Un petit meurtre ordinaire (1)

par Pierre Souchon 25/03/2014 paru dans le Fakir n°(55) mai - juillet 2012

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C’est juste un fait divers – mais qui oppose deux France. Au village de Puvis, un “Arabe” s’est fait buter pendant un cambriolage. Le chasseur-meurtrier, pas mis en examen, est félicité par ses voisins. Dans la cité de Chavanes, les frères et les copains du défunt prient Allah, montent un snack, militent pour le Front de gauche, commandent des menus Giant en prison...

ZIED

Chavanes, rue des Acacias.
9 décembre 2011.

« On vient voir la maman d’Ahmed.
On peut rentrer ?
— Vous êtes qui ? Vous êtes des inspecteurs ?
— Non, on est des amis... »

À l’intérieur de la maison, il y a un monde fou. Une dizaine de dames voilées prient, agenouillées, face à un grand écran qui montre la Mecque en direct. On nous fait une place sur le canapé, juste à côté de la mère d’Ahmed.

C’est Céline qui m’a embarqué là-dedans.
Conseillère à la mission locale de Chavanes, elle suivait Ahmed, 23 ans, depuis plusieurs mois. Elle l’adorait, ce jeune qui cherchait du boulot et lui amenait des gâteaux. Il y a quelques semaines, Ahmed a cambriolé une baraque à la campagne avec un copain. Les voisins, de retour de la chasse au sanglier, l’ont abattu d’une décharge de plombs en pleine tête. Son pote Maxime a réussi à s’échapper. Après une courte garde à vue, le meurtrier a été libéré. Depuis, Maxime s’est rendu à la police : lui est en prison.
Les flics l’ont joué vachement psychologue : « J’ai été convoquée au commissariat, nous raconte la mère. Je n’étais au courant de rien, et un policier a commencé à me poser un tas de questions sur Ahmed. Au bout d’un moment, il s’est penché vers moi, front contre front : j’ai cru qu’il allait me frapper. “Mon fils il est mort ?”, j’ai demandé. Il a crié à ses collègues : “Elle a compris toute seule !”  » Quelques heures plus tard, une perquisition a lieu chez elle : « Quand l’un d’entre eux est arrivé dans cette pièce, il a appelé les autres : “Ils ont une jolie télé !” Pourquoi il a dit ça ? Elle nous a coûté 400 euros... » Elle prend la main de Céline : « Mon fils était tellement gentil. C’était pas un voyou. Il rendait tout le temps service, il était poli, il respectait tout le monde... » Les photos s’empilent sur la table. Ahmed en uniforme de marin, Ahmed souriant, Ahmed en famille, Ahmed avec des lunettes noires, tenant en éventail des billets de 200 euros... Je le voudrais tout blanc, Ahmed. Je le voudrais impeccable, sans ses faux airs de bandit avec ses biffetons, sans ses histoires de stups ni de cambriole. Je le voudrais la poitrine offerte aux balles d’une ordure raciste. Mais aux mots de la mère, et à son amour, et aux mots de Céline, et à son affection, j’entends en réponse la musique du procureur, la voix du juge qui rappellera et qui rappelle en moi que c’était pas qu’un enfant de chœur, Ahmed.

Casque de moto à la main, Brahim débarque. Yeux perçants et barbe noire, il est l’aîné des quatre enfants. Fataliste, lui déclare d’une voix douce que la mort de son frère, « c’est comme ça, c’est la vie ». Une certitude que reprend le dernier de la fratrie, Zied, durant le couscous : « C’est le destin. Il faut continuer. » Mais derrière son visage de marbre, ses mots résignés, il y a la douleur, contenue, prête à bondir. à vingt ans, Zied retape un bac logistique, et livre des pizzas depuis des années. Lui ne fait « pas de bêtises » : son grand frère s’est occupé de son cas.

