S’asseoir aux côtés de Robespierre

par François Ruffin 15/11/2013 paru dans le Fakir n°(61) juillet - août 2013

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Qui a, le premier à l’Assemblée, défendu le suffrage universel ? Qui a réclamé le droit de vote pour les gens de couleur, les Juifs, les comédiens ? Qui a proposé l’abolition de l’esclavage ? Qui s’est opposé à la guerre de propagande ? Robespierre, et lui souvent seul. Ce grand homme que saluait Jaurès, avec chaleur. Que la gauche a souvent lâché, voire lynché, ces dernières décennies. Mais la donne change : Maximilien revient.

On est à l’automne 1791. Aux côtés de Louis XVI, les modérés Feuillants gouvernent mollement. La guillotine n’a pas démarré sa ronde macabre. La Révolution se stabilise ou s’enlise, c’est selon. C’est dans ces journées presque paisibles, pourtant, trop peut-être, sans conflit avec nos voisins, avec seulement une poignée de nobles, quelques milliers d’émigrés, qui s’agitent à nos frontières, c’est dans ces journées paisibles que la Révolution va basculer dans le tragique.

La guerre sainte

À cause d’un homme, notamment, Brissot, le journaliste du Patriote français, le chef de file des Girondins. Élu à l’assemblée législative, il monte à la tribune, le 20 octobre, et s’emporte contre les aristocrates réfugiés à Coblentz : « Éteignez ce foyer en poursuivant ceux qui le fomentent, en vous attachant opiniâtrement à eux, à eux seuls, et les calamités disparaîtront. Cette mesure concerne la conduite que vous avez à tenir à l’égard des puissances étrangères qui maintiennent et encouragent ces émigrations et ces révoltes. Il est temps de montrer à l’univers ce que vous êtes, hommes libres et Français. »
Les députés applaudissent à tout rompre. Dans sa formidable Histoire Socialiste de la révolution française, Jean Jaurès conclut :
« Ce fut une journée fatale. » Jusqu’alors, « la Constituante s’était enfermée étroitement dans la politique intérieure, elle avait répudié tout esprit de conquête, toute propagande systématique au dehors. Brissot agrandit soudain cette pauvre petite question des émigrés pour ouvrir tout à coup devant la France je ne sais quelle perspective troublante et enivrante d’action infinie. »
En décembre, au parlement toujours, Brissot se fait militaire missionnaire, toujours plus enthousiaste : « La guerre ! la guerre ! tel est le cri de tous les patriotes, tel est le vœu de tous les amis de la liberté répandus sur la surface de l’Europe, qui n’attendent plus que cette heureuse diversion pour attaquer et renverser leurs tyrans. » Et il en appelle à une « guerre pour l’honneur », une « guerre sainte », une « guerre expiatoire, qui va renouveler la face du monde et planter l’étendard de la liberté sur les palais des rois, sur les sérails des sultans, sur les châteaux des petits tyrans féodaux », une guerre, en vrac, contre la Russie, l’Espagne, la Suède, l’Autriche…
Jaurès tranche : « La guerre a été machinée. La Gironde y a conduit la France par tant d’artifices, qu’on n’a pas le droit de dire que la guerre était vraiment inévitable. L’Europe voulait la paix. »
Et pourquoi la Gironde a-t-elle précipité le pays dans cet abîme ? Par esprit d’intrigue. Pour démasquer le roi et les Feuillants comme des traîtres ou des mous, pour les remplacer au pouvoir.

Au son du canon

Dans cette ivresse belliciste, qui va oser un « non », qui va prévenir les futurs périls ? Marat, notamment, qui avait même refusé la réunion de la Savoie à la France, l’invasion de la Belgique. Mais la grande voix qui porte, c’est celle de Robespierre. Elle s’élève, ironique et chargée de colère, d’inquiétude, au club des Jacobins :
« Certes, j’aime autant que M. Brissot une guerre entreprise pour étendre le règne de la liberté, et je pourrais me livrer aussi au plaisir d’en raconter d’avance toutes les merveilles.
« N’importe, vous vous chargez vous-même de la conquête de l’Allemagne, d’abord ; vous promenez notre armée triomphante chez tous les peuples voisins ; vous établissez partout des municipalités, des directoires, des assemblées nationales, et vous vous écriez vous-même que cette pensée est sublime, comme si le destin des empires se réglaient par des figures de rhétorique. Nos généraux conduits par vous ne sont plus que des missionnaires de la Constitution ; notre camp, qu’une école de droit public…
« Il est fâcheux que la vérité et le bon sens démentent ces magnifiques prédictions… La plus extravagante idée qui puisse naître dans la tête d’un politique est de croire qu’il suffise à un peuple d’entrer à main armée chez un peuple étranger pour lui faire adopter ses lois et sa constitution. Personne n’aime les missionnaires, et le premier conseil, que donnent la nature et la prudence, c’est de les repousser comme des ennemis… C’est se former des choses une idée exagérée et absurde, de penser que, dès le moment où un peuple se donne une constitution, tous les autres répondent au même instant à ce signal. »

