Requiem pour un camping

par L’équipe de Fakir 20/04/2015 paru dans le Fakir n°(66) juillet - août 2014

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Ca y est, c’est les vacances, le beau temps et le soleil qu’arrivent. Mais Fakir poursuit la lutte. Car les affreux capitalistes, si si, profitent de l’été pour laminer le service public. Non pas EDF, ni La Poste, pire : c’est le camping municipal du Crotoy qui était menacé. Dès l’an prochain, a annoncé la maire, il serait remplacé par un entrepôt où laver les moules.
De nos envoyés spéciaux (qui avaient oublié leurs maillots de bain).

Devant l’entrée, de la peinture sur la chaussée – et c’est pas écrit « Allez Virenque » : « Non à la (passage pour piéton) fermeture du camping. » Un mot d’ordre qu’on retrouve, à l’intérieur, sur les grillages, les cabanons, les toilettes, les caravanes, les nains de jardin, les vélos des enfants, etc. Qui ne brandit pas sa pancarte porte les stigmates du « jaune », judas traître à la cause estivale.Dès l’entrée, coup de pot : on croise la secrétaire de l’association, Frédérique, et la vice-présidente,
Sylvie, fers de lance en bermuda de la contestation. Elles sont démontées : « J’étais plein de goût, ce matin en me levant, et puis c’est retombé. » À cause du Journal d’Abbeville : la maire Roselyne Bourguelle affiche sa fermeté, le ministre Gilles de Robien se montre plus solidaire des moules que du tourisme, et les vacanciers sont accusés de ne pas consommer leurs crabes sur place.Après un tel choc, c’est juré : le combat va se durcir. « Le 14 juillet, nous raconte t’cho Louis, on a défilé droits comme des i. La maire avait dix pleupleus, et nous on marchait à 150 derrière des banderoles. » La mère à Nono complète : « Les gens du village, ils nous applaudissaient. On a suivi pour le vin d’honneur, et on a tous fixé la maire droit dans les yeux. Elle passait du rouge au blanc, elle enlevait ses lunettes, elle les remettait. Une employée est venue, elle a tendu deux petits morceaux de brioche pour nous tous  : “Ne vous en faites pas, Madame, je lui ai dit. Nous on est partageurs.” Et j’ai distribué des miettes à chacun. »
Pour le corso fleuri du 3 août, ils envisageaient une nouvelle procession : « On allait faire trois chars. Le premier, avec une tente, des chaises de camping, des gamins et on aurait inscrit “Camping des Dunes 2003”. Le deuxième, on aurait fait porter un cercueil par des enfants – “la mort du Camping des Dunes 2003”. Et le troisième, on aurait mis une machine à laver des moules, “Camping des Dunes 2004”. »

Mais finie cette symbolique pour sociaux-démocrates timorés. On passe à l’action, la vraie, la cogne, la Clint Eastwood : « On va porter plainte, on a déjà pris un avocat. D’après lui, on peut la séquestrer. Du moment qu’on lui donne à manger et à boire, c’est bon. Alors, elle va en bouffer des moules à l’eau de mer ! » Déjà une manif, une association, un avocat, des banderoles, une caisse commune, etc., je m’étonne auprès des passionarias : « Vous étiez syndicalistes, dans la vie active ? » Frédérique et Sylvie sourient, échangent un regard complice : « On veut pas tout mélanger. Ici, c’est le camping. » Et fièrement : « Tout ce que je peux vous dire, c’est que mon ancien patron, je l’ai mis aux prud’hommes. Et j’ai gagné !
— Moi aussi ! »

En clair, on est tombés sur la CGT section « tongs » : « C’est que des ouvriers, ici, et quelques militants.
— Et ça vous manquait, non, la bagarre ?
— Bah oui hein ! »

