Regarde les salariés tomber

par Franck Dépretz 06/06/2014 paru dans le Fakir n°(59) février - mars 2013

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Le 23 juillet 2009, à Amiens, Mireille Dimpre, cadre à Sup de Co, se jette par la fenêtre de son bureau. Elle a 49 ans. Fin janvier 2012, en une étrange procession devant le tribunal correctionnel, ses collègues défilent comme plaignants. Et ses chefs, comme accusés.

À la barre du tribunal, Elisabeth Lemaire se tient sur ses talons hauts, enveloppée dans une veste noire et un pantalon à l’ourlet strict. Elle gueule du silence. Elle a perdu sa voix, et vingt-quatre kilos, cette jeune mère de famille, à la suite de l’« affaire Sup de Co ». C’est toute la salle d’audience qui tend l’oreille pour entendre ce qu’elle a subi, pour retenir le nombre infini de gentillesses que ses supérieurs hiérarchiques lui ont balancées pendant des années.
« Votre fatigue, c’est un problème d’organisation. »
« Il faut savoir travailler pour le plaisir et non pour l’argent. »
« Personne n’est indispensable. »
« Vous êtes déjà fatiguée à 30 ans. »

Ils sont là, tous les quatre, à quelques mètres d’elle. Elle les montre du doigt. Accusés de harcèlement moral, ils encourent des peines symboliques – mais le symbole, déjà, est fort : les voilà accusés. Les voilà qui répondent aux questions de la justice. Face à leurs sept victimes. Face à un tribunal correctionnel. Face aux juges. Comme des voyous, ces notables locaux, responsables de l’école supérieure de commerce d’Amiens.

De la hotline à l’aphonie

« Je veux la vérité. »
Elle murmure encore, Elisabeth.
« Le midi, Georges Pouzot se plaignait que je mettais trop de temps pour manger, alors que je prenais juste un sandwich, ou que je ne mangeais pas du tout. Le matin, j’arrivais dans les premiers, à 7 h 30. Le soir, je partais souvent la dernière, vers 21 heures. Je faisais je ne sais combien d’heures supplémentaires sans qu’elles soient comptées. Et j’avais un PC portable pour continuer le travail chez moi... »
Elle ramasse ce qu’il lui reste de cordes vocales. Et se souvient d’une réunion, survenue deux mois avant que Mireille Dimpre, responsable des comportements professionnels à Sup de Co, ne se jette par la fenêtre de son bureau.
« Georges Pouzot a dit devant tout le monde : “Il va falloir aider Élisabeth pour organiser les vingt ans de l’Isam [une des composantes de Sup de Co], sinon elle va finir suicidaire.” Ensuite, il s’est mis à rire et s’est tourné vers moi : “Ce n’est pas un peu ce que vous cherchez ?” »
GeorGes Pouzot : Cette réflexion était extrêmement maladroite, regrette le prévenu. Je manquais de temps à la fin d’une réunion. J’ai voulu donner de la force à mon propos.
La Juge : Mme Lemaire a ensuite fondu en larmes. Vous n’êtes pas allé la voir ?
G. P. : Non. J’avais d’autres activités.
Une avocate : Vous ne vous sentez pas lâche ?
G. P. : J’avoue que ce n’est pas glorieux.
Pouzot termine son audition en pleurs. Verse-t-il des larmes pour Élisabeth ? Pour
la « maladie psychosomatique en lien direct avec le travail » qui l’a rendue aphone ?
Non.
Debout à la barre, il ne repense pas à la hotline qu’elle devait gérer seule pour treize écoles – quand son prédécesseur en avait sept. Il ne repense pas non plus aux coups de téléphone qu’il lui passait après 20 h 30, ou en plein jour férié. Si sa voix est tremblante et ses yeux humides, c’est pour une autre histoire, sa grande histoire, celle d’une association de chiens destinés aux personnes handicapées :
« Je me souviendrai toute ma vie de son regard quand je lui ai donné le chien, raconte-t-il à propos d’un bénéficiaire. Il avait les yeux qui tremblaient. »

En retard le jour du suicide

C’est qu’ils sont humains, trop humains, ces quatre accusés. Eux aussi ont souffert, et souffrent encore – sincèrement. Pouzot ne s’est pas remis de sa garde à vue : « J’ai passé une nuit à dormir par terre, le bras paralysé allongé à côté des toilettes. » Lui aussi avait du boulot.
Trop de boulot : « À l’hôpital, je continuais d’écrire des mails sur mon lit pour Sup de Co. » Et il éprouve « beaucoup de souffrance » pour les plaignants... Isabelle Mathieu se fait triste : « Moi aussi, je suis sous antidépresseurs. » Jean-Louis Mutte rappelle son AVC, survenu dans l’avion qui le ramenait de Chine, après un voyage pour Sup de Co. Pendant que Roger Davis est « heurté », « très choqué » par les accusations.
Mais Mireille Dimpre est morte.