Jaurès approuve : « Quel sens merveilleux de la réalité, surtout quel sens des difficultés, des obstacles, chez cet homme que d’habitude on qualifie d’idéologue, de théoricien abstrait ! Robespierre, pour détruire les illusions propagées par la Gironde, atteint à une profondeur d’analyse sociale, et, si l’on me passe le mot, de réalisme révolutionnaire qu’on ne peut pas ne pas admirer. »
Et contre les folâtres, qui croient que la République s’exporte au son du canon, Robespierre délivre une analyse de classe : « S’il arrive une révolution dans ces pays, elle ne peut être que graduelle, elle commence par les nobles, par le clergé, par les riches, et le peuple les soutient lorsque son intérêt s’accorde avec le leur pour résister à la puissance dominante, qui est celle du monarque. C’est ainsi que parmi nous ce sont les parlements, les nobles, le clergé, les riches, qui ont donné le branle à la révolution ; ensuite le peuple est venu. Ils s’en sont repentis ou, du moins, ils ont voulu arrêter la Révolution lorsqu’ils ont vu que le peuple pouvait recouvrer sa souveraineté ; mais ce sont eux qui l’ont commencée ; et, sans leur résistance et leurs faux calculs, la Nation serait encore sous le joug du despotisme. »

Intransigeante volonté

Malgré cette « prédication de paix, de prudence, de modération », dixit Jaurès, la guerre est déclarée le 20 avril 1792. Et c’est une boîte de Pandore, en pire, qui s’ouvre. Le bonheur n’est plus à l’ordre du jour : « C’est la guerre qui devient maintenant la fonction suprême de la Révolution, note Jaurès. La Nation tout entière se hausse au suprême danger. » Il faut lever 300 000 hommes, et les fortunes pour les nourrir, les vêtir, les armer, ces soldats. En Vendée, « le tocsin sonne : les paysans se rassemblent par bandes et vont courant les villages pour exciter partout les colères. Les paysans ne veulent pas de “conscription”, ils ne veulent pas de “tirage au sort”. »
La patrie est en danger, à l’intérieur, avec les Chouans, mais à Marseille également, à Bordeaux, à Montauban. Et à l’extérieur, c’est la défaite de Neerwinden, c’est Dumouriez qui trahit et veut marcher sur Paris, c’est l’Empereur d’Autriche qui ne songe plus seulement à rétablir la royauté, mais aussi à démembrer cette France qui l’effraie tant, à écraser « cette secte impie dont les principes exécrables menaçaient d’infecter le monde d’un barbarisme universel. »
L’heure n’est plus à la modération. Et les Girondins, qui ont déclenché cette lutte immense, sont incapables de la mener, d’avoir ce sursaut d’énergie inflexible, d’intransigeante volonté : « Les partis hésitants ou critiques à l’excès, disputeurs et vains, disparaîtront, annonce Jaurès, écrasés par des hommes de résolution et de combat. » Et au premier rang de ces hommes, Robespierre : lui qui ne l’avait pas voulue, cette guerre, lui qui ne l’avait pas souhaitée, cette tension de tout le pays, lui qui les avait prévenus, les pièges, lui qui l’avait votée, l’abolition de la peine de mort. Mais avec l’ennemi est à nos portes, dans notre sein même, c’est vaincre ou mourir, désormais : « Toute défaite sera une trahison » adresse le Comité de Salut public aux officiers, et le général Custine est condamné à mort le 27 août 1793 pour avoir reculé. Jaurès traduit le message : « Voici la tête de Custine. Ô généraux ! Prenez garde ! C’est seulement dans la victoire que vous échapperez à la guillotine ! »