Investissement

« J’avais une caravane depuis deux ans, raconte une dame, la trentaine. En juin, on a eu l’occasion d’acheter un mobil home, un million [10 000 F, 1500 €]. J’ai demandé au gérant du camping, il m’a répondu “OK, pas de problème”. J’ai encore payé 6 000 F pour le transporteur, et on s’est installés ici le 29 juin. » Dix jours plus tard, le 9 juillet, la nouvelle éclatait : le camping devait fermer. Une vraie tuile pour cette mère-célibataire :
« Je suis intérimaire à Avelin, près de Lens. Un coup je travaille, un coup je travaille pas…
— Dans quoi ?
— Dans tout ce que je peux trouver. Je sors d’un CES
[Contrat emploi solidarité, les CAE de l’époque], j’épuise mon chômage et puis je vais toucher le RMI. Avec trois enfants, à leur âge, 13, 11 et 8 ans, c’est bien de venir ici. Au long de l’année, on se prive sur les marques. Si le grand réclame des Nike, je lui explique que non.
— Et ils comprennent ?
— Oui, parce qu’ils veulent des vacances.
— Et pour l’année prochaine ?
— Faudrait encore payer 6 000 F pour le déplacement. » Au risque de s’enliser dans les crédits…"

D’autres mobil homes sont, avec le temps, devenus immobiles. Ne reste plus, pour protester, qu’ « à les brûler sur place » : « On va donner du boulot aux pompiers ! », s’emporte Michel Toth, chaudronnier à la retraite, d’origine yougoslave (« et un Yougoslave, ça ne ment pas »). Même réflexe pour la mère à Nono : « En partant, je casse tout, le plafond, les parois, tout le bazar. » Comme Frédérique (« un auvent à 7 000 balles ») ou Sylvie (« un cabanon à 3 000 F »), elle met le fric en avant pour justifier sa colère : 35 000 F pour racheter le mobil home et autant de réparations. C’est le langage de Combien ça coûte, un prêt-à-avaler pour journalistes. Mais derrière ces chiffres perce un autre investissement, plus personnel : « C’est un an de travaux, au moins. Les vieilles caisses, on les a virées, on a installé des nouveaux sièges. On a posé des lambris. À la fin, j’ai cousu les coussins. Même le lavabo, on l’a changé. Dehors, on a coupé les herbes, on a repiqué des géraniums et il pousse même quelques tomates. » À l’intérieur, chez tous, c’est un modèle d’ordre et de propreté : on croirait une compétition avec ma mère, elle qui déclenche le plan Orsec dès qu’un verre sale traîne dans l’évier…

Et dehors, idem. Des pelouses rases, des petits pots d’iris dans des grands, des planches qui luisent leurs deux couches de vernis annuelles. Quant à l’agencement, il répond à des lois, héritées du nombre d’or et de Léonard de Vinci : « Comme la porte ne correspondait pas aux canons, on l’a changée la semaine dernière. » Désormais, elle ressemble à toutes les autres : en bois, peinte en verte et à bouts ronds – les autres modèles, en fer, pointu, rouges, bleus ou jaunes étant verboten. Quant aux cabanons, chacun a mis le sien aux normes : « Aujourd’hui, il faut du 2 m sur 2 m. Donc j’ai dû découper le nôtre. » Et chacun a recouvert son toit de « schingel vert », conformément aux exigences municipales : « Maintenant qu’on s’est tous pliés à ça, maintenant que la mairie a obtenu ses étoiles, faut qu’on décampe ! »
Eux se sont attachés à leur mobil home, leur bungalow, leur carré de gazon comme à une résidence secondaire – qu’ils louent depuis dix, quinze ou vingt ans. Un petit coin de paradis balnéaire d’où on les exproprie, sans pitié ni discussion.

