Saul Alinsky : Le B.A-BA de l’organisateur

par François Ruffin 07/03/2014

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Une chance pour vous : le “Manuel de l’animateur social” vient de reparaître, sous le titre “Être radical”. De quoi vous former à la révolution marrante...

C’est un lecteur, Clément Vasselet, qui nous a remis le tapuscrit, un soir, après un débat, à la sortie du cinéma de Cergy :
« Saul Alinsky, vous connaissez pas ?
– Non.
– C’est un militant américain. Avec ce que vous essayez de faire, sur Amiens, l’occupation de la zone, tout ça, vous allez adorer.
– Ah bien bien », on a répondu, pas trop convaincus (et fatigués). Ce bouquin allait rejoindre la pile d’un kilomètre de haut des « à lire ». Mais non : aussitôt entamé, aussitôt dévoré. Un vrai régal. Les recettes du petit activiste – un militant qui a mobilisé le ghetto de Chicago, qui était déclaré « ennemi n°1 » par la presse réac, qui voyait se liguer contre lui, sur le tarmac de l’aéroport, le Klu Klux Klan et le conseil municipal lorsqu’il approchait d’une ville. Et tout ça, sans fusil. J’ai fait tourner le bouquin auprès des copains, photocopié en quelques exemplaires, mais à vous, comment l’offrir ? Ce « Manuel de l’animateur social » n’était plus réimprimé depuis 1976. Voici qu’il reparaît, sous le titre « Etre radical » aux éditions Aden. Des extraits, pour vous mettre l’eau à la bouche – et faire de vous des organisateurs de révolution…

Cheveux courts

Il existe certaines règles pour le révolutionnaire qui veut changer le monde, il existe certains principes fondamentaux de l’action politique qui jouent indépendamment du temps et du lieu. Il est primordial de les connaître si l’on veut s’attaquer de façon efficace au système. C’est ce qui fait toute la différence entre un radical réaliste et un radical de papier qui se sert de vieux slogans usés comme « sale flic » ou « sale porc fasciste, raciste » ou encore « putain de ta mère ». Il est étiqueté du premier coup. Si un véritable radical découvre que ses cheveux longs constituent un handicap, une barrière psychologique pour communiquer avec les gens et les organiser, il les fait couper. Si je devais organiser une communauté juive orthodoxe, je ne m’amènerais pas en mangeant un sandwich au jambon, à moins que je ne cherche à être rejeté et à avoir une bonne excuse pour me défiler.

Proprios attaqués

À Chicago, l’Organisation communautaire [la NCO] mène une lutte contre les immeubles délabrés. Il était indispensable de savoir où travaillait et où habitait le propriétaire [de ces immeubles en décrépitude]. Cela demandait une enquête, parfois une filature, menées par l’un ou l’autre des responsables de la NCO. L’arme la plus simple et la plus efficace était le « piquet » : un groupe de locataires et d’amis, accompagnés de clercs, vrais ou faux, mais toujours en costume, se rendait au domicile ou au lieu de travail du propriétaire attaqué. Sur place, on terminait les pancartes : « Tu es un salaud », « Pourquoi fais-tu à nos enfants ce que tu ne voudrais pas qu’on fasse aux tiens », « Cesse de détruire notre communauté » etc, et la ronde commençait sur le trottoir, devant le bureau, autour de la maison ou du pâté de maisons. Pendant ce temps, quelques membres du piquet distribuaient les tracts alentours, et le tract se faisait confidentiel : « Vous savez, votre voisin, Mr Saleson, est moins honnête que vous ne croyez. C’est un propriétaire de taudis. » On pouvait être sûr qu’à la première occasion, l’homme visé se verrait interpeller par ses voisins : “Dites donc, l’ami, on n’a pas acheté ici pour se faire envahir à cause de vous par des Noirs. De deux choses l’une, ou vous réglez vos problèmes avec ces gens ou vous vous en allez.”

