Le mercredi, d'habitude, vue ma charge pondérale, je pars au hammam du Nautilus avec Kader, mais là ils exagèrent avec leur caisson en plastique qui pourrit par en dessous, donc je me suis mis en grève de vapeur illimitée (je sais bien que c'est fréquenté surtout par des Arabes, mais quand même, eux aussi méritent un peu de respect), donc à la place je me rends au cirque Arlette Gruss. C'est surtout pour les clowns. J'ai toujours rêvé de faire le clown, enfin, je veux dire, d'être payé pour ça (même la protestation que je vous adresse là, croyez bien que c'est de la clownerie bénévole) et à la place, j'ai distribué le courrier à bicyclette qu'il pleuve qu'il neige qu'il vente (je pourrais vous en raconter des bonnes quand même : à mamie Lentier, plus de poitrine, plus de dents, elle bavait, juste de l'arthrite comme sex appeal, je rajoutais des lettres d'amour avec des photos de culturistes et un numéro de téléphone, celui de l'évêché, entouré en rouge avec des fleurettes et signé «J'attends ton corps. L'abbé José»).
Mercredi, donc, la cousine de la fille des voisins me dépose au Cirque, c'était bourré de gamins, des cars entiers, des écoles complètes qui braillaient, et dans la cohue une dame me tend des papiers. «Kokchétikcho ?» je lui demande, vu que sans mes lunettes je ne décrypte même plus "AUCHAN" sur les prospectus. Cette Claudine, son petit nom à cette dame, elle débinait sur le dos des dompteurs, alors que moi, les dompteurs, ils m'impressionnent toujours vu les difficultés que j'éprouve, déjà, rien qu'à faire crotter Tistouche dans sa caisse et à l'empêcher de grimper sur le buffet. Enfin, toujours est-il qu'elle citait mon héros, Jean Richard, vous savez, celui qui passait à la télé, dans un livre il explique ses petits trucs face aux animaux. Avec un lion «Je n'avais trouvé qu'une solution : un tabouret lancé de quatre mètres en pleine poire. Voilà qui lui rendait immédiatement ses esprits.» Avec un éléphant : «Je m'emparai d'une barre de fer et me mis à matraquer sa tête de toute ma force. C'était sans doute l'argument que le vieux bandit connaissait le mieux.» Et pour que les bestioles «lèvent les pattes, on les place sur un socle électrifié. Chaque fois qu'on donne un ordre, on lance une décharge». Un autre dompteur, un Russe (très célèbre il paraît), il s'était repenti et il dénonçait le dressage comme une «activité barbare», qui «mériterait la médaille de la cruauté» : «il y a une image que je n'oublierai jamais, celle des bottes d'un dresseur maculées du sang d'un ours, tellement il s'était acharné sur la pauvre bête» (Courrier international, 13 février 2003, je donne les références sinon on va dire que j'invente). Moi qui croyais à une histoire d'amour entre l'homme et la bête, que les numéros étaient récompensés par des caresses et des friandises, quelle déception ! Eh bien, ma Tistouche, je préfére encore qu'elle me laisse des surprises dans l'évier (son petiti coin à elle) plutôt que de la violenter comme un sauvage...
La dame Claudine m'a emmené par le bras, ensuite (vous imaginez le tintamarre dans mon coeur de pépé gâteux-gâteau), et là j'ai découvert une scène que, franchement, dans les coulisses, c'est pas la Piste aux Etoiles. Cinq lionnes campaient, assoupies, dans une cage minuscule, une panthère tournait et retournait en rond, un lion boitait avec une énorme cicatrice à la patte, deux perroquets avainet l'air congelés sur leur perchoir, et le même tableau pour les dromadaires et les chameaux, tous le regard vide, tous si tristes, si loin de leurs savanes, de leurs déserts, de leurs climats : à ce prix là, les ours debout sur une trottinette ne me fond plus rire. Rien qu'à songer à leur destinée, moi, des grands espaces africains jusqu'à ces barreaux, en prison toute l'année, entre béton et métal, dans le froid picard, déjà, ça m'a collé la mélancolie, mais le pire, peut-être, au fond, en y pensant (c'est une activité qu'en général j'évite), c'est qu'on donne ce malheur en spectacle, et le pire du pire, à mon avis, c'est qu'on envoie les enfants s'émouvoir et applaudir, malgré l'inhumanité derrière. C'est rapport à ça que je vous écris : en quoi c'est "pédagogique" comme séance ? Pourquoi que tous les instituteurs et trices accourent avec leurs mômes plutôt que de se rendre, je suggère, à la SPA (où j'ai récupéré mon Tistouche) ?
Je vous fais confiance pour réfléchir et réglementer tout ça. En attendant, je vous souhaite bien du courage dans votre boulot qui doit pas être facile même si les grèves se sont un peu calmées, et passer boire une tiote goutte à l'appartement quand vous voulez.
Pédagogie par la gégène ?
Le 02 décembre 2004 - par l'équipe de Fakir
Madame le Recteur d'Académie,
(et les chers instituteurs, chères institutrices (surtout la maîtresse bleue de mes six ans))
Bien qu'on se soye jamais rencontré et que je connais même pas votre nom, je me permets de vous écrire rapport à une scène que j'ai assistée hier.
(et les chers instituteurs, chères institutrices (surtout la maîtresse bleue de mes six ans))
Bien qu'on se soye jamais rencontré et que je connais même pas votre nom, je me permets de vous écrire rapport à une scène que j'ai assistée hier.
Le journal Fakir est un journal papier, en vente chez tous les bons kiosquiers ou sur abonnement. Il ne peut réaliser des enquêtes, des reportages, que parce qu'il est acheté.

(article publié dans Fakir N°22, décembre 2004)
Notes)
PS) je vous invite à signer la pétition en ligne (me demandez pas de vous expliquer comment ça marche, c'est pas de mon âge leur machin internet). Y'a des photos aussi. Sinon vous pouvez appeler la dame Claudine au 03-22-95-86-76. Que la prochaine fois, on les boute ensemble hors d'Amiens !
> Reportage photos : Animaux de cirque, derrière la piste aux étoiles...
> Pétition en ligne : Appel contre la présence des animaux dans les cirques
> Brève : Un éléphant bastonné pour pisser ? (09/12/2004)
PS) je vous invite à signer la pétition en ligne (me demandez pas de vous expliquer comment ça marche, c'est pas de mon âge leur machin internet). Y'a des photos aussi. Sinon vous pouvez appeler la dame Claudine au 03-22-95-86-76. Que la prochaine fois, on les boute ensemble hors d'Amiens !
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