Un maçon à l’Assemblée

par Aurore, François Ruffin 23/10/2015

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La loi sur les accidents du travail, contre le marchandage d’hommes, contre le travail de nuit, pour les retraites, pour la réduction du temps de travail… Son nom revient dans nos recherches sur les conquêtes sociales, au XIXème siècle : Martin Nadaud.
Pourquoi ce député, plus républicain que socialiste, s’est-il attaché avec pareille constance à défendre la condition ouvrière ? A cause d’une anomalie : sous la Deuxième République, puis sous la Troisième, un maçon s’est retrouvé à l’Assemblée…

« Dans une ville manufacturière, il meurt de faim, de froid et de misère, 20 000 enfants sur 21 000 avant l’âge de cinq ans. »
Alors qu’il cite, devant l’Assemblée législative, un rapport de l’Académie des Sciences morales, Martin Nadaud est interrompu par des cris de paon, des vociférations. Le président de la Chambre rétablit tant bien que mal le silence, ce 31 janvier 1851, et le député reprend : « Nierez-vous encore que nous avons en France de 18 à 20 millions d’ouvriers dont les salaires sont insuffisants pour pouvoir subsister eux et leur famille ? »
Et le tribun poursuit, durant deux heures, au milieu des huées, « tenant tête aux ennemis de la République », comme il l’écrit.
C’est que la faim, le froid, la misère, lui les a connus.
Les accidents du travail, il les a subis.
La place de Grève, où l’on marchande les hommes, il l’a fréquentée.
Et il en a fallu, des anomalies, pour que le maçon de la Creuse siège sur les bancs de l’Assemblée…

l’éducation, à quoi bon ?

La première bizarrerie, c’est à son père qu’il la doit.
Lui veut l’envoyer à l’école, son entourage y est hostile :

« Jamais je n’oublierai le tollé que soulevèrent ces paroles, de la part de mon grand-père et de ma mère. La conversation s’engagea aussitôt sur l’utilité et la non utilité de l’envoi à l’école des enfants de la campagne. Ma mère protesta avec la plus grande vigueur disant qu’elle avait besoin de moi pour aller aux champs. Mon grand-père fut de cet avis ainsi que d’autres paysans qui ne tardèrent pas à prendre part à la conversation. Enfin tous prétendirent que pour des enfants de la campagne ce qu’ils pourraient apprendre à l’école ne leur servirait pas à grand chose, sinon à faire quelques lettres et à porter le livre à la messe.
Ces paroles mirent mon père dans une forte colère, et il n’était pas bon pour quiconque le poussait à bout. Il fit taire sa femme en menaçant de la souffleter et il reprocha à son père qu’il aimait mieux dépenser de l’argent au cabaret que de songer à l’instruction de son petit-fils. »

Ce choix va aiguiller toute sa vie, presque une double vie : des mains et de l’esprit.

Paris, me voilà

A quatorze ans, il suit son père sur le chemin de l’émigration, comme tous les Creusois pauvres, qui montent à la Capitale pour la bâtir. En route, il a « pieds déchirés et en sang », dort dans des « bals de paille pleines de vermine », se lave avec un « pan de chemise et notre salive », tout cela « plutôt en riant qu’en maugréant ».
Arrivé à Paris, on le conduit à la Grève :

« Cette place de Grève, dernier vestige de l’ancien marché aux esclaves de l’Antiquité, était bondée d’hommes hâves et décharnés, mais s’accommodant, sans trop de tristesse, de leur situation de meurt-de-faim. On les voyait grelottant de froid sous de mauvaises blouses ou des vestes usées jusqu’à la couture, trépignant des pieds sur les pavés pour se réchauffer un peu. Quand, vers 9 heures, ils quittaient ce lieu de désolation et de misère, c’était pour se diriger, les uns à la porte des casernes, pour attraper quelques cuillerées de soupes dues à la générosité de nos braves soldats. D’autres s’arrêtaient sur les quais auprès de nombreuses marchandes ambulantes qui leur vendaient moyennant un sou ou deux, une tasse de mauvais café, un peu de pain ou de pommes de terre assez bonnes. Mais le plus grand nombre retournait au garni. »

Miraculé

Grâce aux relations de son père, grâce à la communauté des Creusois, il échappe à ce sort, achète une hotte, une pelle, une calotte, une blouse, un pantalon, et le voilà paré pour son premier chantier, « goujat », montant et descendant une auge de plâtre sur cinq étages, les mains « bientôt couvertes de crevasses », réconforté par son père qui, le soir, lui offre chopine, pain et fromage.

