Que le payeur gagne !

par Aurélie Guérinet 02/10/2013 paru dans le Fakir n°(59) février - mars 2013

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En octobre, le magazine Stade 2 diffusait une enquête sur la boxe – non pas dans les galas de province, mais à son plus haut niveau. Passionnant. On les pompe intégralement – et on cite son journaliste, Arnaud Romera.
La vidéo n’est plus visible aujourd’hui, l’AIBA (Association internationale de boxe amateur) ayant mis en demeure l’hébergeur Youtube. (Plus d’infos ici).

Extraits vidéos des JO de Londres
où l’on voit un combattant azéri (en bleu)
mordre le tapis à cinq reprises.
Il sera tout de même déclaré vainqueur.

Voix off : Le Français Alexis Vastine vit comme un traumatisme sa deuxième injustice en deux olympiades. À Pékin en demi-finale, l’arbitre lui inflige deux avertissements imaginaires, soit quatre points de pénalité dans la dernière reprise. Du jamais vu. Alexis Vastine se fait voler sous l’œil de Jacques Rogge, le président du Comité international olympique (CIO). Quatre ans plus tard à Londres, l’histoire se répète. Alexis Vastine est en quart de finale, il surclasse facilement le champion du monde ukrainien. Il donne les coups les plus nets et esquive la plupart des coups de son adversaire. À la fin du combat, sa victoire ne fait aucun doute. Son adversaire l’a bien compris quand il rentre dans son coin. Pourtant, sans le moindre scrupule, le juge donne la victoire à l’Ukrainien. Alexis Vastine est une nouvelle fois lésé. Sa réclamation sera rejetée, il n’a plus que ses yeux pour pleurer.
À Londres en 2012, des « Vastine », il y en a eu beaucoup. Jamais, dans l’histoire de la boxe olympique, on n’a connu autant de réclamations déposées par différentes nations.

Le rebelle

« Ils ont triché tous les jours »

Voix off : Juge, arbitre, présidents de fédérations… Tous les collaborateurs de l’Aiba [International Boxing Association] sont réduits au silence. Un seul homme brise cette omerta. Direction la Roumanie. [...] Rudel Obreja est un homme très bien informé. Il connaît par cœur le fonctionnement de l’Aiba puisqu’il en a été le vice-président. Il en connaît tous les rouages. Il a cautionné le système, jusqu’à un certain point. Un point de non-retour, atteint lors des Jeux olympiques de Pékin, il y a quatre ans. Obreja est alors le directeur technique de la compétition. Excédé par la triche et la corruption, il décide de rompre la loi du silence au cours d’une conférence de presse surréaliste. À l’écran, Obreja s’oppose à un officiel chinois – qui essaie de le faire taire :

Obreja : Dis que t’as changé le nom des arbitres !
L’officiel : C’est faux !
Obreja : T’es un menteur. J’ai des preuves, ils ont triché tous les jours. J’ai des signatures. Ces gens-là ont fait ça. Ce qui se passe ici est un scandale, on ne peut plus accepter toute cette triche. Normalement, le tirage au sort des arbitres se fait par ordinateur pour éviter toute manipulation. Mais là, on raye le nom de certains arbitres au stylo pour les remplacer par d’autres, plus complaisants. Les patrons de l’Aiba choisissent leur jury. Ils ont déjà truqué entre 60 et 70 combats. C’est terrible, ce système est diabolique. Ils exercent un chantage sur tous les officiels et tout le monde a peur. Personne ne bouge, personne ne parle, il faut que ça s’arrête.

Voix off : Rudel Obreja sera aussitôt exclu de l’Aiba. Quatre ans plus tard, Rudel Obreja assure que la corruption est plus forte que jamais, organisée en haut lieu.

Obreja : Pourquoi certains pays sont favorisés ? Parce qu’ils paient. Il y a beaucoup d’argent qui circule. Ça sert à payer les arbitres, et les juges. Ça profite surtout aux dirigeants de l’Aiba. Comprenez bien qu’il y a une sorte de trafic des médailles d’or, surtout les médailles olympiques. À Londres, toutes les médailles d’or ont été décidées par une poignée de personnes à la tête de l’Aiba.

Voix off : Des médailles olympiques à acheter, c’est ce que sous-entend un reportage de la BBC diffusé il y a un an. La BBC apporte la preuve qu’une société azerbaïdjanaise a effectué un versement de dix millions de dollars sur l’un des comptes de l’Aiba. Dix millions de dollars, en échange de deux médailles d’or olympique, d’après une source anonyme. L’Aiba dément la corruption mais confirme le virement.
Comment, dès lors, ne pas se poser de questions lorsque l’on voit, aux Jeux olympiques de Londres, un combattant azéri, archidominé, envoyé cinq fois au tapis, terminant à l’agonie et pourtant déclaré vainqueur sous une bronca terrible. C’est la preuve que, sous influence, les juges ne reculent devant rien.

