Intérim : Fléau social, mal moral

Intérim : Le paradis de la flexibilité

Le 01 octobre 2004 - par l'équipe de Fakir
Rencontre avec Franck, ancien responsable logistique dans une boîte de conditionnement. Lui remonte à l’une des racines du Mal : la sous-traitance, grâce à quoi la première fortune de France prospère.
Le journal Fakir est un journal papier, en vente chez tous les bons kiosquiers ou sur abonnement. Il ne peut réaliser des enquêtes, des reportages, que parce qu'il est acheté.
Une maîtrise de philo sur la «relecture du théâtre sartrien d’après-guerre à la lumière de L’Existentialisme est-il un humanisme ?» ne prédestinait guère Franck à exercer comme «responsable logistique». Il atterrit là, pourtant. Dans la Somme. Dans une PME qui conditionnait des parfums : lui recevait des chargements de bouchons, de bouteilles et de «jus». Des ouvriers assemblaient ces éléments, et il en ressortait des flacons L’Oréal à livrer. Sous ses ordres, ce cadre ne possédait qu’un permanent en CDI…

«Au début, les camions se pointaient sans prévenir, plein de bouteilles par exemple. Ensuite, comme j’insistais, ils me l’annonçaient la veille, au minimum. Donc, en clair, d’un jour sur l’autre, je dois trouver des caristes. Je téléphone à mes contacts dans les agences, ‘est-ce qu’Untel est dispo ? Et Machin ?’ Y a comme une notion de personnel réservé dans la bande de pimpins. Certains, tu précises bien ‘je ne veux plus le revoir, c’est un alcoolique’, ou alors ‘il a volé des flacons’. Si tes habitués sont partis ailleurs, tu décris le profil ‘avec un CACES (permis cariste, NDRL), dynamique, propre, qui sache lire et compter’, tu reçois les fiches signalétiques, les CV, et tu tries. Les contrats duraient entre deux et quinze jours, parfois juste une journée.»


1000 euros, un gros salaire...

Le temps, pour les recrutés, d’adoucir les cœurs. D’essayer, au moins : «L’intérimaire ne voit qu’une chose : est-ce que ce soir, à 16 h 57, on va me demander de revenir demain ? 1000 euros, c’est un gros salaire. Donc, ils te racontent leurs malheurs, ‘Franck, là, c’est un peu dur, avec les enfants, la semaine prochaine, tu auras besoin de quelqu’un ?’ Quand t’es chef de service, faut être un loup. Faut prendre des gens et décider si, demain, ils auront à bouffer ou non. Moi, j’essayais de les avertir trois jours à l’avance, j’allais voir le mec ‘bah, écoutez, la semaine prochaine, vous ne serez plus avec nous.’ C’est pas facile, parfois. Tu vois ce gars, la cinquantaine, sympa, il bosse bien mais lent comme un vieux quoi… Fini. Et il ne reviendra plus. Et un autre, un super nounours, vingt-cinq ans, le gros gars du Nord, toujours de bonne humeur, un pilote de Fenwick hors pair, mais je pouvais pas le garder : ‘Non, il nous a pété un carter’, la coque en plastique qui protège le moteur.»

L’entreprise ne comptait que 16 CDI : dix ouvriers, cinq chefs et une secrétaire. Son effectif grimpait régulièrement, néanmoins, jusque 120 employés… soit 86,7% d’intérimaires ! Dans une activité qui, pourtant, n’a pas grand-chose de «saisonnière».


Souffrance morale

«Au bout d’un moment, on m’a demandé de me débarrasser de mon CDI. C’était une tête de lard, d’accord, il se prenait des pauses derrière une palette, OK, il se permettait de répondre au patron, ‘Non, je ferai pas ça, tu m’emmerdes, non, je reste dans les stocks alors je porterai pas de charlotte’, c’est vrai, mais il connaissait très bien son taf. Je tenais la baraque informatique, lui la baraque physique. On se complétait. Mais un jour où je ne travaillais pas, le directeur lui demande de ramasser des papiers dans la cour. Il refuse, ‘non, c’est pas dans mes attributions’, donc il se fait virer, avec des suites aux prud’hommes je crois. Je me retrouve tout seul, moi. Avec même plus un ouvrier. Des fois, je déchargeais moi-même avec un transpal. Ou alors, je faisais venir un mec pour un entretien, on causait, et puis, ‘tenez, on va vous tester sur le terrain, y a justement un chargement qui vient d’arriver…’ On utilisait le mec pendant deux heures et puis on le renvoyait»
Franck a démissionné, finalement. Usé. Usé physiquement, par l’absence de personnel, jongleur entre les tâches. Usé moralement, aussi, par cette gestion de salariés kleenex, on prend on jette, on re-prend on re-jette, il faut assumer la violence sociale qu’on impose.


Fonctionnement logique

On pourrait dénoncer, ici, le directeur, sa psychologie (un peu tordue), la secrétaire de direction, ses petites manies (elle en avait), le système informatique, ses défaillances (fréquentes), etc., et conclure aux dysfonctionnements. Ce portrait d’une PME révèle, au contraire, un fonctionnement. Rationnel. Moderne : depuis une décennie, L’Oréal sous-traite les trois quarts, au moins, de sa fabrication. Ce choix industriel – propre aux grandes marques – a bouleversé les conditions de travail : autant les salariés de la firme semblent «protégés» (avec des syndicats présents, des salaires revalorisés, les avantages du comité d’entreprise, etc.) autant, chez les sous-traitants, on se bagarre juste pour la survie. Du côté des employés, bien sûr. Mais pour les employeurs aussi.

Combien de Zyhar and Co dépendent d’un très gros client, presque le seul, de L’Oréal ou d’un autre nom du CAC 40 ? Avec toute la vassalité obligée : «Pour décrocher un contrat avec eux, le patron en revenait rincé. Un marathon, avec des tas de concessions, des tarifs à baisser. Jusqu’au plancher, il calculait, écrasait ses marges.» Avec de telles incertitudes, comment envisager l’avenir ? comment imaginer un développement, avec des embauches à la clé ?

Avec cette vision à très court terme, l’intérim s’impose alors, logiquement, comme la nouvelle norme.

(article publié dans Fakir N°21, septembre 2004)

Fakir, 21 rue Eloi Morel 80000 Amiens | dossier CNIL n°1036912 | webmaster | Fakir 2002-2010