Texte mesuré

Pour l’organisateur, le compromis est un mot magnifique, un mot clé. Il est toujours présent dans le déroulement de l’opération. C’est lui qui donne les cartes, permet de respirer et, en général, de remporter la victoire. Si vous partez de rien, exigez 100 % puis acceptez un compromis en rabattant à 30 %, ce sera autant de gagné. Le compromis déclenche un autre conflit qui débouche sur un autre compromis, et ainsi de suite. Avant d’organiser un piquet, les responsables, les animateurs, devaient savoir ce qu’ils demandaient ; le texte de la négociation, ils devaient l’avoir en poche, et ce texte devait être bien mesuré : pour gagner, et donc pouvoir célébrer une victoire, il ne fallait exiger que du possible. Vos gens raconteront aux nouveaux venus comment leur première action s’est déroulée. Ils n’ont jamais su ce que c’était que de gagner et ensuite de le raconter aux autres. Ils ont cela à portée de la main, ne le leur enlevez pas.

Parents visés

Un agent immobilier ne cédait pas, il refusait de signer l’accord amiable. Les animateurs décidèrent alors d’utiliser une autre carte : ils conduisirent leurs cars dans une banlieue résidentielle paisible et firent piqueter la maison des parents de l’agent immobilier (quelques jours auparavant, ils avaient découvert leur adresse). On dit que l’un des vieux s’en trouva mal. Toujours est-il qu’aussitôt prévenu par téléphone, l’agent proposa de signer le fameux papier. Cette victoire fut fêtée. Elle comptait d’autant plus que d’autres agents immobiliers, moins puissants que celui-ci, prirent peur des représailles possibles d’une population qui, à l’occasion, savait s’organiser. (Qu’on imagine la même chose pour les recteurs d’Académie qui, en France, ferment des écoles et en tirent des primes de fin d’années : des piquets « Tu es un salaud ! » devant chez eux... Voire chez leurs parents !)

Réformes préalables

Ce qui empêche un travail efficace d’organisation populaire, c’est le désir de changements rapides et spectaculaires ou l’attente d’une révélation plutôt que d’une révolution. Créer une organisation puissante demande du temps. C’est ennuyeux parfois, mais si l’on s’engage il faut se conformer aux règles du jeu et ne pas se contenter de hurler « l’arbitre au poteau ». Quelle alternative avons-nous à proposer à cette action à l’intérieur du système ? Un dépotoir de formules vides telles que : « à bas le système ! » ; des gueulantes de yippies : « Vas-y ! » ; ou « Fais ce qui te chante ». Quoi d’autre encore ? Faire exploser des bombes ? Tirer sur les gens ? Notre point de départ c’est le système. à part la démence politique, nous ne voyons pas comment on pourrait partir d’ailleurs. Il est primordial pour ceux qui veulent un changement révolutionnaire de comprendre que les réformes doivent précéder toute révolution. Prétendre qu’une révolution peut survivre sans ’assise de réformes préalables au sein du peuple, c’est faire fi de la réalité politique et demander l’impossible.

Pets symphoniques

Les caractéristiques des pauvres sont : 1) le manque d’argent ; 2) une masse d’hommes. Eh bien, partons de là. Les gens peuvent faire preuve de leur pouvoir en votant. Qu’ont-ils encore comme autres ressources ? Ils ont leur corps, mais comment l’utiliser ? Cherchons. Je proposai d’acheter cent places pour un des concerts symphoniques de Rochester. Nous choisirions un concert de musique particulièrement douce. Trois heures avant le concert, aux cent Noirs qui auraient les tickets pour s’y rendre, on servirait un dîner : des haricots – rien d’autre – qu’ils auraient à ingurgiter en grandes quantités. Ils se rendraient alors au concert et on devine la suite. Imaginez un peu le tableau quand l’action commencerait. Le concert serait terminé avant même le premier mouvement ! (Il y a du Freud là-dedans, mais après tout !)
La confusion provoquée sortirait entièrement du cadre de l’expérience de la « bonne » société qui s’attendait au truc classique : réunions de masse, manifestations de rues, confrontations, marches. Même en imaginant le pire, ils n’auraient jamais pensé qu’on pût s’attaquer à leur joyau culturel, leur fameux orchestre symphonique. Deuxièmement, l’ensemble de l’action ridiculiserait la loi et en ferait une farce, car il n’existe pas de loi et il n’en existera jamais qui interdise les fonctions naturelles. Ici vous auriez un mélange de bruits, mais aussi d’odeurs, qu’on pourrait appeler des bombes puantes naturelles.

