Un ouvrier du ring

par François Ruffin 30/09/2013 paru dans le Fakir n°(59) février - mars 2013

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Des imprésarios mafieux, des défaites réglées d’avance, des tournées au rabais, des palmarès bidon, des voyages sous de fausses identités… Jérôme Fouache, entraîneur de l’Amiénois boxing-club, nous ouvre les coulisses du « noble art ». Après le plombier polonais, place au boxeur slovaque…


Il m’avait envoyé un courriel, y a un paquet d’années, à la syntaxe incertaine et à l’orthographe inexistante : à côté de ça, les SMS de djeun’s, c’était L’Art poétique de Boileau. Je m’étais rendu à sa salle de boxe, qui s’apparentait pas franchement au salon de Mme de Staël : « Vas-y, nique-le ! Tue-le ! » Si y en avait un, je pensais, qui encombrerait pas les libraires avec sa camelote, qui laisserait la littérature en paix, c’était bien lui, Jérôme Fouache, entraîneur de l’Amiénois boxing-club. Je me plantais en beauté. Car voilà que je reçois un bouquin signé de son nom, Jozef et les ouvriers du ring. Je le parcours, par curiosité. Ça se lit bien, comme un bon roman populaire, avec une intrigue, des rebondissements, des gentils vraiment gentils et des méchants que plus noirs tu meurs. D’ailleurs, ils meurent. Et surtout, Jérôme Fouache entrouvre pour nous la porte d’un univers : celui du boxeur slovaque, après le plombier polonais. Qui fait des tournées au rabais en France, en Belgique, en Allemagne. Qui voyage sous de fausses identités, avec un palmarès bidon. Arnaqué par son imprésario mafieux. Mal payé pour se faire mettre K.-O., défaite réglée d’avance. Qui retourne dans son pays estropié, sinon handicapé. Le « noble art », il s’en prend plein la gueule, dans ces pages, il apparaît sous des dehors sordides. À croire que l’auteur ne l’aime pas, ce sport qu’il enseigne tous les soirs. Quelle part de fiction ? Quelle part de réalité ?

Les débuts 

« Ça me déprimait de voir les gens se taper »

Fakir : Pour toi, la boxe, c’est une passion de gamin ?
Jérôme Fouache : Pas du tout. J’avais horreur de la bagarre. J’aimais pas la violence.
Quand, à neuf ans, ma famille a quitté Breilly, un petit village près d’Abbeville, pour venir s’installer à Amiens, je vivais dans la crainte. C’était le Bronx, pour moi, Amiens. Dans le journal, on voyait les voitures brûlées, les sacs arrachés. Le premier étranger que je croise, je croyais que j’allais mourir.
Dans le quartier Elbeuf, y en avait des, allez, on va parler intelligent, des « personnes d’origine étrangère ». Quand les gosses lisaient la peur sur mon visage, ils en profitaient. Je me faisais allumer. Mais j’étais défendu par qui ? Par des arabes, aussi.
En plus, j’étais bouboule, petit. J’avais un strabisme de fou. Le plouc qui débarque à la ville. On n’avait pas envie d’être mon copain.
Fakir : Et malgré ce physique, tu vas à la boxe ?
J.F. : C’est mon frère qui m’a amené une première fois, à dix ans. Ça me déprimait, de voir les gens se taper dedans. J’ai arrêté tout de suite.
Mais à force d’entendre parler de mon frère, champion de Picardie et tout, une montagne de muscles, et qu’on me répète « toi t’es pas capable de… », je m’y suis remis à quinze ans. Et là, à la surprise générale, je remporte mes premiers combats. Grâce à la rage, mélangée à la peur. De ce temps-là, fallait pas me parler de « souffle », de « filière énergétique », je répondais : « C’est la rage qui va tout faire. » Je confondais la rage et la peur, parce que j’avais tellement peur.
Mais est-ce que la boxe m’intéressait ? Je préférais le tennis, aujourd’hui encore. Ce qui me plaisait plutôt, c’est une espèce de petite notoriété.
Fakir : ça te faisait exister ?
J.F. : Voilà. Je me suis fait un prénom, dans le Courrier picard aussi.
Fakir : Parce que, pour le reste, tu te sentais pas franchement valorisé ? À l’école, par exemple, tu décrochais ?
J.F. : J’ai pas eu à décrocher : j’ai jamais accroché ! J’ai arrêté en quatrième, en CAP carrosserie, mais je m’en foutais.