Dracula élu

À l’occasion, dans les sept volumes de son Histoire Socialiste…, Jean Jaurès regrette le « tempérament aride » ou la « pensée courte » de Maximilien. Mais il demeure, pour lui, le « point d’équilibre » de cette Révolution, et à lire cette somme, on regarde Robespierre un peu comme un funambule, qui tente d’avancer sur un fil, pour que la Révolution ne tombe pas, qu’elle progresse à petits pas, sans basculer à droite dans la contre-révolution – royaliste ou fédéraliste – ou à gauche, avec des Enragés qui voudraient tout, tout de suite, trop vite, tout seuls, sans le reste d’un pays qui ne suit pas. Sa chute à lui sera d’ailleurs celle de la Révolution. Avec des réserves, mais voilà son héros, à Jaurès, ce Jaurès qu’on nous dépeint en petit-bourgeois ventripotent, socialiste modéré du début du siècle, que les dirigeants du PS nous servent à toutes les sauces pour mieux noyer leurs renoncements, que même Sarkozy s’est permis de citer, voilà l’homme que Jaurès embrasse : « Je suis avec Robespierre, et c’est à côté de lui que je vais m’asseoir aux Jacobins. »
C’était ça, la gauche.
C’était sa tradition historiographique, avec Albert Mathiez, Albert Soboul, Claude Mazauric, Michel Vovelle. C’était sa tradition politique, revendiquée par un Léon Blum, un Maurice Thorez, un Jean Ferrat, et c’est sous son catafalque que défilait la foule du Front populaire le 14 juillet 1936. Robespierre appartenait à son Panthéon, jusqu’aux années 1970 au moins. Puis elle a reculé, idéologiquement. Robespierre en fut un symptôme : on le décrivait en Dracula, tyran sanguinaire, fanatique des cous tranchés, et la gauche ne le défendait plus. Elle acquiesçait, courbait l’échine, honteuse. Oui, quelle horreur ce fut, que cette Terreur ! Combien les Girondins étaient bien plus sympathiques, ou Danton pourquoi pas. Et le Comité de Salut public annonçait bien le totalitarisme, Staline, Mao, les Khmers étaient déjà en lui, en gestation. « L’Incorruptible », même cet éloge faisait frémir, prêtait à sourire, dans ces décennies 80, 90, où l’Argent dominait, où la corruption des cœurs ne s’apercevait plus tant elle était devenue la norme. François Furet faisait fureur avec son Penser la révolution française, qui voulait surtout l’enterrer : « 1789 ouvre une période de dérive de l’histoire ». Jean-Paul Goude, pour le bicentenaire, transmuait ce choc universel en un défilé de haute couture. Et toutes les âmes attiédies s’exclamaient que oui, cette Révolution aurait dû s’arrêter, allez, à 1791, quand elle était encore sage, quand la propriété était respectée, quand le peuple ne s’en mêlait pas trop, quand l’ « égalité », cette calamité, n’obsédait pas les sans-culotte. Tout ne fut, après, qu’un immense bain de sang. Ainsi soufflait l’air du temps, parfois jusqu’à son extrême gauche médiatique : Michel Onfray dressait un « éloge de Charlotte Corday », glorifiant l’assassine de Marat – tandis que Robespierre n’apparaissait à ce même philosophe libertaire que comme un « fanatique », à l’égal de l’écrivain collaborateur Raymond Brasillach, « célèbre dans l’exercice de la Terreur et de la guillotine ». Dans les esprits, la réaction l’avait emporté.

Robespierre, le retour

La donne change. Une gauche renaît. Lentement, elle se structure idéologiquement : « lutte des classes », « marxisme », « nationalisation », ne lui sont plus des mots interdits. Et elle se réapproprie son histoire, un peu. Trois livres en témoignent. Trois livres, parus coup sur coup. C’est la republication, d’abord, des œuvres de l’historien Henri Guillemin, aux éditions Utovie, dont Robespierre, politique et mystique, ou encore son précis : 1789 : silence aux pauvres ! C’est, ensuite, Eric Hazan et son Histoire de la révolution française (La Fabrique). C’est, enfin, le bref ouvrage de Alexis Corbière et Laurent Mafféïs, tous deux membres du Parti de Gauche, tous deux trentenaires, et qui lancent comme un appel « Robespierre, reviens ! »
Tous trois renouent avec une tradition. Tous trois « vont s’asseoir aux côtés de Robespierre » et en assument l’héritage. Car qui a, le premier à l’Assemblée, défendu le suffrage universel ? Qui a réclamé le droit de vote pour les gens de couleur, les juifs, les comédiens ? Qui a imposé le contrôle des prix sur les produits de première nécessité ? Qui a proposé l’abolition de l’esclavage, puis l’a imposée – aux mots de « Périssent les colonies s’il doit vous en coûter votre bonheur, votre gloire, votre liberté » ? Robespierre, et lui souvent seul.
En le lâchant, en le lynchant parfois, la gauche abandonnait son événement fondateur, à la fois terrible et magique comme l’est l’histoire dans ses grondements. Ce temps semble s’achever où nous regardions nos grands hommes, avec leurs faiblesses, nos champions de l’égalité, se laissaient traîner dans la boue.

