Robien le Parisien : l’ami des riches (1/2)

par L’équipe de Fakir 01/07/2007 paru dans le Fakir n°(33) Avril - Mai 2007

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Au Logement, aux Transports puis à l’éducation, Gilles de Robien
a passé cinq ans dans les ministères. Avec quel bilan, ses années parisiennes ? Pas bien lourd : des appartements pour les riches, des camions sur les autoroutes et moins de profs dans les écoles.

De quoi expliquer que, impopulaire jusqu’à l’UMP, il déserte la capitale et s’en retourne à Amiens...

Dans son Manifeste pour éviter la gueule de bois, Gilles de Robien s’enorgueillit : « L’internaute qui clique aujourd’hui sur le mot « Robien » constate que la majorité des pages concernent ce dispositif d’aide à l’investissement locatif qui a créé 150 000 logements de plus. » On a mené l’expérience sur Google, et notre maire ne ment pas : www.loi2robien.com, 5500 façons de réduire vos impôts !, www.de-robien.fr, Devenez propriétaire avec 0 € d’apport, www.defiscalisation-info.com, Moins d’impôts en toute sécurité, www.mongenie.com, Testez votre potentiel de défiscalisation !, plusieurs dizaines de milliers de liens en tout. C’est bien ainsi que notre maire passera à la postérité : comme l’ami des riches.

Certes, Quilès avant lui, et Périssol, et Besson, chaque ministre du Logement avait créé un avantage fiscal à son nom. Mais jusque-là, les investissements étaient soumis à des contraintes : plafonnement des loyers, ressources des locataires... Autant de contreparties sociales que « l’amortissement Robien » a supprimées : dorénavant, le propriétaire peut louer sans tenir compte des ressources de son locataire. De même, la location à ses enfants est autorisée. Et la défiscalisation est conséquente : 65% du prix d’achat échappe à l’impôt sur le revenu. Comme le résume le site www.defiscalisationonline.com : « Le rendement de l’immobilier est supérieur au rendement de la majorité des produits financiers. »

Seuls les chiffres comptent

Voilà ce qu’a réussi Gilles de Robien : transformer l’immobilier en un « produit financier » comme les autres. Un promoteur en témoigne : « Quand on est arrivés sur le marché, on était regardés de travers par la profession. Nous, les bâtiments, on s’en fichait complètement. Avec la défiscalisation Robien, peu importe le support : les immeubles, même les clients ne les verront jamais. On investit là-dedans comme on gère un portefeuille, des Sicav, des actions. C’était très agressif. Région par région, on avait dégoté le fichier des professions libérales, via un call center : « Vous êtes lourdement imposé, on vous propose une solution rapide, clé en main. » On les rassure : « Vous n’aurez pas à vous embêter avec les locataires, pas de réparations à effectuer, pas d’artisans à contacter, rien. » On dématérialise. Ce qui compte, c’est juste les chiffres : « Combien vous gagnez ? Combien vous payez d’impôts ? On monte un dossier d’emprunt, comme ça vous n’avez pas à débourser un seul sou, et à la fin cela vous appartient. » Nous, on fournissait le « package » : notaire, agents immobiliers, banques, etc. C’était un basculement dans le milieu, auparavant pépère : le notaire, ou l’agent, qui connaît des notables dans sa ville, qui fréquente une clientèle régulière, qui va leur montrer des terrains, etc. Nous, ça fonctionnait au one-shot : pas de relation suivie avec le client. On monte un coup ensemble et au revoir. Aujourd’hui, tout le monde s’y est mis. »

Spirale de l’inflation

Qu’importe, après tout. Qu’importe que la pierre devienne un « produit financier », qu’importe qu’on aide les riches, qu’importe, pourvu que ça marche. Pourvu que cesse la pénurie de logements. Or, Gilles de Robien peut, en apparence, se flatter d’une relative réussite : 180 000 logements défiscalisés ont été construits depuis 2003. Un véritable « redressement », constate la Fondation Abbé Pierre... Qui ajoute : « D’un point de vue social, le bilan est tout autre. »

Attirés par l’avantage fiscal, « les propriétaires se sont jetés sur le foncier disponible, en acceptant souvent de payer des prix supérieurs au marché » (Alternatives économiques, déc. 2007). Si bien que le coût des terrains a explosé : « Les accédants à la propriété doivent maintenant acquérir les terrains à des prix supérieurs de 30% à 40% par rapport à 2003 », évalue la Fondation Abbé Pierre. « Un représentant de l’agglomération de Bordeaux avance que le dispositif Robien serait à l’origine de l’augmentation des prix de l’immobilier, qui s’établit à 54% depuis 2003. » Et 80% à Amiens, estime l’agence immobilière Témara... Du coup, c’est « tout le marché locatif privé [qui] se voit engagé dans une spirale inflationniste ». Ce système d’aides publiques, au lieu de réguler l’évolution des prix, amplifie le mouvement à la hausse.

L’impact du Robien « renforce les handicaps déjà nombreux que rencontrent les organismes HLM : terrain coûteux, entreprises accaparées par les chantiers des promoteurs, appels d’offres infructueux. Il rend encore plus difficile et plus improbable la production de logements sociaux (...) La plus grave des conséquences, poursuit la Fondation, réside dans l’appauvrissement des couches moyennes sous l’effet de ce mécanisme, et dans la plus grande dépendance des catégories les plus modestes vis-à-vis du logement social et des solutions d’habitat indignes dont elles resteront captives ».