La carrière

« Courageux, ça veut dire brave »

Fakir : Et tu deviens un champion ?
J.F. : Un champion de quoi ? de Picardie ? C’est des ceintures en chocolat, ça ! Non, je suis pas un champion : je suis celui qui a toujours fait grimper les champions.
J’alignais les combats, avec des petites primes, 500 francs, 600 francs, et puis un jour, je rencontre une pointure, Julien Lorcy, un gars qui sortait des JO, qui deviendra champion d’Europe, puis du monde. Dès le premier round, je ramasse une patate et je tombe au tapis. Mais je me relève, et je tiens jusqu’au bout. Ce soir-là, j’ai touché 7 000 francs, plus 2 000 francs par le président du casino de Forges-les-Eaux, qui m’avait trouvé « courageux ».
C’est l’adjectif qui me colle à la peau, ça, « courageux ». Jean-Claude Bouttier, qui commentait les matches sur Canal +, lui aussi il m’a déclaré « courageux ». C’est un mot que je prononce jamais pour mes boxeurs, ça, « courageux ». Ça veut dire « brave », mais sans talent.
Après Lorcy, on a vu que je tenais debout. Bien ou pas bien, j’avais mon rôle : les champions de France et d’Europe me passaient dessus, Djamel Lifa, Ahmed Sihroun, j’étais une étape dans leur parcours, j’encaissais.
J’assurais le spectacle, sans vraiment les menacer. Jamais j’ai perdu sur K.-O., toujours aux points, ou par arrêt de l’arbitre, sur blessure, parce que j’avais une arcade de pétée. Y avait du vice aussi : quand j’allais mal, sans que les juges le voient, je mettais un coup de tête, pour me péter l’arcade. Ça arrêtait le combat sans que je plonge.
Fakir : Et tu gagnais ta vie, avec ça ?
J.F. : Tu rigoles ? Je faisais de la maçonnerie à droite à gauche. Mais autant j’étais courageux sur le ring, autant sur les chantiers non. Mon père, maçon lui aussi, il en faisait une blague : « Je comprends pas que Jean-Claude Bouttier il dise que t’es courageux ! »
Je foutais rien, mais rien. Même l’huile de ma voiture, c’est ma femme qui le fait. Par contre, pour toucher des aides, j’étais malin avec les assistantes sociales. J’avais déjà des bouquins dans ma tête. Je leur racontais des trucs de Cosette, à les faire pleurer.

La triche

« Après le rêve américain, le désastre français »