« À l’école, et au collège, j’étais turbulent. Je faisais tout le temps des conneries, j’écoutais pas... Donc le principal convoquait ma famille. C’est Brahim qui venait. Quand on sortait du bureau, il me collait deux trois gifles terribles devant tous mes collègues, j’avais la tête qui tournait...
— Tu lui en voulais ?
— Non, c’est normal. C’est mon grand frère. »

Zied a quand même réussi à faire une garde à vue : pour réparer son pneu de scooter crevé, il démonte une roue dans la rue, et les flics passent à ce moment-là. C’est Brahim qui est venu le chercher au commissariat : « Ça m’a vacciné. Et ça m’a évité la prison, parce que les trois quarts des jeunes de Chavanes que je connais, ils sont en taule. Il y a quelques jours, j’étais au quartier. On jouait aux dominos, on discutait... D’un coup y en a un qui dit : “Oh l’équipe ! C’est 17 h 45 !” Et là Pierre, tu vois dix mecs qui se lèvent et qui partent chez eux en courant, parce qu’avec leur bracelet électronique, ils doivent être rentrés à 18 heures... La prison, c’est pas assez sévère. Ils font tous des allers- retours. Si c’était sévère, ils recommenceraient pas.
— Comment ça ?
— Attends ! J’ai un copain, avant de rentrer en prison, il était tout maigre, malade, pas bien. Il est ressorti, il était gros, costaud, il avait bien mangé, il avait fait du sport... T’as ta télé, ta console, tes potes du quartier... T’as un téléphone, du shit, tout rentre, tout sort... Qu’est-ce qu’il te manque, en prison ?
— La liberté ?
, essaye Céline.
— C’est pas grand-chose, quand t’as pas de boulot. »
Et y en a pas, de boulot, il nous explique. Y en a nulle part, « surtout quand on est arabe et qu’on habite une cité ». Sa grande sœur Oussaima a eu un bac compta : « Ça fait quatre ans qu’elle fait la plonge dans un hôtel. C’est tout ce qu’elle a trouvé. Tu la verrais, la pauvre, elle a les mains complètement bouffées par la Javel... Et encore, elle a du taf. Ceux qui en ont pas se lancent dans le business. C’est la nécessité.
— Mais tes parents, ils ont pas fait de business ?, dit Céline.
— Mon père est arrivé en France en 79. Ça fait trente ans qu’il travaille dans le bâtiment, il a jamais eu un bulletin de salaire. Jamais ! Et il a eu jusqu’à six, septmanœuvres ! À faire des chantiers pas possibles, à construire des piscines et des villas pour tous les riches du coin... à force de travailler quinze heures par jour, quand j’étais plus jeune, il s’est payé une énorme hernie discale. Il a eu des gros problèmes de santé, cloué au lit à la maison... Ma mère avait un cancer, elle était très malade aussi... Donc Brahim, mon grand frère, il s’est mis à voler des trucs. Pour nous. Je te dis, c’est la nécessité. C’est la délinquance forcée.
— Tu crois vraiment que ce n’est pas possible de faire autrement ?, le reprend Céline, travailleuse sociale qui ne prend pas de congés.
— Non, c’est pas possible. Je vais te dire un truc, Pierre : tous les trucs sur les mecs des cités, qui racontent que ce qu’on veut nous, c’est rouler en Porsche, avoir plein de tunes et une piscine, des chaînes en or et du Lacoste, c’est de la connerie. C’est de la grosse connerie. Tu sais ce qu’on demande, moi et mes collègues ? Pas grand-chose, juste le minimum. Un boulot, un petit salaire, de quoi vivre. Même ça, on l’a pas. On peut même pas l’avoir. Moi mon rêve, c’est ramasser les poubelles, à l’agglo. Tu te fais 1 500 euros, à 11 heures du matin t’as fini, t’es tranquille, c’est vraiment bien. Les poubelles, c’est royal. Mais pour y rentrer, faut du piston. Sinon y a l’intérim. Tous mes collègues en font. On leur propose quoi ? Une demi-journée pour tirer des fils d’électricité. Et une autre journée pour décharger un camion. T’as combien, à la fin du mois ?
— Mais ça te fait un peu d’expérience, dans un CV, positive Céline.
— À ce compte-là, mes potes ils ont plein d’expérience ! », rigole Zied.

