Autoroute à haute qualité environnementale

Le 01 octobre 2004 - par l'équipe de Fakir
A mon conseiller général Monsieur Henno,
Le journal Fakir est un journal papier, en vente chez tous les bons kiosquiers ou sur abonnement. Il ne peut réaliser des enquêtes, des reportages, que parce qu'il est acheté.
Je me permets de vous écrire parce qu’on s’est déjà croisés à ATAC Pierre Rollin, même que je venais d’acheter des croquettes et de la litière pour mon chat et vous distribuiez vos feuilles de campagne et je vous ai bien remercié, «ça me fera toujours du papier pour son bac», et vous m’avez gentiment proposé « si je peux quelque chose d’autre pour vous», et en apercevant la lueur d’intelligence dans votre regard ça m’a tout de suite rappelé le bouledogue des voisins, il n’arrête pas de couiner et à mon âge, malgré la petite pilule, avec tous les regrets en tourbillon, c’est difficile à dormir, enfin bon, vous m’avez tendu votre carte alors j’en profite aujourd’hui rapport à ma cousine par alliance Mauricette. Elle habite dans une HLM au Mont Thomas, et votre idée brillante de raser les bosquets, les jardins ouvriers, le gazon des terrains de ballon et de tout remplacer par une «pénétrante», comme vous causez, et des «immeubles de standing», comme vous causez encore, ça ne lui plait pas du tout. A moi, oui, moi, pour ça, je partage vos goûts, j’apprécie la modernité, comme vous, plus y a de béton plus y a de gasoil plus y a de pollution plus y a de bruits (sauf les bouledogues qui couinent) plus je frétille de la queue, alors votre projet d’éliminer les espaces verts, là, vraiment, il m’enchante, mais elle non, que voulez-vous ? on trouve toujours des arriérés qui préfèrent l’odeur des sapins (moi, ça me donne des allergies).


On est restés très famille, alors je l’ai accompagnée dans sa croisade à travers les réunions publiques, et de vous entendre ça m’a provoqué comme un choc esthétique. Si si. Quand vous parlez de vos ZAC, on croirait du Ronsard, du Baudelaire, le vert paradis des amours enfantins, avec un «ourlet végétal» par ci et des « écrins de verdure » par là, et vous promettez «des arbres de hautes tiges» et que tout cela sera «engazonné», vous citez des noms de fleurs japonaises ou chinoises « magnifiques » qu’il faudra que j’achète l’encyclopédie Universalis la prochaine fois que le petit jeune il passe, et que vous annoncez que le lieu « sera traversé par une noue humide», une quoi ? «une noue, vous expliquez, c’est comme un fossé, mais un fossé en beaucoup plus doux», en beaucoup plus élégant aussi, mais c’est ainsi les grands poètes, ils s’approprient le langage avec leurs mots à eux, mystérieux, pas dans le dictionnaire, avec leur style bizarre plein de figures, par exemple, vous prévoyez ici «une maison urbaine à l’allure villageoise», moi, pas habitué à la littérature, je m’interrogeais sottement, faut choisir, c’est comme à la campagne ou comme à la ville ?, et puis je me suis souvenu de Hugo et de son «obscure clarté», lui, on ne le questionne pas « bah alors Victor ? il fait jour ou il fait nuit ? » du coup pourquoi pas vous, troubadour exalté des Zones d’ Aménagement Concerté ? Dans le Journal Des Amiénois, pareil, j’ai lu qu’il s’agissait d’ «améliorer les dessertes existantes dans une démarche environnementale de qualité», je recommençais avec ma logique de pas du tout poète, vous allez bétonner des «dessertes» (avec courage) ou préserver l’ «environnement» (par lâcheté) ? Et puis, dans le Courrier picard, vous m’avez encore plus embrouillé, vous envisagiez une «autoroute à haute qualité environnementale». C’est nouveau ce concept, «autoroute environnementale», mais ça marche comment ? elle est garantie 100% avec du bitume naturel ?


Moi je vous comparerais à Rimbaud, lui non plus je ne comprends pas mais ça sonne beau, et en retrouvant votre carte de visite j’ai découvert la source de votre inspiration : «Assureur». Evidemment. Mes contrats aussi, quand l’agent se déplace, je les déchiffre comme des signes ésotériques, pleins de clauses occultes et de lignes minuscules en bas, et je signe en fermant les yeux, même que la dernière fois il m’a félicité après, «au moins, maintenant, vous êtes protégé contre les accidents de scooter des mers» que j’aurais plutôt réclamé un engagement contre les dérapages sur les crottes de Minouche quand elle rate sa caisse et que je risque de glisser dessus. Vous, lorsqu’une jeune fille vous sonde, «mais alors, vous allez supprimer les jardins ouvriers ?», vous ne répondez ni oui ni non mais plutôt «Nous ferons des études dynamiques de circulation…», même que vous vantiez si bien ces «habitations chatoyantes», avec le «muret très sympathique», «la splendide façade en enduit ", «le toit en brique de bonne facture», que déjà je dressais mon doigt, «j’achète !», je vous avais confondu avec le promoteur. Avec votre don pour l’art lyrique, des adjectifs partout, sûr qu’au musée vous vendriez une assurance vie à la momie.


Enfin, je vous souhaite bien du courage dans votre boulot qui doit pas être facile tous les jours, surtout avec ces casse-pieds de riverains. Pour vous aider, je pourrais repérer sur un calepin tous les bois et toutes les pelouses, et on jetterait du napalm par canadair pour gagner du temps avec la faune, la flore et quelques écologistes (mais faudrait pas me trahir auprès de ma cousine Mauricette).

(article publié dans Fakir N°21, septembre 2004)

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