Surveiller les Laurelyne

par François Ruffin 12/10/2015 paru dans le Fakir n°(67) septembre - octobre 2014

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A qui faut-il passer un bracelet électronique ? À Laurelyne, ou au PDG de Sanofi ?
Le gouvernement a judicieusement tranché.

« On m’a proposé un CDI, à Metz, dans un hôtel. J’étais prête à partir là-bas, mais j’avais pas d’argent pour déménager. »
Un week-end des vacances, à la sortie de Mametz (dans le Pas-de-Calais), une jeune fille marchait sur le bord de la route. Elle faisait pas vraiment de stop, mais nos routes de campagne, dans le Nord, ne sont pas envahies par les touristes qui randonnent, plutôt un marqueur de pauvreté. Je me suis donc arrêté pour qu’elle monte.
Et pas parce que c’était une jeune fille, je prends tous les marcheurs comme ça, qui galèrent dans la cambrousse, même les punks à chiens je les prends avec leurs clébards dans le coffre.
Elle a hésité à s’asseoir, mes deux enfants à l’arrière l’ont rassurée.
Laurelyne, elle s’appelle.
La petite vingtaine, je sais plus, 22, 23 ans.
Elle rentrait d’un dimanche chez son copain.
« Pour emporter mes affaires à Metz, il fallait que je loue une camionnette, 250 €, et que quelqu’un me conduise. J’ai pas le permis.
- Mais ton copain, il pouvait pas ?
- Lui non plus, il n’a pas le permis. Et on vient de se rencontrer, c’est trop tôt pour demander ça à sa famille.
- Pôle emploi, ils ont pas une aide “à la mobilité”, un truc comme ça ?
- Je suis allée voir. Ils ont supprimé cette aide. La dame elle m’a expliqué qu’avec tous les chômeurs, ils faisaient des économies, et donc que ça n’existait plus. Je me suis dit : “C’est pas possible, y a bien quelque chose pour moi”, mais non : y a rien. Il faut que j’aie 25 ans. Avant ça, ils comptent sur les parents, sauf que moi, mes parents, il faut pas que je compte dessus…
- Tu fais comment ?
- J’ai reçu 50 € de la commune.
- 50 € ! »
On approche de la gare de Lillers, où je dois la déposer pour qu’elle remonte sur Béthune. Elle ne paie jamais ses billets, elle m’explique, et le dimanche le contrôleur ferme les yeux.
« La seule solution, c’est de faire des gosses. Ma sœur, elle a 19 ans, elle vient de faire un gosse. Je lui ai dit, “c’est bon, maintenant t’auras droit aux allocs…”
- Elle l’a pas fait que pour ça ?
- Non, pas seulement. Maintenant, elle est musulmane.
- Avec le voile et tout ?
- Oui.
- Ouh la la !
- C’est presque mieux. Elle parle comme de la poésie, maintenant.
- Hein ? De la poésie ?
- Oui, avant elle disait des gros mots tout le temps, c’était un défilé d’injures, elle buvait, tout comme un homme. Maintenant, elle est polie, elle est sage, elle ne boit plus d’alcool.
- Ah bon, alors ça va être une bonne mère…
- Je crois. »
Je lui ai pris son 06, à Laurelyne, et pas parce que c’est une jeune fille, etc. Juste ocazou, ocazou elle décrocherait un CDI, à nouveau, à l’autre bout de la France, ben je ferais chauffeur, je prendrais deux jours pour un aller-retour, même si c’est pas mon boulot, et après tout peut-être que c’est mon boulot, de l’accompagner, de l’écouter, d’en tirer un reportage, charognard du malheur que je suis.

Plein de zéros
C’est pas mon boulot, à moi, mais c’est leur boulot, à eux, à tous les Pôle Emploi, Mission Locale, Maison de l’Emploi et de la Formation. C’est son boulot à lui, au Ministre du Travail, de donner le coup de pouce, pour que le destin de toutes les Laurelyne basculent du bon côté, pour que dans le peuple « jeunesse » ne rime pas avec « détresse », pour que l’espérance ne soit pas rongée dès vingt ans par la résignation, pour que cette jeune fille puisse bouger sous un ciel plus serein si ça lui convient, mais mieux peut-être : pour qu’elle ne soit pas obligée – si jamais ça lui déplaît – de traverser le pays, loin de son copain, pour passer l’aspi et refaire des lits à temps partiel, et qu’on lui propose des chemins vers un métier, vers un revenu, moins contraignants, plus épanouissants.
Mais à la place de ça, il cause de quoi, le Ministre ?