Mais pourquoi s’attacher à ces querelles anciennes ? Dans sa fabuleuse épopée, Jaurès cite « le communiste Babeuf, votre maître et le mien, celui qui a fondé en notre pays la doctrine socialiste » : « Réveiller Robespierre, écrit Gracchus Babeuf, c’est réveiller tous les patriotes énergiques de la République et avec eux le peuple. Rendons à sa mémoire son tribut légitime. Le robespierrisme, c’est la démocratie, et ces deux mots sont parfaitement identiques. Donc, en relevant le robespierrisme, vous êtes sûrs de relever la démocratie. »

Catalogue

« Il y a en France une tentation de la nuit du 4 août dont il faut se débarrasser. »
Jean-François Copé, septembre 2009 – hostile, donc, à l’abolition des privilèges...

« La Révolution a fait beaucoup de mal et a fracturé la société, elle a désappris aux Français le goût de l’effort. »
Jean-François Copé, juillet 2010.

Robespierre ? « Un tyran sanguinaire qui a déshonoré la Révolution française. »
Jean-François Copé, mai 2012.

« Au secours, Robespierre revient ! »
Franz-Olivier Giesbert, avril 2012.

« L’histoire de notre pays s’est arrêtée en 1793, à la mort de Louis XVI. Cet événement a marqué la fin de notre civilisation, on a coupé la tête de nos racines et depuis on les cherche. »
Lorant Deutsch, Le Figaro, mars 2011 – auteur de Métronome, roman anti-révolutionnaire sur la Révolution : 1,5 million d’exemplaires vendus, et adapté à la télévision sur France 5.


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Vos commentaires

  • Le 21 mai à 19:21, par BOROTTO En réponse à : S’asseoir aux côtés de Robespierre

    On peut aussi lire avec profit et rapidité (120 pages) :
    Robespierre, une politique de la philosophie, 1990, PUF collection « Philosophies », de Georges Labica, un auteur à redécouvrir pour ne nombreuses autres raisons.

  • Le 13 juillet 2014 à 09:55, par thierry vanhee En réponse à : S’asseoir aux côtés de Robespierre

    L’article résume très bien la méconnaissance autour de Robespierre, volontairement entretenue depuis des décennies par la classe politique et les médias.
    Merci d’avoir cité le nom d’Henri Guillemin, historien méticuleux, d’une gigantesque érudition , auteur par ailleurs d’un remarquable opuscule à charge contre Napoléon.
    Ca fait du bien de se sentir un peu moins seul...

  • Le 19 novembre 2013 à 16:29, par Jack Sonfive En réponse à : S’asseoir aux côtés de Robespierre

    Henri Guillemin : Robespierre :

    http://www.youtube.com/watch?v=yKTf_7plWHU

  • Le 16 novembre 2013 à 16:15, par BEYER Michel En réponse à : S’asseoir aux côtés de Robespierre

    C(est vrai que l’on peut faire une autre lecture de la personnalité de Robespierre.
    J’avoue ne pas connaître « Libertalia ». Pour ma part je vous recommande de vieux livres :
    « Guerres civiles en France » de Laponneraye et Hippolyte Lucas 2ième tome (1847)
    « Histoire de Robespierre » de Ernest Hamel 3ième tome (1865).

    Bien sûr, les auteurs sont des Robespierristes convaincus. Ernest Hamel met à mal d’ailleurs plusieurs affirmations de Michelet, sur la base d’archives que Michelet semble avoir ignoré

  • Le 15 novembre 2013 à 22:22, par philippe En réponse à : S’asseoir aux côtés de Robespierre

    les émissions télévisées de Henri Guillemin ici : http://www.rts.ch/archives/recherche/?keywords=Henri+Guillemin

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