Quartier Nord

par François Ruffin 01/03/2006

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Journaliste à Amiens, le « quartier Nord » m’intriguait et m’effrayait depuis plusieurs années, une île mystérieuse, de l’exotisme à domicile, du bruit et de la fureur, un réservoir de mythes et légendes, des paumés des camés des ratés des rangés des dérangés des RG, une fresque à peindre terrible, quatre décennies d’immigration et des milliers d’existences d’espérances de souffrances anonymes.

J’ai passé deux années à leurs côtés : juste assez pour voir comment, de l’autre côté de ma ville, les hommes vivent. Juste assez pour savoir, un peu, comment dans leur tête ils le vivent.

Le portail a crissé, et Zoubir est entré dans mon jardin comme une anomalie : que venait faire sa silhouette de sumo-prolo entre les roses trémières et la haie des voisins ? Je lui ai collé l’étiquette, comme un réflexe : « quartier Nord ».

« Un jeune est mort sur le chantier d’insertion de la Citadelle. Allah aramo. La Mairie a tout fait pour étouffer l’affaire. Et pourquoi ce silence ? Parce que le gamin, là, un noir, c’était un fils de rien. »

Ensemble, avec Zoubir, nous allons donc enquêter sur cet « accident », et cette histoire va nous mener vers d’autres histoires, de came, de boulot, de pognon, de logement, de folie, d’intérim, de prison, de résignation, deux années d’errance avec Monsieur Rabi, président burlesque d’une association de rapatriés, avec Rodrigue, ex-détenu qui patauge dans les « biz », avec Djouneïd, parachutiste au grand coeur, avec Zoubir, mon héros, lui qui s’allonge sur mon canapé comme sur un divan, qui raconte tout, du pâté qu’il dégustait « fanatiquement » enfant à son retour vers un islam « naïf », de son amour pour Audrey, six ans, « belle comme une fleur » à son engagement dans l’armée, « qu’on ne me traite plus de tapette », etc.

Aux côtés de ces Valeureux, j’ai recherché des « missions » chez Manpower, un camping pour les vacances, un terrain pas trop en pente pour le pavillon rêvé, j’ai fréquenté la salle de muscu, épongé des dettes chez Finaref, réclamé des F4 à l’OPAC et un « buffet halal » à Chirac, servi de chauffeur pour récupérer des malades à l’hôpital psychiatrique, pour transporter des crevettes peu fraîches, pour revendre de l’héroïne au détail et en semi-gros.

Au fil de cette épopée de proximité, l’injustice sociale – souvent discrète, diable caché dans un détail, invisible à qui ne la subit pas – s’incarne dans des visages, des rires, des récits pleins de rage et de joie.

(exclusivité édition électronique)

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13 avril 2006 | émission radiophonique
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Entretien de François Ruffin dans l’émission « Là-bas si j’y suis » de Daniel Mermet. Il présente son enquête.
« Quartier Nord » (13/04/2006).

> Ecouter l’émission

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