Gilles de Robien s’insurgeait, en 2003, lors d’une conférence de presse : « Les premières victimes, ce sont tous ces Français qui ont tant de mal à trouver un logement locatif correspondant à leur budget. »

Tant pis si, au bout du compte, la situation a empiré : l’offre locative augmente, et la statistique peut être brandie comme un trophée. Tant pis, encore, si cette défiscalisation a un prix pour la collectivité. Calculé par la Fondation Abbé Pierre, le résultat laisse rêveur : le coût supporté par l’état représente entre 66% et 100% de l’aide apportée... Pour un logement social.

« Locataires et propriétaires s’opposent ainsi dans un relent de lutte des classes, attisé par certains mouvements politisés, ce qui me paraît improductif », regrettait Gilles de Robien. Et le même concluait : « L’idéologie est mauvaise conseillère. » En effet, aider « les riches », ce n’est pas de l’« idéologie » : juste du pragmatisme...

L’abbé Pierre en colère

De notre envoyé spécial sous terre

Croisant l’abbé Pierre, Gilles de Robien se prosternait devant la « conscience de notre pays », et se lançait dans une envolée sociale sur ces « plus démunis [qui] ont besoin de logement, mais aussi d’un travail, d’une scolarité, d’une sécurité sociale viable, de respect et d’amour ». Avant d’achever : « Soyez sûrs que nous sommes tous prêts et résolus à répondre « présent » à votre appel. » Le même, fraîchement arrivé au ministère du Logement, saluait d’ailleurs le travail de la Fondation Abbé Pierre : « Il est des événements qui rythment l’année, qui sont des rendez-vous importants que tout le monde attend. La publication de votre rapport est de cette nature, car il est désormais, depuis huit ans, un document de référence sur la situation du logement et surtout du mal-logement en France. » Que raconte, aujourd’hui, ce « document de référence » sur les mesures prises par Gilles de Robien ? Sans concessions :

« Le « Robien », créé en 2003, illustre cette dérive de la production vers des logements qui s’avèrent inaccessibles aux ménages modestes et à plus forte raison aux pauvres. Cette situation est d’autant plus insupportable que ces logements bénéficient d’une aide budgétaire de l’état pour un montant comparable à celui qui est accordé au logement social (de l’ordre de 20 000 e par logement), sans aucune contrepartie sociale (niveaux de loyer élevés, absence de conditions de ressources pour les locataires). Cette aide aux investisseurs privés conduit à la hausse des prix fonciers et immobiliers et rend donc plus difficile la construction de logements sociaux. Le processus que génère la production de logements « Robien » provoquera probablement dans certaines zones un appauvrissement des couches moyennes confrontées à l’augmentation des loyers, et plus certainement une plus grande dépendance des catégories les plus modestes vis-à-vis du logement social et des solutions indignes, dont elles resteront captives. Le « Robien » aura ainsi contribué, avec l’aide de l’état, à fabriquer une autre ségrégation sociale, par l’éviction des pauvres de toutes les zones urbanisées marquées par cette mécanique inflationniste. » (Rapport mal-logement, 2006)

Cet « évinceur de pauvres », Gilles de Robien, assistait néanmoins, le 26 janvier, à la cathédrale Notre-Dame de Paris, aux funérailles de l’abbé Pierre. Il communiait en compagnie de Nicolas Sarkozy, tandis que son gouvernement saluait « la mémoire d’un homme de coeur et d’engagement, qui a montré à tous le chemin vers les plus démunis », etc.
C’est sous l’encens, cette fois, plutôt que sous les gaz lacrymogènes, que l’on espère étouffer l’esprit rebelle...

Pas de cadeau pour les pauvres

« On construit aujourd’hui deux fois plus de logements sociaux qu’en 2000 et en 2001. » C’est Gilles de Robien qui se livre à ce décompte dans son livre. Soit : mais, primo, notre maire s’attribue ici le bilan de son successeur. Car c’est Jean-Louis Borloo qui a relancé ces constructions, tandis que Robien s’était davantage illustré par des gels de crédits. La Fondation Abbé Pierre le notait : « L’année 2003 restera la plus mauvaise année pour la construction de logements sociaux depuis 1953. » Secundo, l’habitat « social haut de gamme » a augmenté : ce segment a été multiplié par 2,5 depuis 2002. Dans le même temps, « les mises en chantier des HLM catégories Plus et Plai – c’est-à-dire du logement social normal – n’a progressé que de 4% » (Alternatives économiques, février 2007). Et la Fondation Abbé Pierre de conclure : « Jamais la part des produits nouveaux destinés à des ménages à revenus modestes n’aura été aussi faible sur le marché. »

(article publié dans Fakir N°33, mai 2007)

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Vos commentaires

  • Le 6 novembre à 18:05, par Triste En réponse à : Robien le Parisien : l’ami des riches (1/2)

    C’est fou cette volonté d’utiliser l’immobilier comme un vulgaire PEA. Des gens vivent dans ces logements « financiers ». L’immobilier de « bon père de famille » disparaît. Robien, Scellier, Duflot saupoudrés des réformes des professionnels du droit de la loi macron... on avance tranquillement vers la catastrophe.