Élus pressés

Il ne suffit pas d’élire des candidats, encore faut-il exercer des pressions sur eux. Un révolutionnaire devrait toujours avoir à l’esprit la réponse que fit Franklin D. Roosevelt à une délégation venue lui soumettre des propositions de réformes : « D’accord, vous m’avez convaincu, maintenant continuez votre action parmi les gens et faites pression sur moi. » C’est en maintenant la chaudière sous pression qu’on en vient à l’action. Aucun politicien ne peut rester longtemps assis sur une question brûlante si vous la rendez suffisamment brûlante.

Leaders embastillés

L’emprisonnement des chefs révolutionnaires et de leurs partisans remplit trois fonctions essentielles à la cause des pauvres. 1) C’est un acte qui fait ressortir le conflit entre ceux qui ont le pouvoir et ceux qui ne l’ont pas. 2) Il renforce considérablement la position des leaders révolutionnaires au sein de leur propre organisation, en les entourant d’une auréole de martyr. 3) Il permet une identification plus profonde des leaders avec la masse, car les gens comprendront que leurs chefs ont tant d’estime pour eux et sont si dévoués à leur cause qu’ils sont prêts à souffrir la prison. Quand les relations se détériorent entre les déshérités et leurs leaders, l’emprisonnement de ceux-ci s’est toujours révélé un excellent remède. Immédiatement, les rangs se resserrent et les leaders retrouvent l’appui massif de leurs gens.
En même temps, les chefs révolutionnaires doivent choisir les violations des lois et règlements, de façon à ce que leur temps d’emprisonnement soit relativement court, entre un jour et deux mois.
Le problème d’une longue peine de prison est que : a) le révolutionnaire disparaît de la scène de l’action et perd le contact ; b) si son absence se prolonge trop, le public l’oublie et la vie suit son cours ; de nouveaux problèmes surgissent et de nombreux leaders le remplacent. Toutefois, un éloignement temporaire de l’arène de l’action est fondamental pour l’évolution personnelle du leader. En effet, il y a un problème que le révolutionnaire ne résoudra pas tout seul : il lui faut du temps pour réfléchir et rassembler ses idées. II a besoin de solitude pour découvrir le sens de ce qu’il fait, pourquoi il le fait, où il va, ce qui n’a pas marché dans son action, ce qu’il aurait dû faire et, surtout, comment les événements et les actions se relient entre eux pour entrer dans le plan d’ensemble.
Eh bien ! la solution la plus commode et la plus accessible, c’est de se faire mettre en prison.
C’est là qu’il commence à se forger une philosophie, à se donner des buts à long et à moyen terme, à analyser les tactiques qui conviennent le mieux à sa propre personnalité. C’est là qu’il se libère de l’esclavage de l’action, qui l’oblige à penser au jour le jour. Tout leader révolutionnaire de poids doit accepter des périodes de retraite et quitter pour un temps l’arène de l’action. Sans cela, il va d’une tactique à l’autre et il s’agit la plupart du temps de tactiques en queue de poisson. C’est pendant les périodes que j’ai passées en prison que j’ai jeté les bases de mon premier livre, que j’ai mis au point mes idées et défini mes objectifs.

Toilettes occupées

La nouvelle cible choisie fut l’aéroport d’O’Hare, qui connaît le trafic aérien le plus dense au monde. Il s’agissait d’occuper toutes les toilettes de l’aéroport. Le système est simple : vous introduisez une pièce de dix cents dans la serrure, vous poussez,nvous entrez, vous refermez le loquet et vous voici installé pour le reste de la journée, si vous le désirez. L’occupation des toilettes ne présente donc aucun problème. Tout ce qu’il faut, c’est trouver un nombre relativement restreint d’hommes et femmes disposés à occuper ces petites alvéoles, équipés d’une bonne quantité de livres et de journaux. Qu’est-ce que la police peut faire ? Forcer la porte et demander une preuve d’occupation légitime ?

