, ça fait douze ans que je travaille avec eux, moi je gueule hein ! Je paye des impôts depuis 52, ah oui, je gueule ! L’administration, la DDE, les notaires, ils foutent rien. Ils attendent la retraite, ils en foutent pas lourd, les mains derrière le dos. »
Je compatissais de mon mieux à ses désagréments de rentière.

Le car s’est garé sur le trottoir du 868 avenue de la Plage, une artère déserte dans la station comateuse. Malgré le crachin, la troupe vieillissante est descendue aussitôt, a filé dans le casino, accueillie par le gérant en costume, qui maintenait un semblant de standing, lui, qui offrait une coupe de champagne pour faire classe. Parce que, pour le reste, c’était quoi ? Un entrepôt sans fenêtre, bien balayé, avec quarante machines à sous.
Même pas, en fait.
Aucune roulette, aucun tapis vert, aucun poker, nul croupier, pas le folklore du cinéma, et même plus de machines à sous. Juste des écrans tactiles, avec des figures – des piques, des cœurs, ou des plages, des ananas, ou des chiens, des croquettes, etc. – qui s’alignent, et même plus de jetons, tout dématérialisé, des coupons plastifiés, des codes barres gravés, des fentes comme pour les cartes bancaires.
Comme bruit, le silence presque, pas de pièces en cascade, pas de « rien ne va plus » clamé bien fort, juste un ticket qui s’imprime, et les joueurs qui se déplacent d’un pas feutré, sans cri de joie ni hurlement de détresse, à peine de polis « Alors, ça gagne ? »
De eux, de mes compagnons – qui, tout à l’heure, dans le bus, pépiait, badinait – je n’aperçois plus que le dos, absorbés par la Machine, concentrés sur la Bête, zombies boudeurs. Quand ils se retournent, c’est pour un bref « Alors, ça gagne ? », et ils y retournent.
Je m’y attelle, à mon tour.
Dans l’ignorance, j’appuie sur le plus gros bouton : « Max Mise ».
7 euros perdus d’un coup ! Merde.
Je cherche Cathy, mon mentor, pour qu’elle m’aide, pour qu’elle m’éclaire.
Elle s’était calée sur une chaise, entre deux machines, et elle jouait des deux bras, du gauche du droit du gauche du droit du gauche du droit du gauche du droit, sa tête pivotant à gauche à droite à gauche à droite à gauche à droite à gauche à droite, ses index tapant tapant tapant tapant sur les boutons, frénétique.
C’était le taylorisme du « jeu ».
L’OS de chez Renault, le Charlot des Temps modernes, vissait ses boulons moins vite.
Je me suis approché, quand même.
« Alors, dites, comment ça marche ? »
Elle a bredouillé quelques mots, sans quitter l’écran, les lignes, son score des yeux, et j’ai pas insisté. Je me suis rappelé son avertissement, « Quand on joue, on n’aime pas être emmerdés ». Elle allait mordre…
Je me suis calé devant un appareil, sur un siège pivotant, et j’ai fermé ma gueule.
Mais je l’observais encore, en coin, dans sa fureur morose.
Gauche droite gauche droite gauche droite gauche droite, trois heures durant. C’était fascinant, comme vision.
Ça me mettait mal à l’aise, cette scène.
Son propre malaise, que je devinais ou que je fantasmais. Sans doute que je m’adonnais à la psychologie de bazar mais c’était difficile, devant ce spectacle, cette morne agitation, de pas y lire des névroses et des pathologies, peut-être celles de l’époque même, l’appât du gain, l’argent qui donne du sens à l’existence quand Dieu est mort et les grandes espérances avec, je sais pas, ou la sexualité, le bandit manchot comme dérivatif masturbatoire post-ménopause, je me perdais en hypothèses, entre socio et divan, mais c’était quand même pas ses soucis de chaudière et de notaires qu’elle venait guérir ici…
Cathy, elle, ne perdait pas son temps en méditations.
Gauche droite gauche droite gauche droite gauche droite…
Elle livrait un combat contre les Machines.
Y avait comme un mystère, je cherchais la fêlure.

Elle a grimpé dans le bus du retour la dernière, à la dernière minute.
« Alors, ça a gagné ? je lui demandais.
- Oui, 750 €. »
Mais ça ne la rendait pas radieuse, elle.
Elle était encore habitée par une tension, de retour d’une mission.
J’ai laissé passer, se tasser, avec Radio Nostalgie en fond sonore. Puis je l’ai approchée, doucement, comme un chien pas forcément méchant mais lunatique.
« La famille, c’est important, elle reprenait son baratin à destination des jeunes générations. Ça passe beaucoup par là, l’éducation et les valeurs. Par les grands-parents, beaucoup, quand même. »
Et ses valeurs, c’était avec pas mal de zéros : « Moi ma petite fille, à chaque fois qu’elle réussissait un concours, elle avait 100. Son bac, elle a eu 500. Des fois, Thomas, mon petit-fils, il vient me voir et il me dit : “ Oh mamie, tu pourrais me donner 100 balles ?, 100 euros ? ” Je lui fais : “ Eh, tu viens faire le jardin et t’auras tes 100. ” Alors il vient faire le jardin, il fait la vaisselle, et puis il a son billet. Il vient, hein ! Et ça marche pour tout. Y en a ils me disent : « Tu prends des employés pour faire les travaux ? Parce que la peinture, je la fais, si tu veux, tu me payes comme tu me payes pour le jardin et je la fais, la peinture. » Et ils la font ! Si tu repasses mon linge, t’as 100. Si tu le repasses pas… t’as rien. Tu prends ? Ma petite-fille elle me repasse mon linge et je peux te dire, elle me fait la vaisselle avec ! Elle est mignonne.
- C’est pas un peu jeune pour…
- Mais elle a 23 ans. Elle et son mari, ils viennent toujours chercher leurs cloches dans mon jardin.
- Leurs cloches ?
- Oui, avec les œufs, en chocolat. J’en mets dans les arbres, je les cache et puis parfois je cache un petit billet. Ah mais on rigole ! On prend toujours la caméra. C’est comme ça qu’on se sent une famille. Même ma future belle-fille, la copine de mon fils John, elle s’y met, mais ça se passe pas toujours très bien. »