« M. Davis, interpelle l’avocat de la CGT. Vous êtes conscient que le poste de Mme Dimpre avant et après 2003 est hiérarchiquement différent ?
— Oui.
— Et qu’entre le poste du départ et celui à l’arrivée, la différence se fait par le bas ?
— Je suis d’accord.
— Vous savez que c’est illégal de baisser le niveau de fonction ?
— Vous me l’apprenez ce matin, s’impatiente Davis.
— Ça fait combien de temps que vous dirigez une école ?
— Euh... Ça doit faire quinze ans.
— Quinze ans ! Et vous ne savez pas que déclasser une personne est illégal ?
— ...
— Au moins vous ne serez pas venu pour rien »
, balaye l’avocat.

L’enjeu du procès est là, dans ce déclassement. Est-il à l’origine de la mort de Mireille Dimpre, à 49 ans, le 23 juillet 2009 ? Roger Davis reconnaît qu’il y a eu « un déclassement clair, identifié ». En revanche, il réfute le harcèlement : « Bien sûr, il y a eu du stress. Mais pas au point de harceler les gens. » Rétrogradée deux fois au sein de Sup de Co, changeant d’attributions au gré des humeurs de ses supérieurs, Mireille Dimpre appelle SOS-Médecins en 2004 pour la sortir de son bureau. Les derniers temps, elle croule sous le boulot. Cette responsable des comportements professionnels sort souvent à 21 heures, rappellent les magistrats : « Faux, répond Roger Davis. Par expérience, je sais qu’à 19 h 30 il n’y a plus de concierge. Mireille Dimpre n’avait pas les clés, l’école était fermée. Elle ne pouvait donc plus y être après 19h30. » Le matin ? « Souvent quand j’arrivais, elle n’était pas là. » Le directeur, Jean- Louis Mutte, en a la preuve : « Par exemple, le jour où le suicide est arrivé, on peut voir sur la vidéo que le matin elle est arrivée en retard. »

« Quand je dois tuer, je tue »

Consciencieux, le dirlo.
Pointilleux.
Tandis que des salariés sont « managés » avec pareil tact, les mêmes dirigeants paradent du haut des chaires, en France et partout dans le monde, sur les ressources humaines. « La réussite de l’entreprise dépend de son investissement dans l’humain », martèle Jean-Louis Mutte à la « 12e édition du congrès HR ». Cet « associé de Global People Matters », vingt-cinq ans d’expérience en ressources humaines « dans de grands groupes de conseil et de haute technologie tels que Xerox, Nixdorf Computer, Electronic Data Systems ou Accenture », a « dirigé 30 000 personnes durant sa carrière ».
Dans Les Échos, en 2007, il signe une longue tribune : « Bientôt les générations cohabiteront dans les entreprises, les valeurs les unissant créant une solidarité sans précédent. Nos enfants adapteront leurs comportements et tendront vers plus de tolérance et d’humanisme. Ils emprunteront certainement les voies d’un plus grand respect et d’une plus grande maturité, de l’effort et de l’humilité, du partage et de la tolérance, de l’attention et de l’ouverture à l’autre. » Dans la revue RH&M, en 2011, il partage ses vues détonantes : « L’excellence et la recherche de la perfection sont indissociables de l’attention portée tous les instants à la convivialité et à l’esprit d’équipe. » L’auteur de l’article avait convoqué dans son bureau, quelque temps auparavant, le délégué CGT Patrice Toto, pour lui adresser un discours moins fait « de tolérance et d’humanisme » : « “Quand je dois tuer, je tue !” M. Mutte m’a regardé droit dans les yeux, raconte le formateur cégétiste, et m’a dit ça : “Quand je dois tuer, je tue !” Puis il a frappé du poing sur la table. De l’encre a coulé sur sa main... »