Fakir : Tu continuais la boxe pour la gloire, alors ? Pour le plaisir ?
J.F. : Non, au contraire : je pensais plus qu’à l’argent. Ils m’avaient dégoûté.
Fakir : Pourquoi ?
J.F. : Quand t’es jeune, que tu rentres dans la boxe, c’est parce que t’as vu Rocky I, Rocky II, Mohamed Ali, le rêve américain. Après, tu découvres le désastre français.
En trois week-ends, trois fois d’affilée, je me fais voler. À Dieppe, je gagne tous les rounds contre un boxeur du coin, l’entraîneur le dit, mais comme le public crie, c’est l’autre bras qui se lève. Je voulais raccrocher. À Nice, je boxe, je gagne : ils me déclarent « battu », ça m’énerve, mais je souris. Si je gueule, l’arbitre aura encore le plaisir de me coller une amende. Après ça, j’en avais plus rien à foutre des décisions. La phrase qui revient, c’est : « T’avais gagné mais bon, on est chez eux. » Il restait que le pognon.
Fakir : Comment tu les choisissais, tes combats, alors, pour te faire du pognon ?
J.F. : Je passais par un matchmaker, un Belge, ou un Allemand. « T’inquiète pas, ils me disaient, il est pas fort, il écrase pas un pot de yaourt ! » Ils avaient des phrases, comme ça, qu’ils rabâchaient. Quand ils me disaient ça, il fallait s’inquiéter ! Ou alors : « Il a deux bras, deux jambes, comme toi. » C’était une façon de mettre les boxeurs à l’aise : ils seraient des acteurs, ils ramèneraient des Oscars ! Quand t’arrivais au gala, en face, t’avais un champion du monde !
Fakir : Et comment ils te payaient ?
J.F. : C’étaient des escrocs, complètement voleurs. « Tiens, tu touches ça », ils me disaient, et je savais pas, eux, de combien ils se sucraient. Il n’y avait presque jamais de contrats : j’en ai signé quatre, en tout, dans ma carrière.
Fakir : Et pourtant, tu continuais ?
J.F. : Qu’est-ce que je savais faire d’autre ? Même aujourd’hui, qu’est-ce que je sais faire d’autre ?

L’arrêt

« Je suis monté sur le ring complètement bourré »

Fakir : Comment t’as arrêté, alors ?
J.F. : La dernière fois que j’ai boxé, c’est à Francfort, en Allemagne. Y avait un Belge à côté de moi dans la chambre : « Tu sais, il me dit, on vient ici pour faire deux rounds. Sinon, on m’appellera plus.
- Moi, je tiendrai la limite, je lui réponds.
- Bah t’es bien con. Tu toucheras pareil. »

Et il ajoute : « Tu sais, Jérôme, ton gars, il a tué quelqu’un. C’est un mec qui envoie des marteaux-piqueurs. » Il me propose une bière belge. Je refuse, je bois jamais.
Mais il m’avait fait cogiter. Je sors la photo de ma fille, j’étais un jeune papa, je la pose sur la table de nuit. La peur me vrillait. « Vas-y, passe-moi une bière ! » J’en ai avalé une, deux, trois, quatre… Je suis monté sur le ring complètement bourré.
Fakir : Et c’était fini ?
J.F. : J’ai re-boxé encore une fois, en fait. En 1995. Je faisais de la sécurité, ma bagnole venait de lâcher et il m’en fallait une. Ça me faisait un extra. Le souci, c’est que j’étais monté à 80 kilos, il fallait que je redescende à 60.
Déjà, en temps normal, pour « faire le poids », c’était du n’importe quoi : je prenais du Lasilix, un médicament pour les reins, pour faire pisser tout le temps. Je dormais à côté du radiateur. Je faisais un sauna avant la balance. Mais là, je jeûnais carrément pendant une semaine !
Je suis arrivé en Hollande, contre Miguel Dias, un gars des îles, du Cap-Vert, j’ai même pas eu envie d’essayer. J’ai attendu d’en prendre une bonne, et j’ai plongé, j’ai fait semblant d’être un pantin désarticulé. Hypoglycémie.
Ils m’ont hospitalisé pendant quinze jours pour « dysfonctionnement de l’organisme ». Je mangeais pas pendant quatre jours et j’arrivais encore à pédaler !
Fakir : Et la voiture, alors ?
J.F. : J’ai ramassé 25 000 francs. Je me suis acheté une Fiat Panda.

