Stages parking et voies de garage

par L’équipe de Fakir 01/09/2006 paru dans le Fakir n°(29) Juillet-Août 2006

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Les « dispositifs d’insertion », Jean-Marc les connaît par coeur : « remise à niveau », « stages de reconversion », Cap Emploi, Amiens Avenir Jeunes : depuis plus de vingt ans, et malgré ses airs de Popeye débonnaire, il pose aujourd’hui un regard lucide et désenchanté sur ces structures qui l’ont accueilli...

Jean-Marc a démarré sa « carrière » au début des années 80, à la sortie du lycée et sans diplôme : il vivait alors pour la musique et se rêvait rocker. Voilà qui le conduit, boulot alimentaire, dans les conserveries du Santerre, qui recrutaient encore à tour de bras. Mais le temps passe, il se lasse, et s’imagine mal quarante années à la chaîne dans les petits pois-carottes...


Jean-Marc
 : Après une formation à Amiens-Avenir-Jeunes, je suis entré à Poiret-Choquet, mais la librairie était déjà menacée par la concurrence de Martelle. Le patron a préféré dispatcher le travail sur les collègues, moi, le dernier arrivé, j’étais le premier sorti. J’ai été vite repris dans un centre de traitement, chez Decomble, qui distribue les points presse. Mais au bout de quatre mois, j’ai démissionné. Une erreur, peut-être, mais je ne regrette pas : l’ambiance était détestable, Dupont-Lajoie, tu vois, propos méprisants sur les femmes, sur les arabes... Bref, j’ai opté pour le RMI plutôt que de supporter ça...

Fakir : Une décision pas sans conséquences ?

J-M : C’est là où j’ai commencé à enchaîner jusqu’à maintenant une série de stages de « remise à niveau », « en situation » etc. S’ajoute alors un problème de logement : j’habitais à Henriville, pas loin de la maison Jules Verne. La proprio fait passer chez moi un promoteur me faisant croire qu’il s’agissait d’un assureur. En fait, il évaluait le potentiel du lieu. Le mois suivant, mon loyer avait presque doublé. Je n’ai même pas pu protester, alors je suis reparti chez mes parents, en rase campagne. Ça n’a pas facilité mes recherches d’emploi...

Fakir : Tu ne t’es pas découragé, là ?

J-M : J’avais encore une motivation intacte. Tu sais, c’est lent, insidieux, lorsque ton courage se barre en miettes, ça se fait à ton insu. J’ai alors envoyé des lettres partout, des plus grandes librairies de France à celles des villes les plus petites comme Sarlat. J’ai été confronté à une discrimination inattendue : la majorité des employeurs dans mon secteur attribuaient en priorité les postes à des locaux. L’étranger à Orléans, c’est déjà l’Amiénois ou le Normand. C’est comme ça que j’ai appris que les habitants de Pau se nommaient les Palois, c’était indiqué sur un des refus que j’ai reçus...

Fakir : Tu as retrouvé un boulot malgré tout ?

J-M : J’avais compris que chaque région recrutait d’abord parmi ses chômeurs et ses pauvres, donc j’ai envoyé une candidature spontanée à la bibliothèque universitaire d’Amiens, et on m’a donné ma chance comme magasinier. Un CES. Ce qu’il y a de terrible avec ce type d’emplois, c’est qu’ils sont soumis aux changements électoraux. Au bout de deux ans, j’allais être pérennisé en CEC (Contrat Emploi Consolidé). On était en 95, la droite est revenue aux affaires, les crédits pour ce dispositif ont été coupés. J’ai rempilé les stages de remise à niveau de tout acabit.

Fakir : C’était enfin concluant ?

J-M : Je ne débouchais en fait sur rien. Là, j’étais petit à petit démotivé. Enfin, j’ai quand même préparé quelques concours, mais j’ai toujours été bloqué par les maths, et les formateurs eux-mêmes, ils n’y croient qu’à moitié de pouvoir t’aider. Retour aux stages, puis RMI donc, un repas par jour, deux, ce serait de la gourmandise...


Fakir
 : Et rien entre les stages ?

J-M : Si. En 99, j’étais livreur de pizza, on était payé 1,40 F la commission. On empochait un peu de pourboires, mais c’est tellement un boulot merdique qu’on se remet à y croire, aux stages, malgré tout...

Fakir : Donc, malgré cette période de galère, tu y croyais à nouveau ?

J-M : C’est con à dire, mais oui. Je croise un formateur d’Amiens Avenir Jeunes dans la rue qui me branche sur une session en PAO (Publication Assistée par Ordinateur). Il n’y avait qu’un moniteur pour une quinzaine de personnes, pas évident de progresser malgré six mois de formation. Donc, hormis la validation de mes acquis, rien de concret, à se demander si le nom des organismes ne sont pas carrément dissuasifs sur le CV...

Fakir : Et depuis ?

J-M : C’est le marasme. Je vis sans illusions. Je me rends régulièrement à l’ANPE, donner des comptes, mais de quoi ? Moi qui ai entamé ma vie active à un moment où on décrochait facilement un job, je vois bien qu’aujourd’hui on embauche plus, on débauche. Certains conseillers en sont bien conscients, mais d’autres te prennent de haut : « Mais que faites-vous de vos journées, Monsieur ? » De quoi te saper le moral vite fait. Et radoter sans cesse la même chose, de peur de te faire radier pour de bon...

Fakir : Tu as déjà eu des soucis à ce niveau-là ?

J-M : L’année dernière, j’ai reçu une lettre de la Direction départementale du travail. On me sommait de m’expliquer sur une longue période d’inactivité. Je vais les voir, et le type me dit « Ça ne va pas passer avec mon directeur ». Depuis, quand je vais à La Poste en début de mois pour consulter mon compte, je flippe qu’ils me sucrent tout ou partie de mon allocation. Et dans les bureaux, on t’interroge comme si tu avais commis un délit. Le contrôleur, il te coupe, multiplie les questions, si bien que tu es vidé, tu ne sais même plus quoi répondre à la fin, tu ne penses plus qu’au pouvoir qu’il a sur toi. Et cette volonté de te placer à tout prix sur des stages, des formations, c’est absurde. La dernière fois, on m’apprenait pour la énième fois à faire mon CV, la photo couleur, c’était le mieux. Le stage suivant, c’était le noir et blanc... Mais en quoi ça joue vraiment de toute façon ? Franchement, moi, si un poste se libère, même à l’autre bout de la France, je signe illico.

(article publié dans Fakir N°29, juillet 2006)

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