« On me donna à servir pendant quelque temps un compagnon du nom de Dufour. C’était bien l’homme le plus rageur, le plus grincheux qu’il fut possible de rencontrer. (...) C’était sur son garçon qu’il cherchait à faire passer sa fureur. Un jour, il eut besoin d’un boulin pour s’échafauder, je ne le trouvai pas sous la main. “Comment, petit fainéant, mais il y en a là un qui te crève les yeux, tu ne le vois donc pas ?” Je le voyais bien, il était en travers de la cage d’escalier. N’écoutant que mon courage et aveuglé par la colère, je courus et je tirai à moi ce boulin, mais malheureusement le bout me passa entre les jambes et je fus entraîné du troisième étage dans la cave.
Un cri se fit entendre : un garçon vient de tomber. C’était à qui descendrait le premier les échelles pour venir me ramasser. Un nommé “Michel Dizier” sauta du rez-de-chaussée dans la cave et essaya de me relever. J’étais déjà inondé de sang et j’avais les deux bras facturés. »

Presque miraculé, sa convalescence est vite achevée, et après trois années, il monte en grade, devient « limousinant » et lâche la hotte pour la truelle. « Je trépignai de joie. Fier de cette nouvelle condition, je pensai que le roi était à peine mon égal », et c’est à son tour de se rendre en place de Grève pour embaucher un garçon…
Mais la crise du bâtiment le rattrape :

Non, il n’y a pas de tourments pareils, d’ennui plus accablant pour l’ouvrier, que ceux qu’il ressent dans ces grandes et poignantes crises. Il part le matin en quête de travail ; le soir, en rentrant dans son garni, après avoir battu les pavés de la grande ville, dans tous les sens, vu des maîtres compagnons, et payé des canons à Pierre ou Paul, il revient sa poche vide et rompu par la fatigue. Il sent qu’il va se retrouver dans le même cas, le lendemain. Son anxiété, loin de diminuer, augmente par ce fait qu’il ne peut prévoir si la fatalité qui le poursuit, sera longue ou de courte durée.

Martin Nadaud va s’en sortir, et plutôt réussir, promu « tâcheron », petit entrepreneur.
Voilà pour ses journées.

Vie nocturne

Mais en soirée, il mène une autre vie, en parallèle, qui mêle engagement et enseignement. C’est que dès son entrée à Paris, en 1830, il a découvert la Révolution, les barricades, les coups de feu, les combattants criant à pleins poumons : « A bas les Bourbons ! » Il s’est lié avec un compagnon républicain, Laurent Luquet, « le premier, parmi les ouvriers du bâtiment, dans nos pays, à braver les préjugés du temps », qui « ne fut pas sans exercer une certaine influence sur ma conduite et mon esprit ».
Comme Martin sait lire, il est requis :

« A l’heure des repas, nous faisions foule chez le même marchand de vin. Tous les matins on me demandait dans la salle du marchand de vin, de lire à haute voix « Le Populaire » de Cabet.
Un jeune étudiant en médecine nommé Macré, fils ou neveu du maître-carrier, s’approcha de moi un matin. Il me complimenta sur le ton et la manière énergique dont je faisais la lecture de certains passages. Il revint ensuite plusieurs fois m’entendre.
C’était la première fois qu’un bourgeois me donnait la main, et j’avoue que j’en fus très flatté. Il me demanda si je voulais entrer dans la Société des Droits de l’Homme, à laquelle il appartenait. Il vit aussitôt à ma réponse que j’étais déjà républicain.
D’ailleurs, dans le chantier de la rue de la Chaussée d’Antin, Luquet, mon maître, n’avait jamais cessé de me parler de la République ni de cette importante Société si redoutée du gouvernement, où j’étais résolu d’entrer.
Rendez-vous fut pris, et notre jeune étudiant nous introduisit dans sa section qui était située Rue des Boucheries Saint-Germain, avec deux de mes camarades Luquet et Durand.
On nous accueillit avec le plus chaleureux enthousiasme. Dès que j’eus reçu ce baptême, il me semblait que je ne pourrais jamais être ni assez téméraire ni assez audacieux pour gagner la confiance de cette jeunesse républicaine si franchement dévouée aux intérêts de la France et à ceux du peuple. »