Les Slovaques

« Il s’excusait d’avoir gagné ! »

Fakir : On toucherait plus des sommes pareilles, aujourd’hui…
J.F. : Ça non.
Fakir : Y a comme un déclin de la boxe…
J.F. : Oui, et j’y ai participé comme entraîneur. Faut l’avouer : j’ai tué une partie de la boxe amiénoise. À partir des années 2000, dans les galas, j’ai fait venir des Slovaques : ils coûtaient moins cher, et la victoire était quasiment assurée.
Fakir : Y a eu comme du dumping, quoi ? C’était au moment où l’Europe s’élargissait aux pays de l’Est ?
J.F. : Sans doute que c’était lié. Je passais par un matchmaker à Bratislava, un mec qui n’existe même pas dans le milieu de la boxe, et qui organisait des tournées pour ses bonhommes. Des pauvres types, qui se faisaient démolir pour rien une fois que les intermédiaires avaient touché leur commission.
Tout était arrangé, bidonné. Les règles n’étaient plus respectées. Y en a qui s’était pris un K.-O., la semaine d’avant, à Reims. Normalement, après un K.-O., on s’arrête durant vingt-huit jours. Lui, le week-end suivant, il boxait à Amiens. Un autre, que j’avais repéré : « Tiens, la dernière fois, il s’appelait pas comme ça, celui-là ! » Je me suis pris aux magouilles, et j’étais fier de ça : je faisais des sorties de territoire pour des boxeurs qui n’existaient pas, sous des faux noms, licenciés nulle part.
Fakir : Tu t’identifiais assez aux Slovaques ?
J.F. : Ben oui, ils jouaient mon rôle. Ils me remplaçaient. C’étaient des braves, des « courageux », des bons ouvriers du ring, qui faisaient leur taf. Comme moi. Je discutais avec eux, parfois, de leurs enfants, dans mon anglais approximatif.
Je me souviens d’un Hongrois, un soir, il a plongé l’Amiénois. En me serrant la main, il m’a dit : « Je m’excuse. » Il s’excusait d’avoir gagné ! Il avait peur de pas être payé… Parce que, quelque part, y a un contrat avec le « passeur » : ses gars viennent pour perdre.
Fakir : Ça, dans l’immédiat, les spectateurs sont contents, leur petit héros l’a emporté. Mais sur le long terme, y a plus de suspense, non ?
J.F. : C’est sûr. Moi-même, j’avais pris l’habitude de ne plus stresser. À force, y avait plus de public, plus de télé, plus de sponsor.
Enfin, les sponsors, y a une autre raison aussi. Le boxeur qui nous en a ramené plein, la carrosserie Pardoen, le salon de coiffure Structura, Intermarché, c’est Olivier Duprez. Ça aide, « Olivier ». Après, quand je me déplaçais avec un press-book, je mets un blanc dedans, un faux, un que j’invente, eh bien les sociétés parient toutes sur lui. Je leur réponds : « Ah non, celui-là, il est blessé, mais regardez l’autre à côté, il détient un meilleur palmarès, il promet », mais c’est un Arabe. Là, d’un coup, ils ne peuvent plus, il faut qu’ils en discutent avec leur comptable… Quand je vois ça, moi, français, ça m’écœure, ça me met la rage, parce qu’on se dit : « OK, on leur enfile les gants, mais même les plus réguliers, les plus disciplinés, on ne les en sort pas. »

Les promesses

« J’en avais les larmes aux yeux »