On remercie la famille pour l’accueil, et le petit frère nous raccompagne dehors. Une belle bagnole klaxonne, il échange quelques mots avec le conducteur : « C’est une voiture de location, le collègue se fait plaisir. Il a fait de la prison pour des broutilles, il sort juste, il a un bracelet électronique. » Il regarde l’heure sur son portable : « Merde ! Faut que j’appelle Bastien. Viens, Pierre, écoute. Je mets le haut-parleur. » On décroche, il demande : « Wesh frère ! Ça va frère ? — Wesh ça va, et toi ?
— Tranquille, qu’est-ce tu racontes ?
— Écoute, ça roule, j’ai vu ma mère et ma sœur.
— Ah c’est bien, ça, frère. T’as vu ta mère et ta sœur au parloir, alors.
— Ouais, et tu sais quoi ? Ma sœur m’a apporté un Giant, un bon Giant de chez Quick. Après j’ai fumé un super bédo, et tu sais quoi ? Je suis même pas allé en promenade ! Même pas ! Tellement je suis défoncé et que j’ai trop bien mangé !
— Cool, frère ! Faut que je te laisse, y a foot !
— Le Barça va perdre, frère !
— Jamais, t’es ouf ! Ils ont Messi ! »

Bastien est en centrale depuis cinq ans pour avoir bastonné un type, il sort bientôt. Zied se marre : « T’as vu ? Il est heureux parce qu’il a mangé un Giant ! »

BRAHIM

Chavanes, café l’Imprévu.
10 décembre 2011.

Brahim arrive au café avec une espèce de très long futal. Comme ça caille, je lui demande s’il porte ce truc contre le froid.
Il rigole : « Non ! C’est un kamis, le pantalon religieux traditionnel. C’est comme le voile, si tu veux. Le Prophète recommande de le mettre pour qu’il n’y ait pas de différence entre les gens.
— C’est important, pour toi, la religion ?
— Très. »

Je viens de le lancer, Brahim. Il me déroule un cours très pointu sur toutes les tendances de l’islam. On est tous pareils, de « la goutte de sperme jusqu’au cadavre », la vie n’est qu’un « simple passage », et bientôt on se retrouvera devant Dieu, « que j’adore » – alors l’heure des comptes aura sonné, et on ne fera pas trop les malins. Du coup, il faut faire le bien. Parce que là-haut, c’est regardé, contrôlé, jugé de près. Alors ce qui compte, c’est le respect, la droiture, la générosité — pour espérer pouvoir rentrer au paradis, « voilà mon rêve ». Une heure. Il m’assaisonne une heure, Brahim, avec le Prophète et ses recommandations, et les sourates, et les versets, et tout un tremblement théologique fantastique que j’écoute bouche bée. Puis il me demande d’un coup ce que je pense de la mort de son frère. Il saisit sa bouteille d’Orangina, sa paille, son trousseau de clés, et sur la table reconstitue les lieux du meurtre.
« Regarde, Pierre, là c’est la maison cambriolée. Bon. Là, c’est le chemin forestier. À trente mètres environ, il y a un petit tremplin. Là. (Il pose un carré de sucre au bout de la paille.) Ici, c’est la voiture de mon frère. Là, c’est celle des chasseurs. Bon. Mon frère fait une marche arrière jusqu’ici. Soi-disant il leur fonce dessus. Jusque-là. Et ensuite, il recule jusqu’au tremplin ? Et eux ils le laissent partir ? Mais alors, quand est-ce qu’ils tirent ? Non, ça tient pas debout. Donc à mon avis, la voiture est ici. (Il déplace la bouteille d’Orangina.) Et celle de mon frère, plutôt ici. (Il déplace son trousseau de clés.) Donc mon frère est parti en marche arrière... Qu’est-ce que t’en penses ? »
Il n’y avait aucun témoin. Donc il y a un tas de doutes. Alors la bouteille d’Orangina, la paille, le trousseau de clés, le sucre changent de place, et les doigts de Brahim se promènent sur trente centimètres carrés, sans s’arrêter. C’est son obsession, à Brahim. C’est à ça qu’il réfléchit sans cesse. Il y a deux ans à attendre jusqu’au procès, et le tireur est en liberté. « Ça te paraît pas fou, ça, Pierre ? Si Mohammed avait tué Cédric, tu crois qu’il serait dehors ? » Brahim n’a profité de « rien », avec son frère : « C’était l’éducation, l’éducation, l’éducation. Je l’ai frappé jusqu’à ses 18 ans. Après j’ai arrêté, sinon il aurait gardé de la rancune. Tout ce temps que je lui ai consacré... Et tu te réveilles un jour, on te dit “y a plus rien, c’est fini”. Il était grand, costaud, mon frère, mais il manquait de caractère. C’est pour ça qu’il s’est laissé emboucaner par ce Maxime. Il était trop gentil...
— Mais il faisait des conneries, quand même ?
— Pas beaucoup. Pas lui. Moi j’en ai fait, des conneries. La première fois que je suis rentré dans un commissariat, j’avais cinq ans et demi.
— Tu déconnes ?
— Je te jure ! C’est la juge qui me l’a dit, un jour. Mme Pauline Toufier.
“Tu sais à quel âge t’es allé au commissariat ? — Non ? — Cinq ans et demi. — Non !” J’en avais huit.
— Mais qu’est-ce que tu foutais dans un commissariat à cinq ans et demi ?
— Mes parents étaient malades. Donc je chourais des trucs, des jouets, des voitures téléguidées pour mes petits frères. Au Monoprix, au Prisunic, au Secours populaire, aussi. Hop ! Chez les flics. »