Un entre-soi populaire

Nono est un peu simplet.
Casquette de traviole, il circule sur son biclou à travers les travées. On le moque gentiment : « Alors, tu t’es lavé ce matin ? » On l’encourage d’une tape dans le dos. On lui redresse sa pancarte. Et sa mère s’enchante : « Cette carriole, c’est une donation du camp à Nono. Comme ça, il la traîne derrière son vélo et il aide le gardien. Il débarrasse les plantes. Il ramasse les poubelles. L’an dernier, on l’avait bien décorée, avec des fleurs, et il a défilé pour le corso avec ça. » Elle s’inquiète : est-ce qu’ailleurs, son fils chéri, on l’accueillera à bras ouverts ? Est-ce qu’on ne le rejettera pas, comme avant et comme souvent ?
Car au camping municipal, « on est bien ». On est dans un entre-soi populaire, « de petites vacances pour petites gens, et ils nous les enlèvent ! » Une communauté, qui vit ensemble : « Tous les jours au soir, on est réunis. On joue au rami jusqu’à des 2 h du matin. Le midi, c’est l’apéritif. Après la sieste, c’est le café chez l’un chez l’autre, chez maman. » Tandis qu’aux Aubépines, par exemple, « c’est plus snob. Y a des cadres. Chacun reste dans sa caravane, ça ne se fréquente pas beaucoup comme ici. On a mis longtemps avant de prendre le café chez un voisin. »
Aux Dunes, à l’inverse, les « dons » et « contre-dons » ne cessent jamais. Vers 11 h, t’cho Louis et sa femme prennent un « t’cho jaune » chez Michel et sa femme. A 16 h, les rôles sont inversés : Michel et sa femme prennent un « t’cho rosé » chez t’cho Louis et sa femme – qui nous invitent. On discute de l’improbable ascension de notre hôte au firmament : « J’ai demindé, mais y a pons de place là-haut. Et puis, je foutrais trop le bordel : les femmes se baladent nues. » Avant que sa tendre et chère, théologiquement avertie, ne le déçoive : « Là-haut, y a que des âmes. » Une dame passe, et on lui remet le Journal d’Abbeville – on lui propose un « t’cho coup » qu’elle décline, pour cause de myrtilles dégoulinant dans son sac plastique. On sort pour nous les palets bretons, et t’cho Louis raconte comment « pour déplacer le chalet et les plaques, c’est tout le voisinage qui a aidé ». La mère à Nono apparaît à son tour, et dégaine sa vanne la première : « Alors, dans votre état, vous allez nous jouer de l’accordéon ? » La contre-vanne ne tarde pas : « Si les touches c’est ton corps, je veux bien en jouer moi… » Et tous se marrent.
C’est étrange : à la radio, toujours, un vrai refrain, président, ministres et députés parlent de « reconstruire du lien social ». Ici, il existe, et on s’apprête à le détruire. Comme si ce n’était qu’une bagatelle. Comme si, naturellement, il repousserait plus loin.

Ce lieu a une histoire. Une petite. Qui n’a trouvé ni son Victor Hugo ni son Monsieur Hulot : des couples, comme Frédérique, passant leur voyage de noces aux Dunes. Des mamans, comme Sylvie, un colis de huit jours dans les bras, sautant de la maternité à la caravane. Des grands-mères qui, « il y a 50 ans, là, sous la tente, à cet endroit, comme eux, mais il y a un demi-siècle », ont passé leurs congés payés. Des parenthèses de bonheur, souvent, dans une vie de labeur.
Loisir méprisé des classes méprisées, c’est sans gants qu’on a balayé ce camping : jamais la maire ne s’est déplacée sur place, pour expliquer le pourquoi du comment. Jamais elle n’a écouté ces habitants saisonniers, qui – il est vrai – ne votent pas au Crotoy. Jamais elle n’a proposé une compensation, financière ou morale. Les informations sont juste tombées, brutalement, par voie de presse. Gageons qu’on prendra plus de précautions pour, si besoin est, déloger les bourgeois de leurs immeubles sur le front de mer…

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Vos commentaires

  • Le 27 avril 2015 à 18:24, par Frédéric Poncet En réponse à : Requiem pour un camping

    Bravo ! Il faut qu’ils gagnent ! Le camping municipal du Crotoy, c’était les vacances de mon enfance. Sans doute quand on n’avait pas les moyens d’aller plus loin, mais je ne l’avais pas encore compris. Une machine à laver les moules ? On peut l’installer ailleurs. Ce n’est qu’un prétexte pour chasser des vacanciers « pas assez présentables » pour la clientèle que Le Crotoy veut attirer ...