Une anomalie à raser

Le 01 octobre 2004 - par l'équipe de Fakir
Dans ma rue, à la Fosse au Lait, les bulldozers poursuivent leur manège. Ils démolissent la maison de la dame qui boîte, au fond, dont j’ignore le nom. Ces habitations de type Abbé Pierre, en parpaings, datent de l’après-guerre, sans le confort de l’eau chaude, îlot prolétaire en bordure de l’Henriville bourgeois. Une anomalie à raser d’urgence. Un reportage de très très grande proximité, à quinze mètres de ma cuisine...
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Un promoteur a déjà installé son bungalow, en bas de la pente, où il présente son « programme résidentiel de standing », de « deux pièces au six pièces ». Des belles briques bien rouges, sur son panneau, des fenêtres bien ouvertes sur un ciel bien bleu, avec «vidéophone, ascenseur, terrasses-loggias, TV par satellite, garages...», et avec les «avantages fiscaux lois Besson». Le bonheur moderne. De quoi nous changer des potagers à l’abandon, avec des coqs pour bramer le matin.




Campagne à la ville

«Où veux-tu que je sois mieux qu’ici ?» Elle me racontait, Ginette. «Ici, c’est la ville à la campagne.» Dans son tablier, cheveux d’argent, elle rinçait ses patates. «Je bricole core un peu mes fleurs, mais derrière je répands du désherbant. Des matins, je resterais bien couchée, je me dis : ‘Bon, faut que je me lève quand qu’y a du soleil’.» Je la gênais dans sa popote, avec mes questions : «Ça fait quarante-quatre ans que j’habite ici, jamais j’ai resté en appartement et là, il faudrait que je m’en aille ? Ben ben ben… Ils attendront bien qu’on meure, ça ne va pas prendre tant de temps !»

Puis les voisins ont décampé, elle me montre le débris des toits, se résigne à son tour : «La Ville, ils nous ont prévenus trois fois, un Monsieur je me méfie. Mais en HLM, ça ne me plairait pas du tout, c’est de ça qu’on a peur.» La Fosse au Lait avant, c’était le Pigeonnier de maintenant, mal famée, mal réputée, tous les nazus de Saint-Leu recasés ici. Des coups de couteau, un pendu, les rodéos l’été, une bande de jeunes dehors… qui l’ont moins marquée, Ginette, que «les oignons, ils glissaient d’une main à l’autre, le lendemain on rendait une carotte», que «les soirées trop chaudes, on sortait sur le trottoir, chacun racontait ses histoires ». Bien que, elle précise, «je n’ai jamais trop voisiné, on n’était pas chez l’un chez l’autre. Je ne taillais pas des bavettes par dessus la haie». En terres picardes, toujours, pas la chaleur du Nord : «Point de vue personne, là-bas, c’est plus liant. A la Ducasse, c’était ‘allez, tiote, viens boire une bistoule ! Viens goûter un coin de tarte !’»




Les Mohicans du textile

Pour elle, son mari a quitté le pays des mines. Mécanicien, lui, «les mains dans le cambouis» et d’un «caractère aventureux» : «Il voulait même s’installer à l’étranger, moi qui suis née à Amiens, grandi à Amiens !» Cette idée le taraudait, lui, au point – symboliquement – de ne pas poser de chauffe-eau, prêt à mettre les voiles ! Côté périple, «on allait au cinéma trois fois par semaine, dans la salle du quartier, rue Saint-Honoré, ou au Faubourg de Hem, la Renaissance. On remontait par la gare pour manger une andouillette-frites.» Et son époux s’est rabattu sur un autre nomadisme : «Il s’attrapait sans cesse avec les patrons ! Un midi, il revient déjeuner : ‘J’ai demandé mon compte. –Et tu démissionnes comme ça ? –Je retourne à deux heures pour un autre travail.’» Ils exerçaient tous comme ouvriers, les vieux ici, les derniers Mohicans du textile pour la plupart. Elle aussi, sur la fin, a pas mal navigué entre les boîtes : «J’en ai fait six ou sept, des ateliers. Ludo a fermé, je suis partie chez Jean-Louis. Un an et demi après, il fermait, je rentrais chez Michel. Même pas six mois, il fermait, Marc me reprenait, etc.» On lui accorde une pré-retraite : le soulagement de n’avoir plus à piétiner, dans le froid, l’hiver, quand la neige bourrait son garde-boue.

Un camion a emmené ses meubles, à Ginette. Elle qui bourlingue, finalement, sur le quai, direction Quevauvillers. Un «appartement pour personnes âgées», là-bas, pas trop loin de chez sa fille, à quinze kilomètres de sa ville. «La municipalité, ils avaient dit, comme ça, qu’ils proposeraient aux gens, à des tarifs pas trop élevés…» Mais non, on ne construit pas du «logement social», ici. Du «standing». Pour les «600 cadres». Ça vaut mieux, quand même, que 600 Ginette…

(article publié dans Fakir N°21, septembre 2004)

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