Les années 70 : Adidas-Fifa, même combat !

par Antoine Dumini, François Ruffin 28/05/2015

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A l’occasion de l’élection du nouveau président de la FIFA, alors que le monde semble découvrir la corruption qui gangrène la FIFA depuis plus de 40 ans, nous republions des textes extraits de notre ouvrage « Comment ils nous ont volé le football ».
Pour commencer : la FIFA avant Sepp Blatter.

Des logos Adidas et Coca-Cola partout, des milliards dépensés pour des stades qui resteront vides — plutôt que pour les enfants des favelas, des droits télés aux tarifs ébouriffants... Depuis quand, le foot et son Mondial servent à ça, de sac à pubs ? Dans Comment ils nous ont volé le football, Fakir Éditions répond : depuis les années 70. Depuis l’arrivée de Joao Havelange à la tête de la Fifa, lui qui fut, pour la libéralisation du ballon rond, l’équivalent d’une Thatcher ou d’un Reagan...

Comment ils nous ont volé le football, de Antoine Dumini et François Ruffin, Fakir Éditions, 120 pages, 6 euros (+2€ de frais de port)

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Années 1970
La matrice du foot-business

Les USA ont Ronald Reagan, l’Angleterre a Margaret Thatcher, l’Europe a Jacques Delors, le football a Joao Havelange. L’élection, le 10 juin 1974, du Brésilien à la tête de la Fifa va faire entrer le football dans une nouvelle ère. Les multinationales suivront bientôt, et l’argent coulera à flots.

Adidas-Fifa : même combat !
« Si ce n’est pas assez, n’hésite pas à me le dire... » Le même mot est glissé dans chaque enveloppe à bulle, discrète. Elles sont déposées dans les chambres des dirigeants de fédérations, à l’hôtel Steingenberger de Francfort, ce 10 juin 1974 en soirée. Et c’est Horst Dassler, le richissime patron d’Adidas, qui se charge des cadeaux.

Le lendemain se déroule l’élection à la présidence de la Fifa, l’organisme qui dirige le monde du football et sa Coupe. Entre le conservateur anglais Stanley Rous et son challenger Joao Havelange, Horst Dassler a choisi son poulain : l’homme nouveau, capable de transformer le football en produit.

C’est que l’homme d’affaires a déjà fait ses preuves au Brésil : il détient Cometa, la première entreprise de transport de bus, des parts importantes dans l’industrie chimique et les assurances. Depuis quelques années, il dirige la fédération brésilienne comme « son entreprise », et son équipe de rêve avec le dieu Pelé remporte tout : « J’ai amené les compétences que j’ai acquises dans le business pour l’adapter à la fédération », se vante-t-il. À bord de son avion privé, il parcourt les continents, et promet notamment aux Africains d’exclure l’Afrique du Sud de la Fifa pour cause d’apartheid.

Logos obligatoires
Sa campagne a marché : Havelange est élu au deuxième tour, 68 voix contre 52 face à son adversaire britannique. Voilà qui apparaît, d’abord, comme une victoire du Sud contre le Nord. Mais cette bonne nouvelle cache une autre mutation, plus profonde : l’argent arrive dans le foot. Pas des caisses noires à la papa, du gros business : « Il y a dans ma défaite un symbole du changement des habitudes et des standards, reconnaît Stanley Rous. Dans le football, désormais, tout tourne autour de l’argent, et mon manque d’intérêt personnel sur ce point a peut-être semblé ringard et amateur. »

Sitôt élu, Havelange annonce la couleur : « Je suis là pour vendre un produit appelé football. » La Fifa signe alors, évidemment, un partenariat avec Adidas, puis avec Coca-Cola dès 1976, les deux « sponsors obligatoires ». Toutes les fédérations, même en Chine, même au Maghreb, même dans les pays socialistes, sont contraintes d’arborer ces logos à la moindre Coupe des Juniors : de quoi s’ouvrir des marchés jusqu’alors fermés. Surtout, grâce à la télévision, le football devient un spectacle planétaire... qu’une société de Horst Dassler, ISL, commercialise avec profit. À la fin des années 70, la mécanique est en place. Avec les années 80 et l’ère libérale qui approche, le moteur va bientôt tourner à plein.