Maître à son tour

A ce contact, lui vient l’envie de s’élever :

« Comme j’avais toujours eu d’assez bonnes dispositions pour m’instruire et que cette pensée était devenue plus forte depuis mon admission à la Société des Droits de l’Homme, où je rencontrais des jeunes gens instruits et charmants, nous cherchions, Luquet et moi, à leur paraître le moins gauches possible. Je me décidai à aller chaque soir, à l’école.
C’est vers ce temps que la ville de Paris ouvrit des écoles mutuelles à l’usage du peuple dans différents quartiers de Paris. »

Nécessité faisant vertu, Martin Nadaud décide alors de devenir maître, à son tour :

« J’étais arrivé à me convaincre qu’il me serait impossible de payer nos dettes de famille avec le produit de mes économies d’ouvrier. Que faire ? Je finis par me dire qu’étant entouré de bons et laborieux jeunes gens qui ne savaient pas même signer leurs noms, il me serait facile d’en réunir une douzaine dans ma chambre, pour leur apprendre ce que je savais. Puis, comme le désir de m’instruire était toujours très grand je me disais : “Ce moyen d’instruire les autres, me paraît bon pour m’instruire moi-même.”
Mais lorsque je réfléchissais au surcroît de travail qui allait m’incomber, je ne me sentais pas très rassuré. Se lever à cinq heures du matin, écraser du plâtre jusqu’à six heures du soir, revenir du chantier à la course, manger la soupe du garni, se remettre à l’œuvre en rentrant chez soi jusqu’à onze heures du soir. Pourrai-je y tenir, mes forces me soutiendront-elles longtemps ? »

Ainsi se forme-t-il en formant, animant aussi les discussions politiques au Café Momus. Et lorsqu’éclatent les grèves du bâtiment, en 1840, et qu’une « grande foule de 6 à 7 000 hommes arrive dans la vaste plaine de Bondy », c’est presque naturellement qu’il est désigné comme délégué, « secrétaire ». Mais la cavalerie charge :

« La panique se mit dans nos rangs, et les grévistes s’échappèrent de tous les côtés.
Il faut bien avouer qu’à cette époque, les ouvriers grévistes n’avaient pas seulement le gouvernement contre eux, mais aussi l’opinion publique. On nous agonisait d’injures ou plutôt de plaisanteries. On blâmait les ministres de ne pas avoir donné l’ordre de tirer dans le tas.
Les entrepreneurs paraissaient radieux ; dans leur effervescence joyeuse, ils auraient baisé les pieds des ministres. Mais si le gouvernement triomphait de sa facile victoire, il était bien aveugle, car il se fit alors un changement radical dans l’esprit des masses. Chacun se disait : “ Il faudra à la première occasion favorable renverser cet indigne gouvernement. ” »

Élu malgré lui…

La première « occasion », huit ans plus tard, c’est la Révolution de 1848 : Nadaud occupe la mairie du XIIème arrondissement, envahit les Tuileries, accourt à l’Hôtel de Ville. Puis revient à son ouvrage :

Par la proclamation de la République, le rêve de ma jeunesse étant réalisé, je retournai à mon chantier, me contentant de suivre des yeux les efforts du gouvernement provisoire.

Un matin, il découvre dans le journal qu’une réunion de Creusois va se tenir, à la Sorbonne, pour désigner les candidats à l’Assemblée Nationale. Il s’y rend, d’abord déçu :

