Vivre à crédit (2) : « J’ai éprouvé la résistance d’un lobby. »

par L’équipe de Fakir 01/04/2006 paru dans le Fakir n°(27) Mars-Avril 2006

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Entretien avec Nathalie Nolen, directrice de l’association Cyprès, qui gère chaque année plus de cinq cents dossiers de ménages surendettés dans la Somme.

Fakir : Quel est le « profil type » du surendetté ?


Nathalie Nolen
 : Depuis 2001, on a une augmentation de 54% du nombre de dossiers déposés. La répartition c’est 55% d’ouvriers et employés, 32% de personnes vivant des minima sociaux, le reste, c’est n’importe qui, vous, nous, même des cadres et des médecins. Le cas le plus fréquent, c’est la perte de boulot compensée par du revolving. Je me souviens bien d’un couple de jeunes en accession à la propriété qui avait un peu de crédit à la consommation. Lui travaillait chez Goodyear aux 3/8. Il a contracté une maladie des intestins et demandé un déplacement de poste près des toilettes. Refusé. Il a frappé à toutes les portes : médecine du travail, rien. Syndicats, rien. Il a un arrêt maladie, revient, puis nouvel arrêt maladie. Il a fini par démissionner, donc pas d’indemnités. Sa femme et lui déposent alors un dossier de surendettement. Malgré les courriers de l’avocat, une mise en demeure, l’intervention d’un juge de proximité, le Crédit agricole n’arrêtait pas de prélever sur leur compte, indûment, des mensualités pour la maison. Le couple a dû vendre le pavillon pour éponger les dettes, et re-déposer un dossier de surendettement...

Fakir : Vous assistez les ménages, mais est-ce que vous luttez également contre ces sociétés de crédit ?

N.N. : Agir en amont, c’est le sens de nos poursuites en justice. On a gagné contre le Crédit agricole dernièrement. Ils avaient envoyé une lettre à leur clientèle : « C’est la magie de Noël, nous vous offrons une réserve de 3200 euros », sans mentionner qu’il s’agissait d’un crédit revolving. La Caisse d’Epargne a été condamnée également grâce à notre action. Des clients y vont pour l’ouverture d’un prêt personnel et on leur donne en prime la carte Théoz, du crédit revolving, sans même qu’ils aient demandé quoi que ce soit. Dans les Pages Jaunes, il y avait un encart publicitaire pour Théoz qui disait simplement : « La carte de crédit personnel pour mieux gérer votre quotidien » sans les mentions obligatoires (montant maximum, coût total du crédit, etc.). Le revolving concerne 80% de nos dossiers, avec une moyenne de quatre cartes par ménage. Ce sont les gens les plus pauvres. Paradoxalement, ils continuent de faire attention pour les produits de première nécessité, réflexe déjà ancré chez leurs parents, tout en se payant une babiole hors de prix car ils ont l’impression de se priver pour tout. Les grandes surfaces proposent des cartes fidélité qui sont en fait des cartes de crédit, avec en plus des noms ludiques, « Waouh ! » chez Auchan, et c’est alors tout le caddy qui est majoré d’une TEG à 19,96%. Pour avoir ces crédits, rien de plus facile, on ne vérifie pas la solvabilité des gens : un RIB et une pièce d’identité suffisent, j’ai testé avec Finaref à la FNAC, c’est fou.

Fakir : Comment pourrait-on résoudre ce problème ?

N.N. : Je suis pessimiste à ce sujet. Je pense qu’il y a une volonté délibérée de la part du gouvernement de laisser l’accès à des crédits parce que ça soutient la consommation donc ça soutient l’économie. J’étais consultante sur le sujet au sein de Famille de France, et lors d’une réunion du « Conseil consultatif du secteur financier », qui regroupe tous les organismes de crédit et les banques, j’ai dénoncé certaines pratiques. Un cadre me soutenait, mais les regards échangés l’ont fait taire. J’ai vraiment éprouvé à ce moment-là la résistance d’un lobby : si on moralise le crédit, on pénalise les banques et par ricochet les magasins, et donc la croissance...

Revolving forever

Tous les prêts, pour une maison, une auto, etc. ont un début et une fin, un échéancier. Pas le crédit revolving : il s’agit là d’une « réserve » qui se reconstitue, éternellement, malgré les remboursements. La banque vous « offre » un petit matelas qui ne diminue jamais. Pas par charité : sur cet emprunt, vous versez des intérêts très élevés, de 16% à 19%. Et des familles traînent ainsi, on l’a vérifié, ce boulet depuis des décennies...
Comment se débarrasser de cette dette, alors ? En théorie, l’organisme doit vous adresser, chaque année, un « bordereau de rétractation » à renvoyer en recommandé pour transformer le crédit revolving en prêt classique. Mais en pratique, cette information n’est pas faite, ou elle est ensevelie parmi des kilos de publicité qui invite, au contraire, à « augmenter votre réserve : pour partir en vacances, bénéficiez d’une rallonge de 10 000 euros », etc. La seule voie, dès lors, c’est d’effectuer une démarche volontaire, avec courrier juridique, accusé de réception et tout le bataclan. Alors que ce crédit (dit aussi « renouvelable », ou « permanent ») vise, justement, les ménages les plus démunis...


(article publié dans Fakir N°27, mars 2006)

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