Exporter le produit
Car faire du football un produit ne suffit pas. Il faut, en plus, un produit qui s’exporte. Alors qu’il l’élève au titre de Grand Officier de la Légion d’honneur, le 11 juillet 1998, Jacques Chirac résume l’ambition de Joao Havelange :

« Dès votre élection, vous souhaitiez que le football sorte de l’Europe, son berceau, et de l’Amérique du Sud, où il a grandi dans la ferveur, pour conquérir le monde. Vingt- quatre ans plus tard, vous avez réalisé votre pari. Grâce à cette politique d’expansion dont vous vous êtes fait l’avocat et l’ambassadeur infatigable au cours de vos voyages incessants autour du monde, le football épouse peu à peu la planète tout entière et la Coupe du Monde, qui en est la compétition reine, enregistre à chaque édition de nouveaux progrès. En 1982, à Séville, en Espagne, elle met en compétition non plus seize, mais vingt-quatre équipes. En 1994, vous tentez une greffe sur le seul territoire, les États-Unis, qui échappe encore à l’enthousiasme contagieux que génère le football. Et quatre ans plus tard, en 1998, ce sont trente- deux nations que la France reçoit pour la Coupe. Enfin, en 2002, ce sera l’Asie qui célébrera ses noces avec le football. »

Jusqu’à l’Afrique en 2010.

La World Cup voyage, mais jamais au hasard. Les USA pour l’Amérique, le Japon et la Corée du Sud pour l’Asie, l’Afrique du Sud pour le continent noir : la Coupe va où il y a l’argent. En deux décennies et plus de règne, sous la férule du Brésilien, la Fifa est ainsi devenue une multinationale alliée aux multinationales. Aux marques mondialisées, pour qui le football est une autoroute globale vers l’argent facile.

Sepp Blatter : le digne successeur
Après 1974, avec l’axe Dassler-Havelange, le business s’empare de la Fifa. Mais, dans l’organisation, des hommes résistent à cette révolution : Helmut Käser, par exemple, son secrétaire général. C’est André Guelfi, plus tard condamné dans l’affaire Elf, à l’époque proche de Dassler, qui se charge de l’intimider : « Horst [Dassler] m’a dit : “Écoute, tu ne pourrais pas t’arranger pour qu’on l’élimine, celui- là ? L’éliminer, pas physiquement”. » Helmut Käser se plaint bientôt de harcèlement et d’espionnage : « Si on vous fait suivre, lui explique gentiment Guelfi, c’est pour essayer de vous faire trébucher. Ils vont essayer de vous avoir d’une façon ou d’une autre. Il vaut mieux que vous partiez la tête haute et que vous négociiez votre sécurité. » Le dirigeant acceptera finalement une « compensation ».

On n’est jamais mieux servi que par soi-même : le patron d’Adidas choisit directement le nouveau secrétaire de la Fifa ! Ce sera Sepp Blatter, alors directeur des relations publiques des montres de luxe Longines. Pendant plusieurs mois, Blatter travaille dans un bureau à Landersheim, le siège d’Adidas : « On déjeunait souvent ensemble, se rappelle André Guelfi. On voyait bien comment il était, comme devant Dieu. Je l’ai trouvé complètement insignifiant. Il n’espérait même pas être nommé à la place de Käser et il savait très bien que seul Horst Dassler pouvait s’en charger. »

En mai 1981, c’est chose faite. Plus de gêneurs, plus d’obstacles. Les hommes de main sont en place : le marketing du foot peut devenir une véritable industrie, drainant des centaines de millions et bientôt des milliards.

Le stade la Mort

En novembre 1973, juste après le coup d’État, l’Union Soviétique doit se rendre au Chili pour un match de barrage. Qui devrait se tenir à l’Estadio Nacional, rebaptisé « le Stade de la Mort » : y sont détenus, et torturés, les prisonniers politiques. Impossible de jouer dans ces conditions, estime la fédération russe.

Le journaliste chilien Vladimir Mimica, alors emprisonné, se souvient : « Nous, on dormait juste au-dessous de ces tribunes. C’était la grande incertitude, on ne savait pas ce qu’allait être notre avenir, notre destinée. Plusieurs compagnons qui étaient partis à l’interrogatoire ne sont jamais revenus. Beaucoup d’entre nous ne s’étaient jamais vus, mais nous avions tous un dénominateur commun : nous avions soutenu Salvador Allende. »

Gênée, la Fifa tergiverse puis, après une rapide visite, décrète qu’au Chili « le cours de la vie est normal, il y a beaucoup de voitures et de piétons, les gens ont l’air heureux et les magasins sont ouverts ». Quant à « l’Estadio Nacional », la délégation n’y voit qu’ « un simple camp d’orientation ».

L’URSS refuse, néanmoins, de se déplacer. S’ensuit alors le match le plus ridicule de l’histoire : devant quarante mille spectateurs, l’équipe chilienne entre seule sur la pelouse et entame un match sans adversaires ! Au bout d’un moment, Francisco Chamaco Valdes pousse la balle dans le but vide. La Fifa avalisa le score de 1-0 et la qualification du Chili. Carlos Caselzy en garde un goût amer : « Ça a été le show le plus débile qui ait eu lieu. Et j’ai été acteur de ce show. »

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