Prolos, intellos : qu’est-ce qui coince ? (2)

par François Ruffin 08/04/2015 paru dans le Fakir n°(65) mai - juin 2014

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Les classes populaires sont éloignées des villes, où la petite-bourgeoisie s’arroge tous les pouvoirs – politiques, mais aussi symboliques…

« Nous sommes venus ici, à Amiens », déclarait dans son discours Mickaël Wamen.
C’est qu’ils ne sont pas d’ici, pas d’Amiens.

Seuls un quart habitent sur la ville elle-même, et à peine plus, un tiers, dans la « communauté d’agglomération » - qui s’étend pourtant jusqu’à 16 kilomètre du centre. La plupart donc, la très large majorité, les deux tiers, logent, non pas dans les quartiers HLM, pas davantage dans des communes alentours, mais carrément dans les campagnes, à Beauval, à Fouilloy, à Hangest, dans un rayon de trente kilomètres autour de l’usine, classes populaires que les hausses de loyers ont repoussées loin des métropoles.
Bien que de taille modeste, et avec un passé industriel, Amiens illustre l’analyse du géographe Christophe Guilluy : « Pour la première fois dans l’histoire, les classes populaires ne résident plus ‘là où se crée la richesse’ mais dans une ‘France périphérique’, loin des territoires qui ‘comptent’. Deux siècles après avoir attiré les paysans dans les usines, les logiques économiques et foncières créent les conditions de l’éviction des nouvelles classes populaires des lieux de production – comme un retour à la case départ. » Du coup, reléguée dans ces «  périphéries aphone », « pour les élites, elle n’existe plus. Cette France populaire, industrielle et rurale, a vécu ; au mieux, il s’agit d’une France minoritaire et vieillie, qui s’accroche encore mais qui est condamnée à disparaître. Le problème est que cette France en voie de disparition est majoritaire » (Fractures françaises, Flammarion, 2013).
Avec cet éloignement, les ouvriers sont, au propre comme au figuré, perdus de vue.

L’entre-soi

Ils n’innervent pas la capitale régionale, ne sont pas nos voisins, nos cousins, on ne les croise pas au hasard d’une sortie au cinéma, à la supérette, ou au kébab. Et leurs soucis, dès lors, deviennent presque étrangers à la cité.
Qui je fréquente, moi, dans ma vie personnelle – hors reportage ? Des éducateurs, des profs, des permanents associatifs, des professionnels de l’insertion, des musiciens intermittents, des étudiants en sciences-politiques, et il est que fort rare, exceptionnel même, que mes relations privées débordent de ce cercle trop étroit.
Qui je connais comme ouvrier de chez Goodyear – hors militantisme ? Y a Stéphane, qui vient à Fakir tous les vendredis matins, qui enregistre vos abonnements – mais il a un profil particulier : artiste dans une vie antérieure, bachelier, plus proche de Solidaires au départ que de la CGT, et en maladie depuis des années maintenant. Y a Jibé, aussi, au club de foot, mais parce que je joue à l’Association Sportive du Foyer Rural de Ribemont-sur-Ancre, à vingt-cinq bornes d’Amiens. Y a un autre gars, enfin, David je crois, à l’école maternelle de mon fils, un grand blond qui tire toujours sur sa cigarette électronique : « Y a un copain de Goodyear qui vient de se pendre, il m’a informé un matin.
– Ah merde, ça commence
 », j’ai répondu, découvrant qu’il bossait là-bas. J’avais jamais discuté avec lui, et cette distance ne doit rien au hasard : aux fêtes de fin d’année, je papote volontiers avec Marie une copine de fac devenue instit, avec Benoît son compagnon instit également, avec son frère Vincent géomètre au Conseil général…
Voilà la réalité de mes rapports, au quotidien, avec la classe ouvrière. Quasi-inexistants. « Qui se ressemble, s’assemble » : l’endogamie sociale est presque naturelle. Quand s’y ajoute une fracture géographique, l’entre-soi devient la loi.

Deux pays indifférents

Cette fermeture individuelle se vérifie, se renforce même, dans un groupe.
Un mercredi sur deux, à peu près, je me rends au Balbibus, une association d’éveil musical, pour que mon gosse tape sur des tam-tams et ça lui fait du bien. C’est un lieu avec des gens ouverts. Pendant l’activité, ça laisse aux parents le temps de discuter, et j’ai participé à des conversations fort agréables, sur l’apprentissage des langues, la kinésithérapie, les derniers voyages en Russie, les futures vacances au Maroc, etc. Jamais la question des Goodyear ne fut abordée. Je l’ai mise sur le tapis, une fois, j’ai recueilli des marques de sympathie, un recueillement navré – comme pour un grand-oncle malade du cancer, on le connaît mal mais c’est triste tout de même – et après un silence gêné, la discussion est revenue sur les mutations des profs.
Certains jours, on aurait cru deux pays différents et indifférents, séparés par une frontière. Les pneus cramaient sur la Zone industrielle, les CRS préparaient leurs lacrymos, mais à 5,4 kilomètres de là, au centre-ville, dans les propos de bistro, dans les échanges entre collègues – et même entre « camarades » – on causait de la pluie et du beau temps, voire de Besancenot et Buffet, mais pas des Goodyears. Tout était paisible, normal, sauf cette colonne de fumée noire qui s’élevait au loin dans le ciel.

Les irreprésentants

Les ouvriers sont, à Amiens, dominés numériquement, un peu – mais surtout politiquement, culturellement, symboliquement.
Prenez les « représentants », qui représentent-ils ?

