À la fin, c’est nous qu’on va gagner. OUI, MAIS COMMENT ? (1/3)

par François Ruffin, Tibault Soulcié 28/04/2017 paru dans le Fakir n°(52) septembre - novembre 2011

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On le sait, désormais : qu’on leur laisse les mains libres, et pour maintenir leurs profits, ils iront jusqu’au bout. Jusqu’au désastre. Comment on va s’y prendre, alors, pour leur retirer le pouvoir ? Mon « Que faire ? » ressemblerait plutôt à « Que ne pas faire ? » Qui ne va pas vous brosser, chers lecteurs, dans le sens du consensus...

Dans les temps troublés qui s’annoncent, il nous faut être prêts.

« Le changement climatique est déjà en cours, il faut donc s’y adapter. On n’en connaît pas encore l’ampleur mais on sait que le mouvement est inéluctable. »
En ce mois de juillet, ma fille de quinze jours sur les genoux, je regarde I-Télé. A l’écran, la ministre de l’écologie, Nathalie Kosciusko-Morizet, se vante que « la France est la première à faire ce “plan d’adaptation au changement climatique”. » Et de prévoir des « constructions de digues », des « essences d’arbres plus résistantes à la sécheresse ».
On en est là.
Nous sommes invités non plus, comme hier, à « combattre les changements climatiques ». Même plus à « limiter ces variations climatiques à + 1, +2, +3° ». Mais simplement à nous « adapter ». Et bientôt, nous devrons « apprendre à en tirer des avantages »

On le sait, désormais : ils iront jusqu’au bout.
Ils raseront les forêts. Ils videront les mers des thons, des baleines, des sardines. Ils pressureront les roches. Ils feront fondre les pôles. Ils noirciront l’Alaska. Ils réchaufferont l’atmosphère jusqu’à ébullition. Ils nous vendront un air coté en Bourse. Ils affameront des continents. Ils sauveront les banques avec nos retraites. Ils solderont les routes, les îles, les jardins publics au plus offrant. Ils spéculeront sur nos maisons, notre santé, notre éducation. Ils mettront, à force de stress, la moitié des travailleurs sous antidépresseurs – et l’autre moitié au chômage. Ils lèveront des impôts sur nos égouts, nos chaussettes, notre haleine – plutôt que de toucher à leurs bénéfices.
Le doute n’est plus permis : qu’on les laisse faire, et tout ça ils le feront. Voilà leur programme pour ne rien changer, ou si peu. Pour préserver leurs privilèges, leurs dividendes, leurs jets privés, leurs allers-retours en classes affaires. Pour se bâtir des ghettos sociaux, sécuritaires, climatiques – où les plus riches de nos enfants, les plus serviles, les plus laquais, seront admis en leur compagnie. Ils nous mènent là, tout droit.

Comment on va faire, alors, pour leur retirer le pouvoir – et donc pour le prendre ? Je me pose la question, là, sérieusement, pas en l’air, et je vous la pose : quel est notre plan d’attaque pour, pas simplement opposer des résistances, éparses, épisodiques, contre une mesure injuste, contre un aéroport qui ouvre, contre un hôpital qui ferme, etc., mais bien pour que cesse le règne de cette bande organisée ?
C’est une question ambitieuse, certes, mais nécessaire. Et ce qui me surprend, à vrai dire, c’est moins ma prétention d’aujourd’hui que notre longue modestie d’hier : que cette question, nous l’ayons si longtemps évitée. Qu’elle n’arrive qu’après douze années de Fakir et 52 numéros. Qu’on ait, dix fois, cent fois, rencontré des ouvriers déprimés, des intérimaires surdiplômés en attente d’une mission de cariste, des jeunes qui traînent leur désarroi d’un club de muscu aux barres de HLM, qu’on ait montré en face les méchants à millions, les François Pinault, Bernard Arnault, Laurence Parisot, « la France de tout en haut », mais sans se demander, un jour, pour de bon : comment on les abat, ces tyrans de l’argent ? Bref, que ce point-clé ne soit guère abordé, ou à peine, dans les réunions publiques d’Attac, des « intersyndicales de lutte », etc.

Notre modestie a ses raisons.
Nous sortons à peine d’une longue convalescence politique – encore trop affaiblis pour songer, vraiment, au pouvoir et à sa conquête (voir encadré). On doit s’y mettre, pourtant. Dans les temps troublés qui s’annoncent, il nous faut être prêts.
Sans jouer au prophète, l’histoire gronde à nos portes. Si elle tourne mal, nous aurons notre responsabilité dans cette débâcle. C’est que, collectivement, on se sera montrés impuissants, incapables de surgir, tous ensemble, sur le devant de la scène, pour troubler le cours de leurs intrigues. Nous aurons manqué, nous manquons jusqu’ici, de lucidité, de détermination, de maturité. Comment ne pas ressentir, avec douleur, la disproportion entre l’immensité de notre tâche et notre médiocre organisation ?
Il nous faut mûrir vite.