D’un coup il se transforme, le Brahim religieux. Ses yeux s’allument, il regarde si on l’entend pas, et il rigole sa jeunesse. « J’étais
en CM1. On partait en classe verte, et le directeur nous expliquait le voyage. M. Karageorgis. Et puis il dit :
“J’ai une nouvelle à vous annoncer. Il y en
a un parmi vous qui ne va pas venir en classe verte.” Il vient vers moi : “C’est toi ! T’es un voyou, t’es un voleur ! Tu vas pas aller en classe parce que tu as un rendez-vous chez la juge !”
— Tu devais être humilié, non ?
— Je m’en foutais. “Ah bon, j’irai chez la juge...”
— Mais t’avais fait quoi ?
— Je crois que j’avais défoncé un chapiteau de cirque. Avec deux collègues, on avait balancé du mercurochrome partout sur les murs. On avait fait du vélo, de la trottinette, escaladé le mur d’enceinte, pété plein de trucs... Mais dedans, j’avais oublié ma doudoune, avec mon nom dessus pour les colonies de vacances. C’est là que la justice m’a placé en foyer, de la sixième à la quatrième. Mes parents arrivaient plus à me gérer. Mon CAP cuistot, je l’ai pas fait. Je foutais rien à l’école. Je sais même plus pourquoi,
je me retrouve encore dans le bureau de la juge, à 12 ans.
“Mais je peux pas te juger tout seul !,
elle me dit. Tes parents doivent être là !” J’avais dit à ma mère “reste à la maison, tu es malade”, et j’avais fait les vingt bornes comme un grand... La juge en revenait pas. J’en ai fait un tas, de conneries. On allait au centre-ville, les gens allaient acheter
leur pain en laissant les clés sur leur bagnole. On partait avec. Tu roules en voiture à ton âge, c’est l’amusement. Pour moi, c’était ça, la délinquance, c’était que de la ruse. Sauf qu’après tu passes chez les majeurs. La juge m’avait averti :
“Brahim, tes histoires de vol, là ça va. Mais dans un mois, si tu recommences, ça sera du ferme.” — Et t’en as fait ?
— Bien sûr ! »

Je l’attendais pas tellement sur le terrain de la taule, le docteur en religion. « Tu regrettes ?
— Non. Peut-être que je serais pas comme ça, aujourd’hui. C’est avec ce passé que j’arrive à être ce que je suis. »

Lui a arrêté les conneries, d’un coup, à 21 ans : « À cause du regard des autres et grâce à Dieu. » Pour que son petit frère Zied ne devienne pas « fou » en intérim, Brahim projette d’ouvrir un snack. De son enfance allumée, de ses tourments adolescents, deux figures se dégagent. « Jacques Pirandello. Il travaillait à la mairie. Lui, c’était un homme. Lui, il aimait les pauvres. On partait avec lui faire du ski. Une semaine à Pra-Loup, chalet, tout payé ! Quand il y a un homme comme ça, c’est bien. Lorsqu’il y avait une fête pour la ville, il nous poussait à créer des choses. Des statues, des animations... On était défavorisés, on ne trouvait que lui. On voulait faire du foot ? Il donnait l’argent, on allait acheter la tenue complète à Décathlon et on se défonçait sur le terrain. Et Chantal Barlini. Une assistante sociale, elle était super, elle était gentille, elle venait me chercher à l’école... Aujourd’hui, c’est fini. Les jeunes n’ont plus ça. J’essaye de leur parler : ils s’en foutent. Ils ont pas de boulot, on leur dit “va à Tudip, va porter des agglos”, c’est un truc de réinsertion... Qu’est-ce que tu veux qu’ils fassent ? Tu vis pas ta vie. Tu vis la vie que l’État t’inflige. »

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