Prolos, intellos : qu’est-ce qui coince ? (4)

par François Ruffin 15/04/2015 paru dans le Fakir n°(65) mai - juin 2014

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« Je m’excuse mais c’est mon rôle, d’être désagréable. Quand j’entends, comme aujourd’hui, parler d’insertion, de bus citoyen, de co-voiturage, de micro-crédit, d’accès aux bibliothèques, je me demande, pour reprendre l’expression de l’économiste Frédéric Lordon, je me demande si on ne discute pas seulement de la taille de la serpillière. »

Le vendredi 7 février dernier, j’étais convié au Conseil Général de la Somme, devant des précaires en Contrat Unique d’Insertion, devant les cadres du Département en charge du social, devant la vice-présidente (socialiste) à l’insertion, pour conclure une journée de débats.

« Je ne mets pas en doute la bonne volonté des assistantes sociales, et de tout le personnel, de - je cite - ‘lutter contre l’exclusion’. Mais quand on évoque ces questions, dans notre région, il faut toujours repartir de deux tableaux. Je vous les ai distribués. Au recto, vous avez la liste des 30 plus grands établissements de la Somme, dressée par l’Insee, au 31 décembre 1996. Surlignées en vert, vous comptez alors quinze industries. Douze années plus tard, et douze années, ça n’est rien à l’échelle de l’histoire, douze années plus tard, au 31 décembre 2008 – retournez votre feuille – il en reste sept. En une décennie, plus de la moitié de ces usines ont disparu de ces tableaux. Et la suivante, vous le voyez, à la troisième ligne, c’est Goodyear. 1173 salariés. C’est sûr qu’après ça, vous allez en avoir, du boulot, dans l’insertion !

Le choc est d’autant plus rude que ces grandes boîtes offraient des emplois peu qualifiés, souvent mieux payés que dans les PME ou dans les services, avec un comité d’entreprise, des négociations annuelles, etc. C’est-à-dire que les classes populaires de notre département ont vécu un véritable cataclysme, mais un cataclysme silencieux. Alors, après ça, dans ce contexte, qu’on chipote sur la durée idéale du CUI, 6 mois, 12 mois, 18 mois, ça me paraît relever du détail…

« Comment se fait-il
que nous ayons consenti à cette formidable violence, que nous l’ayons collectivement tolérée ?
C’est qu’il existe un divorce de classes, un divorce entre les deux cœurs sociologiques de la gauche – et qu’on l’aperçoit jusque dans cette salle. Car c’est une évidence : il y a autour de cette table deux classes distinctes, distinctes quant aux revenus, quant à l’éducation, quant à la profession, quant au lieu d’habitation. D’un côté, des précaires en CUI, qui résident à Rue, à Moreuil, à Ailly, qui risquent un retour au RSA après cette formation. De l’autre, nous, la petite bourgeoisie intellectuelle, plutôt à l’abri, qui avons accepté, passivement, ces coups portés au monde ouvrier. Il suffit de regarder les chiffres du chômage : 14 % pour les ouvriers, au-delà de 20 % pour les non-qualifiés, contre cinq fois mois chez les cadres, 3,7 %, et même pour les professions intermédiaires 5,4 %.

Ces statistiques signifient que, jusqu’ici, nous, nos parents, nos frères, nos enfants, n’avons pas encaissé les mêmes torgnoles. Or, cette classe, la nôtre, encadre – pas seulement le social – mais contrôle l’expression publique, domine dans les partis, y compris voire surtout à gauche. On a pu, à l’occasion, faire preuve de compassion (et alors augmente pour vous la taille de la serpillière), mais sans révolte contre les causes, sans recherche de solution politique.

Car ces causes, macro-économiques, sont connues, et il faut bien les évoquer :
1 / le libre-échange, qui a mis la main d’œuvre française en concurrence avec les travailleurs roumains, slovaques, chinois, etc.
2 / une monnaie forte, d’abord le franc fort, puis l’euro fort, qui favorise les détenteurs de capital ;
3 / s’y ajoute l’austérité, qui plombe désormais les embauches dans le public.

« Comment se fait-il que dans la – d’après Le Figaro – dans la ‘première région ouvrière de France’ à aucun moment, le Conseil régional n’ait ouvert ces débats avec virulence ? Comment se fait-il que les élus picards n’aient pas lancé un appel, avec d’autres régions, protesté contre cette orientation au sein du Parti socialiste ? Comment se fait-il que, pour desserrer cet étau, qui étouffe leurs citoyens depuis trente ans, comment se fait qu’ils n’aient pas rué dans les brancards, vent debout contre cette orthodoxie ?

Comment se fait-il… j’en profite qu’on soit dans ce lieu prestigieux, j’ai face à moi le portrait du président de la République, François Hollande, accroché au mur… François Hollande est venu chez Goodyear, il s’est engagé à mots couverts et il n’a rien fait… mais mieux : à cinq, six reprises, il a rencontré les sidérurgistes de Florange, a tout promis, et une fois à l’Elysée, après les avoir lâchés, qu’a-t-il déclaré ? ‘Perdre les ouvriers, ce n’est pas grave.’ Comment se fait-il que, entendant ça, les militants de la Somme ne bronchent pas ?
Cette apathie, ce ‘passivisme’ – un terme que j’emprunte à Emmanuel Todd – s’explique largement par la composition du Parti socialiste, dépourvue de base ouvrière, indifférente aux traumatismes qui lui sont imposés.

« Alors, que pouvez-vous faire ?

Les choix monétaires, ou l’instauration de barrières douanières, n’entrent pas franchement dans votre champ de compétences.
Il y a deux niveaux, je crois.
Votre travail, c’est pompiers du social, eh bien, évidemment, il faut le faire du mieux que vous pouvez. Mais sans oublier, au-dessus, ces causes macro-économiques, c’est-à-dire la politique.
Je citerais pour terminer un collègue à vous, Edouardo, qui travaille dans une Mission locale : ‘Jusqu’alors, je n’osais pas trop causer politique avec les jeunes. Maintenant, c’est fini, j’y vais carrément. Je n’hésite plus à parler, parce que je crois qu’on leur sert plus, on sert plus la cause de l’insertion, quand on les aide à comprendre leur condition sociale, les mettre debout, plutôt que de continuer à tenir un système en vie, où les jeunes on les envoie de stages en trucs bidon. Ils développent une envie de comprendre le monde, mais ils sont étouffés par la réalité. Ca pèse un peu au-dessus de nous, dans la hiérarchie. La doctrine, c’est ‘il ne faut surtout pas qu’on ait une influence sur le jeune qu’on accompagne’. Alors que bon, les influences, elles sont au quotidien, quand on allume la télé, Internet, du coup je m’autorise. Parce qu’il faut un équilibre, pour offrir une autre vision du monde, donc je politise mes entretiens, pour essayer de les stimuler. Si on le fait pas…’  »

(Merci au Cardan – une association de lutte contre l’illettrisme – pour cette invitation.)

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Vos commentaires

  • Le 24 avril 2015 à 17:29, par Younes En réponse à : Prolos, intellos : qu’est-ce qui coince ? (4)

    Et qu’ont-ils répondu, à cette diatribe, les membres du Conseil Général ? Je doute que ça suffisse à les bousculer assez, mais je suis curieux.