Employés déserteurs

Qui verrait une contradiction, entre ces saloperies professionnelles et le charabia de valeurs que Mutte diffuse enchanté ? Les rapports de domination, et leur brutalité, on les travestit de tribunes en estrades, à coup de « partage », de « convivialité » et d’« ouverture » – un gloubi-boulga New Age dont même les hippies ne voudraient plus. Jusqu’à y croire. Jusqu’à former la team de Sup de Co, où tout le monde est cool, où on se tutoie, où on est tous ensemble – dans la salle d’audience, maintenant, il y a deux classes. Séparées par leurs avocats. Sans charabia. Et plus tellement de « tolérance  »...
« 22 arrêts de travail dénombrés en 2008 », avait dénombré la CGT. L’avocat de Mutte se déchaîne, ironique, poing levé : « So-li-da-ri-té avec la Cé-Gé- Té ! » – et déclenche un fou rire dans l’assemblée. « C’est ça, riez !, hurle-t-il maintenant, en se retournant vers le public. Riez ! Mais moi ça ne me fait pas rire ! Sup de Co c’était une fierté, vingtième au hit-parade, et vous l’avez foutue en l’air ! »
Et les traîtres à la famille, les déserteurs, défilent à la barre comme témoins. Marylène Caboche. Regard vide et désespéré, tremblante chaque fois qu’un avocat de la défense élève un peu la voix : elle avale en 2010 « quinze comprimés d’anxiolytiques et sept antidépresseurs ». Avant de réitérer son « appel au secours » de la même manière deux mois plus tard, jour pour jour. Thierry Léger. Nommé responsable de la sécurité et de l’intendance, il termine, à cause de son engagement syndical, préposé aux photocopies dans le « bureau des punis ». Neuf kilos en moins, sa « vie s’est arrêtée » : « Je ne peux rien reconstruire. Je ne pense qu’à ça, je ne dors que quelques heures par nuit. » Pascale Bécu. Cheveux jaunis, visage aride, silhouette longiligne, elle a perdu plus de huit kilos.
Elisabeth Lemaire. Aphone donc, squelettique, et elle aussi bourrée de cachetons. Patrice Toto. Il avale chaque jour son « cocktail » de médicaments qui a fait de lui « un légume » : « Je prends encore trois fois par jour du Lysanxia, j’ai eu à prendre du Seroplex pour la dépression, de la Mianserine pour équilibrer l’alimentation et pour trouver le sommeil... Si je n’avais pas eu le soutien de ma femme, je ne serais plus là. »

Syndicaliste harceleur

Soumis au management de leur direction, les salariés tombaient.
Ils tombent encore.
Sans l’acharnement de Patrice Toto, à qui l’on propose 20 000 € pour dégager, qu’on relègue à la suite de son refus dans le « bureau des punis », qu’on persécute au quotidien, personne n’aurait rien su. Pas de procès extraordinaire pour une violence ordinaire. Le délégué CGT en prend encore plein la gueule maintenant, au terme de cinq jours d’audience : « C’est Toto qui a harcelé tout le monde au téléphone, s’emporte un avocat de la défense. Il a appelé ces femmes des heures et des heures. C’est lui qui les a instrumentalisées. Qui les a détruites. » Lors d’une pause, l’avocat de Mutte s’installe à côté de moi à la table de presse. Il baille... « Oh, j’en ai marre... Tiens, je vais aller me jeter par la fenêtre. » Ça fait vachement rigoler...

Le 31 mai 2012, le tribunal condamne Jean-Louis Mutte à 5 000 € d’amende et huit mois de sursis pour harcèlement moral contre Patrice Toto. Les trois autres prévenus et l’association Sup de Co sont relaxés. Roger Davis explique à France 3 qu’il est « bien content qu’il y ait une justice en France, et fier de notre pays ».

« Nous assistons à un réel abus de position dominante de la part de certaines entreprises qui se croient revenues aux beaux jours où elles pouvaient tout imposer, dicter leur loi ou leur absence de loi aux employés, et les faire passer sans états d’âme sous leurs fourches caudines. »
C’est envoyé.
« Rendez-vous dans quelques années, quand les salariés, qui n’ont pas la mémoire courte, rappelleront à leurs employeurs que cette fois ils sont en position d’imposer leurs règles. »
De qui, cette prédiction ? Un Mélenchon exalté ?
« Il serait temps que certains employeurs se souviennent que le talent est de la matière grise qui a aussi des pieds, et qu’il sait s’en servir. Le temps est venu où il fera danser le capital. »
Signataire de cet article polémique et prophétique en 2004, Jean-Louis Mutte dansera à nouveau, fin mai, devant la cour d’appel.

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Vos commentaires

  • Le 22 juillet 2015 à 11:27, par CABOCHE En réponse à : Regarde les salariés tomber

    Merci pour votre message, j’ai été victime dans l’affaire de sup de co et encore aujourd’hui j’ai bien du mal à me reconstruire, j’ai souffert et je souffre encore et surtout demain cela fera 6 ans que ma collègue Mireille Dimpre sera décédée.

  • Le 28 janvier 2015 à 22:45, par zorgbibes En réponse à : Regarde les salariés tomber

    Très bonne article. Ancien élève de Sup de co, j’ai bien connu deux de ces branquignoles. Preuves s’il en est que ces gens là sont avant tout des charlatans grassement payés et qui ne servent strictement à rien. Des parasites. Leurs soit disant souffrances me font bien rire.

  • Le 8 janvier 2015 à 16:32, par marcus En réponse à : Regarde les salariés tomber

  • Le 28 août 2014 à 23:05, par Botul Levy en rit ! En réponse à : Regarde les salariés tomber

    J’ai travaillé de mes 14 a mes 21 ans !
    Je n’ai plus touché un outil depuis , fait le moindre boulot intellectuel , non plus !
    J’en ai 62 !
    Je pense que vous avez compris , si pas comment , du moins pourquoi !!

  • Le 23 juillet 2014 à 15:25, par alzorglub En réponse à : Regarde les salariés tomber

    Le jour où le salarié qui pétera un câble s’en prendra à ceux qui l’ont harcelé, ils y réfléchirons à deux fois avant de recommencer.

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