Toro : un sans papier avec le sourire

par L’équipe de Fakir 01/09/1999

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On s’est retrouvés chez Mac’Do, comme prévu. Deux feuilles de salade et une coulée de mayo traînaient sur la table en plastique. Toro faisait bien gaffe de pas tremper sa manche dedans.

De nulle part et de partout

Même en Afrique, Toro est un exilé : Papa Maman sont burkinabais. Normal. Mais c’est à Bamako, au Mali, qu’il naît en 63. Ça se complique. Et à peine dans le berceau que toute la famille émigre à Bouaké, en Côte d’Ivoire. Cerise sur le gâteau : à sept ans, il quitte la ville et ses parents. « Fallait quelqu’un pour garder le grand’père. C’est tombé sur moi ! Le petit frère savait pas se débrouiller, le grand personne pouvait le tenir, alors on a envoyé celui du milieu... » Il rigole. « Depuis, j’ai revu ma mère qu’une seule fois. C’était après le bac. » Un soupir et Toro jette un coup d’oeil par la vitre. « Y a mon vélo. Je l’ai attaché, là, dehors, faudrait pas qu’on me le fauche. »

« Sur le coup, j’avais pas le coeur en fête. Pas facile, quand t’es gamin, de partir tout seul pour nulle part. Maintenant, au fond, je regrette rien : à part les râclées, grand’père m’aimait bien et moi aussi. Vraiment beaucoup. Même les râclées, d’ailleurs. C’était pour mon bien. « Faut que tu travailles, feignant ! Faut que tu travailles ! » Et il sortait sa branche de nimier... tu sais, c’est souple, ça claque bien fort... Même plus tard, bien plus tard, quand je paressais, j’entendais sa branche de nimier siffler dans l’air... « Faut que tu travailles, feignant ! » »

« En dix minutes, je suis devenu clandestin ».

Toro obéit donc. Il bosse : « A part garder les moutons, de toute façon, y’avait pas des tonnes de distraction, au village. » Il réussit son concours d’entrée en sixième, part au Burkina pour le collège de Bobo Dioulassa, passe son bac littéraire avec mention, entre à la fac Philo de Ouagadougou, obtient son DEUG en deux ans. Parcours sans faute. Du coup, on lui offre une bourse pour étudier en France : « Directement ici, à Jules Verne. Ça fait douze ans que j’ai pas quitté Amiens. » Là encore, tout se déroule pour le mieux : après sa licence, il entame un mémoire sur Heidegger, Husserl ou la phénoménologie... un truc bien compliqué, quoi. Jusqu’à ce que son grand’père tombe malade : « Moi, ça m’a foutu un coup au moral. Je pouvais pas rentrer au pays. Parce que si je repartais, vu le prix du billet d’avion, impossible de revenir. Ca me rongeait, cette histoire. De tristesse et de remords. » Il redouble donc sa maîtrise, passe ses certificats l’année suivante, s’apprête à terminer son mémoire lorsque re-crac badaboum : « Je suis allé à la Préfecture, c’était en 93, pour me ré-inscrire. Et c’est eux qui m’ont annoncé que non, ma carte de séjour on pouvait plus la renouveller, que les lois Pasqua sont passées, qu’en gros je dois quitter le territoire. J’en savais rien, moi. Voilà comment, en dix minutes, je suis devenu un clandestin. »

Le cercle de la peur.

Car pour Toro, pas question de retourner au Burkina. D’abord, son grand’père est décédé et il ne lui reste qu’un oncle. Ensuite, il a des ambitions : « Je veux faire un troisième cycle, moi. Et mon gouvernement, pour la bourse, il est d’accord. » Enfin, l’Amour : « Je partais dîner chez un ami, j’ai croisé sa voisine et on l’a invitée pour l’apéro. On a causé, quoi, et une chose en amenant une autre, eh eh... » C’est elle qui, aujourd’hui, le soutient. Financièrement : « Je vis chez elle depuis huit ans. Je m’occupe du jardin, des travaux domestiques. » Moralement, aussi : « Être sans papier, c’est dur. On craint toujours les contrôles, et y a des jours, je me dis, « allez, zut, marre de marre, fini de se cacher, je retourne en Afrique... » C’est ma copine qui me retient, parce que ce serait une belle connerie ! J’ai ma vie ici, un début au moins. »

La mouise, il s’y est mis dedans un peu tout seul. Maintenant, il essaie de pas trop s’enfoncer : « Au moment des lois Chevènement, moi, j’y ai pas cru. Je me suis méfié. On entendait causer de types renvoyés de force, par avion, menottes aux poignets et moi je voulais surtout pas ça. Quand même, y a la dignité des gens ! Faut la respecter. » Du coup, il ne se présente pas à la Préfecture. Une occasion manquée, car d’après Michel, juriste : « Son cas, maintenant, il serait réglé. C’est pas un réfugié économique, lui. Il aurait pu se marier et voilà, affaire classée. » Le cache-cache administratif continue.

Ce cercle de la solitude et de la peur, il ne va le briser qu’en septembre 1999. Grâce au Collectif des Sans-Papiers. Là-bas, on lui conseille de sortir de l’anonymat et de remplir un dossier. Désormais, il attend...

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