J.F. : Pourquoi j’ai arrêté d’aller chercher des boxeurs dans les quartiers ? Parce que je reçois aucune aide. La ville s’en fout, l’État s’en fout… Si, ils font des promesses ! Même à l’Élysée, on m’a fait des promesses !
Fakir : C’est-à-dire ?
J.F. : Ben y a un entraîneur des Ardennes qui m’a dit, « Jérôme, avec tout le travail social que tu fais, c’est pas normal que tu reçoives pas de soutien. Moi je connais Fadela Amara, nanani nanana. » Elle était secrétaire d’État à je ne sais plus trop quoi, à l’époque. On va rencontrer son bras droit : « On va vous aider, nanani nanana », il me garantit. La semaine d’après, on voit Fadela Amara en personne : « C’est formidable, les quartiers, j’y crois, nanani nanana », et elle m’invite à la présentation du plan Espoir banlieues, à l’Élysée, avec Nicolas Sarkozy !
À ce moment-là, je croise la secrétaire de Sarkozy : « Est-ce que vous voulez la médaille du Mérite ? » Je la regarde : « Je m’en fous de la médaille du Mérite, moi. Y a même des gens qui ont fait la guerre, ils l’ont pas, la médaille du Mérite. C’est un travail que je veux, moi. » Ils m’assurent tous qu’il « y a pas de souci nanani nanana ».
En partant de l’Élysée, je me dis : «  On est sortis de l’auberge ! » Je quitte le parking les larmes aux yeux. Je prends le téléphone, j’appelle ma femme : « On est sauvés ! » C’est elle qui me tempère : « C’est que des paroles, pour l’instant. » Et moi je lui réplique, « Non, là, ça vient du président. » Après ça, ils m’ont rappelé une fois à la salle, ils m’ont demandé mon CV pour avoir la médaille du Mérite. Et puis, je n’ai plus jamais eu de nouvelles. C’est un milieu pire que la boxe !
Fakir : Ce que je comprends pas, c’est « sauvé », mais sauvé de quoi ?
J.F. : Eh ben ! Pendant tout ce temps-là, moi, je vis avec des contrats précaires, emploi-jeune, à la merci d’une subvention. On vit à quatre sur mon smic, avec mes deux filles. Ça fait sept ans qu’on n’est pas partis en vacances. Pour la santé, heureusement, y a la CMU. Mais pour le logement, ça fait vingt ans qu’on est en HLM à Amiens-Nord. À 45 ans, il est temps, peut-être, c’est maintenant ou jamais, j’aimerais bien une petite maison pour la laisser à mes enfants…
Fakir : Y a un contraste entre ton image, de gars qui écrit des livres, qui organise des galas, qui passe à France 3 Picardie à l’occasion, et ta situation matérielle…
J.F. : Je veux pas jouer Cosette non plus. Ma femme gère bien. On n’a pas de dettes. Mais un peu plus de confort, on prendrait bien.
Fakir : Ça fait que les jeunes, tu les comprends bien, au fond.
J.F. : On est pareils, presque. À la salle, tout le monde cause de boulot. Des parents, je discute avec eux, ils pleurent : « Essaie quand même qu’il vienne à la boxe. Pendant ce temps-là, il fait pas de conneries. » Avant que ça brûle l’été dernier à Amiens-Nord, je l’avais dit, d’ailleurs : « ça va cramer. » Et je les avais prévenus : « J’en veux aucun dans les émeutes, ou ça va mal aller. »
Tout le monde est venu, les ministres de ci, les secrétaires d’état à ça, ça a coûté cher en déplacements. Et tout ça pour quoi ? Pour 37 emplois à l’arrivée !

L’écriture

« Le dernier bouquin, je l’ai écrit en quinze jours »