Y avait du maladif, j’estimais, dans son rapport au fric. C’était pas gênant, un peu, je lui aurais bien demandé, d’acheter l’affection, comme ça, avec des gros billets ? mais j’osais pas trop, et elle enchaînait toute seule.
« Quand j’invite, chez moi, on est trente. Ma future belle-fille, elle préférerait qu’on soit six, ou quatre. « Ça fait trop de bruit », elle dit… Elle a 26 ans ! Elle pense comme une vieille !
Cet été, j’ai fait un barbecue, j’appelle un traiteur, on est dehors. Je la vois dans la cuisine avec des enfants. Et elle était là, elle était fatiguée, et
« y a trop de bruit » elle se plaint à mon fils. L’autre jour elle me dit carrément : « Mais vous croyez que c’était bien, pour John, de le balader comme ça dans les hypermarchés, avec vous, quand il était enfant ? » Tu m’emmerdes ! je lui réponds. C’était pas facile à l’époque. Mon mari était ingénieur, moi j’étais animatrice, je faisais soixante kilos de moins, un beau brin de fille sans me vanter. Je tournais dans la grande distribution, pour le champagne, le caviar, le foie gras. Je référençais le produit et je le vendais... Fallait bosser. Et puis, j’ai croisé Pierre Perret, il m’a repéré dans un magasin, il m’a embarqué dans son équipe, il m’a fait rencontrer ses copains, j’ai fais des tournées pour des chanteurs, pour Johnny, pour Sardou. Oh c’était génial, et qu’est-ce qu’on passait du temps ensemble, des soirées au casino formidables ! »
De là, peut-être, alors, je suppute, de ce passage subi entre deux mondes, des grandes surfaces au show-biz, son déséquilibre. Mais on ne met pas Cathy sur pause…
« Alors quand John avait des vacances scolaires, je payais une femme pour qu’elle l’emmène avec moi. On était au restaurant, à l’hôtel, elle le conduisait au cinéma, au manège. Mais John il aimait ça, il participait ! Je le voyais jamais, je partais, je faisais tout ça pour gagner beaucoup d’argent, pour lui donner une situation. Je lui ai acheté un appartement, je lui ai acheté sa maison, je l’ai élevé comme j’ai pu, mais ça me faisait plaisir de le voir. Alors elle, elle fait pas de commentaire, elle ferme sa gueule ! C’est tout, ça me fait pas rire, c’est mes enfants. »
Il serait alors, le nerf de sa guerre ?

On passe le péage, la flèche de la cathédrale en vue.
« Vous en avez eu combien, d’enfants ? »
Sa gorge se serre.
« J’avais une fille. »
Elle avait une fille.
Au passé.
Sa déchirure, qu’elle porte en elle comme un oiseau blessé et ceux-là sans savoir la regardent passer.
Avec elle, je me tais.
Silence, puis elle reprend : « Quand j’ai perdu ma poupée, y a trente ans, je me suis enfermée deux mois au Touquet. Je faisais les trois huit là-bas : j’arrivais dans le casino à dix heures, dix heures du matin, et je ressortais le lendemain.
Il y en avait qui m’empruntaient de l’argent. Vous savez, quand on est dans le malheur, quand on perd un enfant, quand on perd ses parents, il y a toujours des gens qui essayent de profiter de vous. Souvent le PDG descendait, pour vérifier et il me disait :
« Cathy, ne prête pas d’argent, hein ! » On me demandait 500 euros, 1000 euros, on m’emmerdait pour que je prête de l’argent.
Y a des moments où je mettais beaucoup. J’étais tellement accro que, certains jours, je ne pouvais même plus me payer un café ! Mais là-bas, quand ils vous connaissent au casino, les propriétaires, et qu’il y a un accident, un accident de jeu, ils ne vous laissent pas toute seule. On m’a donné à manger, ils m’ont mis dans une chambre de l’hôtel. Ils avaient vu mon père, ils avaient vu mon oncle et ils avaient dit : « On voit qu’elle a des problèmes, on sait l’arrêter quand il faut. » Oh, on m’entourait bien. »
Je suis repassé au cirque Jules Verne le jeudi suivant, à 14 h.
Elle était là, Martine, prête à monter dans le bus.
Pour reboucher encore ses blessures.

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