On peut imaginer le spectacle. Les gosses piaillant et implorant leur mère : « Maman, je suis pressé », et la mère désespérée répondant : « Bon, eh bien vas-y, fais-le ici. » O’Hare ne tarderait pas à devenir un véritable merdier. Ce serait un spectacle incroyable et la nation entière en deviendrait un objet de risée. Le Times de Londres ne manquerait pas de signaler à la une la drôlerie de l’incident et de l’opération, et ce serait une expérience des plus mortifiantes et des plus embarrassantes pour les pouvoirs publics. L’administration de la ville eut vent de cette tactique et, moins de quarante-huit heures plus tard, ses responsables se retrouvaient en tête à tête avec l’organisation de Woodlawn. Ils déclarèrent immédiatement qu’il ne faisait pas l’ombre d’un doute qu’ils allaient tenir leurs promesses.

Classe moyenne

L’organisation pour l’action va, dans les dix années qui viennent, se concentrer sur la classe moyenne blanche des États-Unis. C’est là que se trouve le pouvoir.
Quand les trois quarts de la population s’identifient à la classe moyenne, il est bien évident que c’est son action ou son manque d’action qui déterminera la direction du changement. De larges portions de la classe moyenne, celles qui représentent la majorité silencieuse, doivent être mises en branle. à de rares exceptions près, nos activistes et nos révoltés sont des produits de la classe moyenne et se rebellent contre elle. Nos rebelles ont avec mépris rejeté les valeurs et le style de vie de la classe moyenne. Ils la disent matérialiste, décadente, bourgeoise, dégénérée, impérialiste, belliqueuse, brute et corrompue. Et ils ont raison ; mais nous devons démarrer là où nous sommes, si nous voulons rassembler le pouvoir nécessaire qui permettra d’introduire des changements. Le pouvoir et le peuple se trouvent dans la majorité dominante qu’est la classe moyenne. Par conséquent, pour un activiste, renier son passé est une action toute gratuite qui ne peut rien résoudre. Il doit au contraire prendre conscience de la valeur sans prix de l’expérience qu’il a de la classe moyenne. Son appartenance à cette classe, la connaissance qu’il a de ses valeurs et de ses problèmes, est inestimable s’il veut organiser son propre peuple. C’est un contexte qui lui est familier ; il doit faire un retour en arrière pour essayer de comprendre le style « classe moyenne ».

Il se mettra alors à regarder ses parents, leurs amis, leurs façons de vivre, d’un œil nouveau. Au lieu de les rejeter comme un adolescent en révolte, il se mettra à les disséquer et à analyser cette façon de vivre comme jamais encore il ne l’avait fait. II comprendra qu’il ne faut pas rejeter davantage ce qui est « vieux jeu », mais qu’il doit, au contraire, pour lancer l’action, adopter une approche elle-même assez « vieux jeu ». Il sentira opportunément la nature du comportement de la classe moyenne, ses réticences à l’égard de toute grossièreté ou de tout ce qui est agression, insulte et manque de respect. Tout ceci, et plus encore, doit être pleinement saisi et utilisé pour « radicaliser » la classe moyenne. Il faut démarrer doucement, sans les brusquer ni les effrayer, pour ne pas les détourner définitivement de vous.

Préface

On regrette que cette réédition ait viré l’introduction de Jean Gouriou, qui présentait clairement Alinsky, qui décrivait son mode d’organisation, qui s’était rendu à Chicago pour l’observer de près. C’était une excellente porte d’entrée. Du coup, on a décidé de mettre à disposition cette courte introduction (de 40 pages tout de même).

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Introduction de Jean Gouriou

Être radical, de Saul Alinsky, éditions Aden (Belgique), 16 €.

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