Fakir : Enfin, toi, maintenant, t’es sauvé : t’as tes droits d’auteur…
J.F. : C’est toujours 1 000 € par-ci, 1 000 € par-là.
Fakir : Sérieusement, qu’est-ce qui t’as pris, toi, le cancre, d’écrire des bouquins ?
J.F. : Moi, je fais la différence entre l’instruction et l’intelligence. L’instruction, bon, tu sais lire, écrire, tu connais la date de Marignan, les équations, etc. L’intelligence, même un gars qui n’est jamais allé à l’école, mais qui sait démonter et remonter un moteur, il faut être intelligent pour ça.
Fakir : Et toi, tu étais… ?
J.F. : Ni l’un, ni l’autre ! L’instruction, elle m’est venue un peu quand j’ai dû passer mon diplôme d’éducateur sportif. Et puis, j’ai tenu un site internet, où j’écrivais des « articles », avec beaucoup de guillemets.
Fakir : Et l’intelligence ?
J.F. : C’est à la mort de mon père. Ça m’a changé. J’adorais mon père. Il parlait pas beaucoup, mais on s’aimait. Quand je revenais d’un combat, il me disait « bien », ou juste un sourire, rien de plus.
Y en a d’autres qui vont chez le psy, moi je suis allé sur le clavier. J’écrivais des trucs sur lui, qu’il me manquait, « quand la mort frappe à la porte », et je l’envoie au président du club, Pierre Mabire, qui était rédacteur au journal municipal, qui a une maison d’édition. « C’est pas mal, il me dit, mais c’est triste. Essaie d’écrire sur ce que tu connais. »
J’avais jamais lu un livre en entier ! Mais depuis que je suis petit, je me raconte des histoires, et j’en raconte à mon neveu. Quand j’étais vigile au cinéma Gaumont, je voyais toujours la fin des films. Et je me rends compte que j’ai tout ce monde imaginaire qui grouille en moi.
Alors, qu’est-ce que je connais ? La boxe.
C’est que du trafic, tout le monde le sait.
Y avait ces boxeurs slovaques, que je fréquentais.
J’ai pris la carte de la Slovaquie, pas trop loin de Bratislava : Helnek. Ça se passe dans la sécurité, parce que c’était mon boulot. Et je choisis un maire pourri, parce que j’aime bien les gens comme ça, avec une face obscure. Et je suis parti sans scénario.
Fakir : Mais par exemple, y a des mots. Tu décris un bizutage, et tu utilises « monôme » ?
J.F. : C’est Mabire, ça. C’était mon coach en écriture. Il pourrait y avoir son nom sur la couverture. Parce que j’ai tout écrit à la Fouache, moi, avec des fautes partout, du présent, du futur… Il a fallu qu’il bosse pour remettre ça droit !
Fakir : Et après, t’as plus arrêté ?
J.F. : Ouais, les quatre et cinq, c’est fini. Le dernier bouquin, je l’ai écrit en quinze jours...
Fakir : !!!
J.F. : C’est du roman de gare, on peut appeler ça.
Fakir : On a l’impression que tu t’es trompé d’époque. La boxe, la grande période est passée. Et idem, le roman de gare, c’est la fin.
J.F. : C’est vrai. Mais les bouquins m’ont montré que j’étais capable de faire autre chose que de boxer. Mon père verrait ça, il dirait juste « bien », ou peut-être rien. Mais ça vaudrait mille bravos.

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Jérome Fouache, Jozef et les ouvriers du ring, édition EMA, 16€

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Vos commentaires

  • Le 3 novembre 2013 à 09:36, par Serge Kuenzi En réponse à : Un ouvrier du ring

    Pour avoir pratiqué la boxe en amateur, je comprend tout à fait ce que tu dis. Moi aussi j’ai vu les quartiers devenir incontrôlable, l’économie parallèle se mettre en place (souvent par nécessité).
    J’ai vu les politiques donneurs de leçons s’exprimer 2 mois avant une élection locale, et puis plus rien. J’ écris aussi, c’est comme un médicament, un exutoire presque un forme de vengeance.
    En tous cas, bravo pour ton courage et ta persévérance.
    Si mon texte t’intéresse, dis, tu sauras de quoi était fait ce monde pour les mal lotis dans les années soixante.

  • Le 8 octobre 2013 à 16:23, par Laurent En réponse à : Un ouvrier du ring

    Tristement passionnant !!

    J’avais déjà du respect pour les boxeurs, cela n’a pas changé depuis la lecture de cet article...

    Instructif relativement à la géopolitique de la boxe , reflet du monde.

    Bonne continuation.

  • Le 1er octobre 2013 à 21:33, par anatole En réponse à : Un ouvrier du ring

    Chouette article.
    Dommage que le lien vers le portfolio ne fonctionne pas...