À chacune de mes interventions, sur les médias, la guerre des classes, le protectionnisme, la question revient : « à la fin, c’est nous qu’on va gagner, proclame votre slogan. D’accord, mais comment ? » Je botte en touche, d’habitude, du genre : « Quand je serai candidat à la présidentielle, je vous préviendrai. » Je vais m’y coller, aujourd’hui, avec la conscience très nette de mes lacunes. Avec le sentiment, aussi, de ré-inventer l’eau chaude, un b.a.-base guère original. Avec la conviction, enfin, que ces pages ne font qu’ouvrir le dossier (qui ne sera jamais fermé).
Mon « Que faire ? », pour l’instant, ressemblerait plutôt un « Que ne pas faire ? ». J’ignore quelle route mène au triomphe – toujours relatif, jamais définitif. Je vois mieux, en revanche, à force de suivre des conflits, ou d’y participer, à force de tâter le pouls militant du pays, à force aussi de lectures, je vois mieux dans quelles impasses on s’enfonce. Combien on aime, parfois, se réconforter avec de faux remèdes, se bercer de douces illusions.
Il est temps de dissiper ce brouillard.
D’essayer, du moins.
Dans mon esprit, d’abord.

Archéologie d’une génération

J’avais dix-huit ans en 1993. J’ai donc obtenu le droit de vote en cette année où le Parti socialiste, miné par les affaires, vidé de toute idée, s’est ramassé sa plus grosse gamelle. En cette période où, après la chute du Mur, le Parti communiste dégringolait jusqu’à devenir son propre fossoyeur, perdant ses électeurs, ses militants, mais aussi ses repères, jetant le bébé marxiste avec l’eau du bain stalinienne. En cette époque où les syndicats, la CGT en tête, s’interrogeaient sur leur avenir : existeraient-ils encore dans dix ans ? Le mouvement ouvrier avait mis un siècle à se construire, avec ses organisations, ses tracts, ses maisons d’édition, ses luttes de masse – et en une décennie il était balayé, rejeté dans les poubelles de l’« archaïsme ».
La politique – qui avait passionné nos parents – était devenue une chose grise, triste, sale, réservée aux vieux. Être « de gauche », alors, ne se vivait que comme une vague sensibilité individuelle : on était anti-Le Pen. On allait voir Germinal, avec Renaud dedans. On avait un portrait du sous-commandant Marcos scotché à nos murs, avec sa cagoule et sa pipe : son armée zapatiste était sympa, elle se présentait sans arme, se voulait même sans « chemin, ni recette, ni doctrine, ni forme d’organisation ». On lisait les prophètes à la Toni Négri, théoriciens de l’« anti-pouvoir » : une philosophie d’eunuque, qui fait de sa castration une vertu. On se voulait ainsi sans attache, tous libertaires, anars sans le savoir. Ou au contraire, en le clamant bien fort : ce pouvoir qui corrompt, nous n’en voulions pas. Nous étions, de toute façon, bien incapables de le conquérir...

C’est sur ce no man’s land qu’il a fallu reconstruire. Avec ses illusions – on y reviendra –, mais de sommet en contre-sommet, de Gênes à Porto Alegre, le mouvement altermondialiste a repolitisé une fraction de la jeunesse, l’a regonflée d’une espérance. Bourdieu nous a remis du baume au coeur et à l’esprit. Le Monde diplo a entretenu le flambeau. Dans toutes les villes, et même dans les campagnes, des associations ont germé, des groupes Attac, des Repaires de Là-bas si j’y suis, les rassemblements aux Glières dernièrement, autant d’initiatives qui toutes visaient – et visent toujours – à « faire de la politique autrement ». Le mot est redevenu prononçable. Inconsciemment, Fakir s’est inscrit dans ce temps, avec cette ambiguïté : journal certes militant, mais qui affiche à son fronton sa méfiance, « lié à aucun syndicat, aucun parti, aucune institution, fâché avec tout le monde ou presque ».
Au fil de ces années, nos forces se sont reconstituées. Nous l’avons vérifié dans les urnes, avec le rejet du Traité constitutionnel européen en 2005. Nous l’avons éprouvé dans la rue, avec les cheminots en 1995, l’annulation du Contrat première embauche en 2006, et, depuis la crise financière de 2008, à combien de reprises ? Sept, huit, neuf fois, des millions de Français ont défilé en cortège, alors même qu’aucun plan d’austérité massif – comme en Grèce, en Irlande, en Espagne – n’était en vue.

De tout cela, beaucoup, parmi nous, n’ont ressenti que des efforts inutiles : le Traité de Lisbonne est passé, tout comme la réforme des retraites, la privatisation de la sécu, etc. Mais il faut se souvenir d’où nous partions : de zéro, ou presque. De la table rase de notre espoir. Et pire : des ruines dans nos cerveaux.
Il nous reste un long chemin à parcourir. Mais nous en avons déjà franchi un bout. Marchons, marchons !

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