« C’est négatif pour ceux qui recherchent des emplois d’être à côté de personnes qui ne cherchent pas d’emploi, donc je demande à Pôle emploi de renforcer les contrôles », a déclaré M. Rebsamen. « Il n’est pas possible, dans un pays qui est en difficulté, qui veut se redresser, qui porte le travail, d’avoir des gens qui ne cherchent pas d’emploi. » (Le Monde, 2/09/14).

Il a bien raison : il faut les surveiller, les pauvres, toujours prêts à te piquer un truc, d’ailleurs dans ma bagnole, j’ai pas lâché Laurelyne du regard, des fois qu’elle se barre avec l’allume-cigare. D’après la Cour des comptes, les fraudes au chômage ont grimpé de « 9,2 millions d’euros en 2009, à plus de 58 millions en 2013 ». Ouh là là, ça impressionne, ça en fait des zéros.
Bon, rien qu’avec le Crédit Impôt Compétitivité Emploi, l’État verse, chaque mois, un milliard d’euros aux entreprises, soit huit milliards depuis janvier, soit deux cents fois plus que les voleurs d’allocs. Mais là, on va pas trop contrôler :

Vendredi, M. Sapin a prévenu qu’il ne fallait pas pour autant attendre du CICE des créations d’emplois immédiates : « Ce n’est pas comme ça que fonctionne une entreprise : le CICE est là pour aider les entreprises à reprendre de l’initiative. » Par exemple par de l’« investissement » mais « vous ne pouvez pas avoir un modèle unique », a-t-il ajouté.
Le président de Sanofi France Christian Lajoux, qui veut « sortir de ce raisonnement binaire : je te donne le CICE, qu’est-ce que tu mets en face », applaudit. Les « marges générées par le CICE » doivent pouvoir être « utilisées différemment » selon les entreprises, insiste-t-il. (L’Echo républicain, 7/09/14).

Les « marges générées par le CICE » ont, de fait, été « utilisées fort différemment » par ce groupe pharmaceutique : sur les 6,8 milliards de bénéfices en 2013, 3,68 furent reversés en dividendes, plus 1,6 milliard en rachats d’actions – soit 5,18 milliards pour les actionnaires. 78 % de la marge dégagée.
Dans le même temps, Sanofi prévoit de dégager, justement, 1200 salariés (L’Humanité, 28/08/14).
Et nul ministre n’envisage, heureusement, de surveiller le PDG, ni ses actionnaires. Les 1200 futurs chômeurs, en revanche…

Contrat pro
J’ai rappelé Laurelyne à la rentrée.
« Ça va ? T’as pris des vacances ?
- Je voudrais bien mais j’ai pas d’argent. Je suis allée une fois à la mer, avec le train à 1 €, mais il a plu toute la journée ! Sinon, le reste du temps, j’ai cherché du travail.
- Et t’as trouvé ?
- Je viens de terminer ma période d’essai chez Cora, c’est la Mission locale qui m’a proposé ça. Ils m’ont payé 230 € les six semaines, alors que je faisais les 35 heures et tout ! C’est affolant.
- Et c’est terminé, là ?
- Oui, mais ils vont m’embaucher pendant six mois en contrat pro.
- Contrat pro, ça veut dire que t’as une formation et tout ?
- Nan, enfin oui, mais c’est à l’intérieur de l’entreprise, pour tenir la caisse, mais j’ai déjà fait ça chez Match pendant toutes mes études. C’est pour qu’ils puissent toucher les aides, ils sont exonérés je crois.
- Tu seras payée combien, là ?
- 50 % du Smic. Et dans six mois, rebelote. »
Alors, on va contrôler qui, dans six mois ? Laurelyne ou Cora ?

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  • Le 26 octobre 2015 à 10:47, par Maxime En réponse à : Surveiller les Laurelyne

    EH les gars !!!

    L’aide à la mobilité existe encore, j’en ai bénéficier il y a moins d’un an : 1500e ! quasiment tous payer gracieusement par pole emploi (camion, essence, frais d’agence, assurance habitation etc)

    de plus, en cette rentrée, j’ai bénéficier d’un aide à la reprise d’emploi pour le 1er mois de ma reprise d’emploi : trajet et repas payé pendant 1 mois = 990e versé par pole emploi. Sur une simple demande en ligne, sans rencontrer personne...

    Alors, ça dépend probablement des conseillers et des départements.. je sais pas.

    Mais moi je dis merci pole emploi !