« En écoutant les différents orateurs qui prenaient successivement la parole, il me semblait entendre des perroquets qui cherchaient à amuser la galerie, je me mis à douter de leur sincérité républicaine. Alors, emporté par la colère ou par un mouvement de cœur sans trop savoir ce que j’allais dire, car je n’avais jamais parlé en public, je demandai la parole d’une voix très forte, pleine d’animation et de vivacité.
Le public chercha des yeux l’homme qui paraissait avoir de si bons poumons. Une seconde interruption, non moins violente que la première, jeta le trouble dans la salle ; on chercha des yeux l’interrupteur, et on découvrit qu’il était perché en haut de l’amphithéâtre au milieu des blouses du populo. « A la porte ! » crièrent les uns, « A la tribune ! » vociférèrent les autres. Enfin, on me fit place, et après beaucoup de bousculades, on me poussa à la tribune. (...) Je conseillai finalement à la réunion de rejeter tous ces faiseurs de promesses qui se mêlaient au peuple pour la première fois et dont le républicanisme me paraissait bien tiède et bien douteux.
Au moment où je regagnai ma place, un grand et beau jeune homme (...) s’élança à la tribune.
« Citoyens, la réunion a déjà entendu beaucoup de candidats, j’en ai un de plus à vous présenter, c’est l’orateur qui descend de la tribune. Celui-là connaît le peuple, il parle son langage, il connaît ses besoins ; vos aspirations sont les siennes ; il ne peut vouloir que ce que vous voulez vous-mêmes. Je vous propose de rejeter tous ces jeunes ambitieux qui ne cherchent qu’à se faire jeu de notre crédulité et de notre excessive franchise. »
La salle entière applaudit, on demanda le nom de l’orateur. Il fallut bien le donner. »

Avec sa fausse modestie, c’est presque malgré lui qu’on le croirait élu, et il entre à l’Assemblée en bleu de travail :

« Comme c’était du nouveau de voir arriver un ouvrier à la Chambre, il ne manquait pas de gens qui se désolaient jusqu’au point de plaindre les électeurs de notre département qui s’étaient déshonorés en envoyant à la Chambre, un maçon de leur choix. »

Martin Nadaud sera encore pressenti comme candidat à la présidence de la République face à Louis Bonaparte, envoyé en exil en Angleterre durant huit années, nommé préfet de la Creuse par Gambetta sous la Commune, redeviendra député de la Troisième République.
Il aura fallu toutes ces anomalies, toute ces secousses, pour qu’un maçon entre à l’Assemblée. Pour que, malgré des ambiguïtés – sa proximité avec Thiers, son moralisme « quand on veut on peut », son antiféminisme, son aspiration à la reconnaissance par la bourgeoisie – les soucis du peuple trouvent un écho sur les bancs du Parlement. Il laisse aussi un témoignage bien rare, ses Mémoires, une histoire écrite d’en bas, avec du plâtre au bout des doigts…

Recherches : Aurore.

Bibliographie :

Martin NADAUD, Mémoires de Léonard ancien garçon maçon, Édition Lucien Souny, 1998
Daniel DAYEN, Martin Nadaud ouvrier maçon et député 1815-1898, Éditions Lucien Souny, 1998.

Nous a mis sur la piste : Nicolas JOUNIN et Lucie TOURETTE, Marchands de travail, collection Raconter la vie, Éditions du Seuil, 2014.

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Vos commentaires

  • Le 25 février à 11:41, par denis56 En réponse à : Un maçon à l’Assemblée

    Bonjour et Merci à Aurore pour ce jour levé sur cet homme debout.

    Patron affligé, une idée m’est venue, mais peut-être saugrenue.
    Employeur, je suis tenu par la loi de diffuser à « mes » salariés, certains articles de cette loi qui parfois les protègent encore. Or ce texte vaut à lui seul bien des alinéas, vous avez compris l’idée.
    Je vous demande l’autorisation de d’imprimer ce texte (et ses références) pour le joindre à d’autres du même acabit à destination de l’information des humains qui fréquentent mon entreprise.

  • Le 4 novembre 2015 à 15:32, par GONZALEZ En réponse à : Un maçon à l’Assemblée

    Merci Sylviane , je sais maintenant que les ouvriers députés ont fait du travail ,pour protéger les travailleurs !

  • Le 26 octobre 2015 à 20:46, par sylviane En réponse à : Un maçon à l’Assemblée

    Merci pour cette belle histoire de Martin Nadaud, une de mes amies habite une place qui porte son nom. Maintenant je sais qui il est. merci à lui pour la loi sur les accidents du travail. il y en a d’ailleurs encore beaucoup trop et du coup je me demande s’il ne faudrait pas plutôt interdire le travail là où l’on souffre, se suicide crève pour quelques dollars de plus ou de moins d’ailleurs. L’humanité c’est vraiment ça ?!