Extraits d'un entretien avec une caissière de supermarché

Le 15 décembre 2004 - par l'équipe de Fakir
En complément de notre article "Caissières : Leur vie, la vraie" (fakir n°22, dec.2004/fev.2005), voici les extraits d'un entretien réalisé auprès de Sabine, caissière depuis plus de 25 ans.
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« Ça a commencé par les problèmes de santé de ma fille. Elle a eu une tumeur au cerveau. Aujourd'hui ça va mieux, même si elle est toujours sous traitement, mais à l'époque il fallait arriver à rester de bonne humeur et à avoir le sourire. J'ai eu trois mois d'arrêt à ce moment là, comme ça j'ai pu m'occuper de la petite.
Ensuite il y a eu le passage aux 35 heures. Fallait être en caisse, faire la banque, être en rayon, c'était usant aussi. Et là-dessus, une direction qui vous dit quand le CA baisse que c'est de votre faute parce que vous n'êtes pas assez aimable. Quand il arrivait le matin, par exemple, il était déjà de mauvaise humeur parce qu'on devait jeter des produits frais "j'ai perdu 8000 Frs". Qu'est ce qu'on y pouvait ? Et puis le supermarché, c'était un commerce de proximité, les gens on les connaissait, et ils ont commencé à nous dire qu'on n'avait plus le droit de rien faire, plus le droit de parler. Automatiquement comme le point de chute c'est nous, le client se plaint et puis la direction, c'est toujours "vous n'avez pas fait ci, vous n'avez pas fait ça". On avait l'impression de travailler dans le vide. Le problème c'est qu'on arrivait à un stade où il y avait trop de pression. »



(...)



« Et puis les inspecteurs ils ont des réflexions comme "vous avez perdu du temps à emballer les courses de la dame", alors que nous au contraire c'était un moyen de gagner du temps pour passer au client suivant. Et puis y a eu aussi leurs affiches sur le SBAM ("Sourire, Bonjour, Au revoir, Merci", ndr) là qu'on nous collait à la porte... On a eu droit à tout ces trucs là, comment ils appelaient ça, ils avaient un nom bien spécial, avec les clients mystère, c'est ça, pour savoir si les employés sont polis, donc comme pour les enquêtes par téléphone, il fallait bien répondre "Le bon marché du quartier, bonjour, Mme untel à votre service." Une fois j'ai eu un blâme, avec la lettre au bout de trois c'est la porte, comme quoi j'avais pas dit au revoir merci, un truc comme ça... Ou alors les clients piège, qui appelaient le dimanche savoir si on était ouvert, "non non on n'est pas ouvert." Mais à votre avis pourquoi je décroche ? ça ça m'énervait, à un point ! »



(...)



« C'est pareil, la normalisation du fond de caisse, ça marche pas, les filles se retrouvent avec plein d'argent le soir "elles se débrouilleront". A mon avis, ils ont voulu faire un truc comme à Auchan, mais Auchan c'est une secte ! Vous pouvez pas nous faire faire ça, la perfusion ça marche pas. Je vois mon beau fils il est chef de rayon là-bas il est piqué à mort !

Le type au-dessus du magasin, je les voyais arriver dans le portillon, je me disais ça y est, ils vont nous bassiner avec le sbam, ce genre de trucs, je lui ai dit :

"vous dites qu'on n'est pas aimable, mais vous vous êtes un impoli, vous ne dites même pas bonjour.

- Oui mais moi c'est pas pareil, je suis un inspecteur, je suis là pour surveiller."

Même du parking, je le voyais qui surveillait à travers la fenêtre, voir si on ne donnait pas des sachets en plus ou n'importe quoi.
Enfin c'est parti du jour où Les bons marchés ont été rachetés par Auchan, c'est là que ça a changé. On nous demandait de doubler les rendements, on nous a interdit les contacts, de parler, on nous a interdit tout. Les vieux comme nous, on les gêne, parce qu'on peut pas nous faire changer. C'est plus simple avec les jeunes, on les manipule. Je vois mon beau-fils on se dispute avec ça, mais il verra, un jour il dira pareil aussi. Je vois un chef de rayon qui avait 25 ou 30 ans de maison, c'est pas pour ça qu'il a échappé à la mise à pied, je ne sais plus pourquoi. De toute façon, ils vous poussent à bout, et c'est l'abandon de poste, ou l'engueulade et c'est la faute, ou la démission. »



(...)



« Quelque part, ils nous broient notre vie. Bon enfin je vais chercher autre chose, m'ouvrir une boutique à moi. Parce qu'aujourd'hui, on en est réduit à l'usine. Moi j'ai démarré à 14 ans dans un magasin de chaussures, et je peux te dire, fallait être aimable pour que les clients reviennent. On se demande aujourd'hui quelle politique était la bonne ! Tu prends dans le temps les épiceries, ça fonctionnait comme ça, les gens ils choisissaient leur commerce comme ça. Enfin bon...

Maintenant ça va mieux, mais au départ même avec le docteur, ça passait pas, je ne voulais pas parler, je n'arrivais pas. J'ai cru que j'arrivais à un échec dans mon boulot, que j'étais plus bonne à rien faire, que je ne pouvais plus faire mon travail correctement. Je me suis dit "c'est moi". C'est en parlant avec un docteur, avec un étranger si vous voulez, que ça a été mieux. Je crois que j'arrivais pas à rentrer dans le système. Mais même aujourd'hui, j'ai encore l'impression d'être pas mal sur la défensive. Pendant un moment, je préférais rester seule, j'avais plus trop envie d'être en société, de rencontrer des gens qui me parlent du boulot. Là, j'arrive à retourner dans les magasins, mais ça ne s'arrange pas.

Après 25 ans de service, à faire des remplacements éclairs quand on vous appelle dans l'après midi, à ne pas avoir de jours de repos pendant un moment, et on te dit si vous voulez prendre la porte, allez y, on a du monde qui attend à la porte. »



(...)



« Avant que j'arrête, il y a eu l'enterrement d'une collègue qui était là depuis 20 ans, c'était un vendredi après midi. Le directeur avait prévenu le coordinateur régional, ils nous ont dit "vous n'irez pas". Et bien on leur a dit "nous, on ira, vous pouvez faire venir des filles d'ailleurs", parce que vendredi à 16 heures vous n'aurez personne dans le magasin. En plus y avait même un cadre, un jeune qui était là depuis une semaine, il a été gentil, il a dit si vous voulez moi je peux rester vous remplacer à ce moment-là. Cette fois, ça avait hurlé, du coup ils nous ont payés nos heures. Mais eux ils en avaient rien à foutre. C'était un objet qui était parti. »


propos recueillis par

(article publié dans Fakir N°22, décembre 2004)

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