Un arbitre

« Jetez un coup d’œil au tableau des médailles »

Voix off : Aujourd’hui, des langues commencent à se délier. Sous couvert d’anonymat, l’un des 37 arbitres présents à Londres répond à nos sollicitations.

Journaliste : À Londres, pendant les JO, vous a-t-on personnellement demandé de tricher ?
L’arbitre, visage caché : Oui. À moi et à d’autres arbitres.
Journaliste : Comment ça s’organise ? Comment ça fonctionne ?
L’arbitre : Avant les grands combats, le boss te rencontre dans une pièce. Il te reçoit en tête-à-tête. À moi, il m’a dit : « Tu vois, je pense que ce gars devrait gagner. Ce serait bon pour la boxe, ce serait bon pour l’Aiba, et ce serait bon pour toi aussi si ce gars l’emporte. » Après, il te dit : « Merci, et bon match. » C’est une conversation très courte. Mais on comprend très bien le message.
Journaliste : Et quel pays vous a-t-on demandé d’avantager ?
L’arbitre : Ah, je ne peux pas vous le dire, car je ne veux pas avoir d’ennuis. Certaines personnes de ces pays peuvent être très dangereuses. Si vous voulez comprendre la politique aux Jeux de Londres, jetez un coup d’œil sur le tableau des médailles, et vous allez tout comprendre.

Voix off : Voici donc le tableau d’honneur des Jeux de Londres. Avec neuf médailles, dont quatre en or, Anglais et Irlandais réussissent à domicile une performance exceptionnelle. Ainsi du poids moyen Ogogo, sous les coups pendant trois rounds, mais miraculeusement déclaré vainqueur, et médaille de bronze. Ou le super-lourd Anthony Joshua, dominé à chaque tour comme ici en finale, mais au bout du compte sacré champion olympique. Forts de ces héros, les Anglais vont lancer leur équipe professionnelle cet automne et brasser des millions de dollars sous l’égide de l’Aiba. Idem pour l’Ukraine, qui lance son équipe pro cet automne, renforcée par ses cinq médailles olympiques, imitant la Russie et ses six lauréats.
Le Kazakhstan s’est engagé à verser trois millions de dollars à l’Aiba, juste pour organiser les prochains championnats du monde amateurs, l’occasion de faire briller ses quatre médailles olympiques.
Le Brésil, futur hôte des Jeux de 2016, se découvre une vocation soudaine pour la boxe : trois médailles. Les autres pays se partagent les miettes : zéro médaille pour le pays de la boxe, les États-unis. Zéro pointé pour la France.

Le président de la Fédé

« La France ne paie pas »

Voix off : Un palmarès qui surprend même le président de la Fédération française de boxe et vice-président de l’Aiba. Pour la première fois, il sort de son devoir de réserve.
Journaliste : Quand je vous ai vu à Londres, vous m’avez dit : « La France ne gagne pas parce que la France ne paie pas. »
Humbert Furgoni : Non je l’ai pas dit comme ça. Non non. Non non, ça non je peux pas vous dire ça. C’est une mauvaise interprétation. J’ai dit : la France n’est peut-être pas assez riche pour avoir une influence internationale importante.

Voix off : Hors caméra, le vice-président de l’Aiba nous livre pourtant une toute autre version du fonctionnement de la boxe aux Jeux olympiques.

Humbert Furgoni : Dans la catégorie de Vastine, 69 kilos, qui est le vainqueur ? Le Kazakhstan. L’année prochaine, vous savez, il s’ouvre la première académie de boxe au monde. Il y aura la formation des arbitres, des dirigeants, des entraîneurs. Et où elle s’ouvre ? Au Kazakhstan ! Et vous savez combien elle a coûté ? 3 milliards [en vérité, 33 millions]. C’est tout construit, tout neuf. Du neuf, de A jusqu’à Z.
Journaliste : Ça veut dire quoi ?
Humbert Furgoni : Attends, c’est normal qu’un gars qui te construit ça, gratos, qui te met à disposition une structure pour toi, pour faire ta formation et tout, tu crois que t’as pas tendance un petit peu à les aider ?

Transcription : Aurélie Guérinet

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Vos commentaires

  • Le 2 octobre 2013 à 16:26, par Bert En réponse à : Que le payeur gagne !

    A voir, la « défaite » de Roy Jones Jr à Séoul en 88.
    Il est devenu un des plus grands boxeurs de tous les temps. Son adversaire (et « vainqueur »...coréen), dégouté, s’est excusé. Le comité international a fait son méa culpa et je crois que des juges ont été sanctionné, mais Roy Jones Jr est toujours médaille d’argent, après avoir écrasé son adversaire...

    La boxe pro est un sale milieu, plein de magouilles, mais c’est encore pire en amateur ! Vous avez dit cyclisme ?