La ville est à cheval sur deux circonscriptions, qui ont toutes deux envoyé à l’Assemblée des députées « de gauche ». La première, qui comprend la Zone industrielle d’Amiens, est échue à la socialiste Pascale Boistard. Profession affichée ? « Attachée parlementaire  ». «  Titulaire d’un DEA en sciences politiques spécialisé sur les institutions européennes », nous informe sa fiche Wikipédia, avec notamment un mémoire sur « le principe de subsidiarité dans la construction politique européenne ». Voilà qui change des coups de gueule et des coups de poing de l’ancien parlementaire du coin, Maxime Gremetz, un temps syndicaliste chez Valéo.
Quant à la deuxième circonscription, Amiens-Sud, c’est une écologiste qui l’a remportée : Barbara Pompili.

Profession affichée ? « Attachée parlementaire  ». «  A l’Institut d’études politiques de Lille, » nous apprend Wikipédia, elle a poursuivi «  des études de sciences politiques  », avant de «  travailler avec le député Yves Cochet » . Elle est par ailleurs «  la compagne de Christophe Porquier, vice-président du conseil régional de Picardie ». Autant de symptômes, dans les deux cas, d’un univers politique qui se referme sur lui-même, avec ses professionnels de la politique et un parcours scolaire fléché. Elles ont toutes deux, par ailleurs, échoué à des élections sur Paris – les européennes pour l’une, une législative pour l’autre – avant d’atterrir en province. Ce qui démontre la solidité de leurs attaches sur le territoire. Le troisième député « de gauche » dans la Somme, Jean-Claude Buisine (PS), est «  retraité de la fonction publique  », où – nous précise-t-il – il travaillait au «  Ministère des Finances en qualité d’inspecteur divisionnaire des impôts, poste relevant de la catégorie A + ». Quant aux deux élus de droite, Alain Gest (UMP) est « titulaire d’une maîtrise de droit privé  », il a exercé comme « directeur marketing  », «  professeur d’économie et gestion  », et a « monté un cabinet en formation professionnelle ». Et Stéphane Demilly (UDI), se présente comme «  Conseiller en communication et management de formation », même si, fils d’un sénateur, il fut élu maire d’Albert à l’âge de 26 ans…
Deux fractions de la petite-bourgeoisie se partagent – ou plus exactement se disputent, car elles sont bien en concurrence électorale – ces sièges, l’une plus intellectuelle et « publique », l’autre davantage tournée vers l’entreprise et l’argent. Raflant tout, et ne confiant aucun mandat à la France populaire.

Des miettes

Au niveau du dessous, dans les collectivités locales, la petite-bourgeoisie est plus généreuse : elle laisse des miettes.
Un coup d’œil à la mairie d’Amiens suffit à le confirmer : sur les quarante-trois conseillers « de gauche », dix appartiennent à l’Education nationale (« professeur des université », « proviseur », « enseignante-chercheure », etc.), à peu près autant à d’autres services publics (« ingénieur territorial », « ingénieur d’études », « cadre de la fonction publique »), les permanents de la politique ont leur quota (« attaché de groupe », « chargée de mission », « assistante de mission »), le monde associatif n’est pas oublié (« cadre associatif » - à deux reprises -, « éducatrice spécialisée »), les artistes non plus (« plasticien », « conseillère artistique »), et une fois listé les « journalistes » (deux), les «  avocats  » (deux), il reste quelques strapontins pour les catégories majoritaires dans la ville réelle : un «  infirmier  », un « électricien  », une «  employée de la sécurité sociale  », une «  employée » tout court, et c’est tout.
Il y a là une extraordinaire homogénéité, une formidable domination.
Du coup, de quel projet une telle municipalité se flatte-t-elle, dressant son bilan ? Du « transfert des facultés de sciences humaines depuis le campus vers la Citadelle »… avec un maire ancien président de l’Université, et qui s’était entouré dans son cabinet, parmi ses adjoints, d’universitaires, on s’étonnera assez peu de cette « priorité  ». La débâcle industrielle en cours apparaît bien moins, à leurs yeux, comme une urgence que «  d’élargir le périmètre du centre-ville jusqu’à la citadelle ». Et cette implantation reçoit des crédits à fonds perdus, avec un architecte de prestige, un futur tramway pour la desservir, tandis que les élus serinent le refrain de « la rigueur, la rigueur, la rigueur  » pour les bus, les animateurs, le traitement des eaux, le logement, les maisons de retraite, etc.
« Chacun voit midi à sa porte », et il est naturel que des enseignants donnent priorité à l’éducation. Tout comme il est naturel qu’une vie politique dominée par des enseignants, du supérieur, donne priorité à l’éducation supérieure. Quitte à éclipser des préoccupations plus basiques.
(La mairie a, depuis l’écriture de ce texte, changé de couleur politique : une professeur de droit à l’Université a remplacé un professeur de physique à l’Université.)

Les exclus

Les ouvriers et employés – pourtant 60 % des actifs de la Somme – sont, non pas marginalisés, mais carrément exclus des pouvoirs locaux. Et également, à vrai dire, des contre-pouvoirs, des centres de décision et de représentation : Courrier picard, Maison de la Culture, France 3, Festival du film, Maison du théâtre… Toutes les institutions sont aux mains de, disons, la « petite bourgeoisie intellectuelle » (dont je suis). Une classe intermédiaire, qui se plaît à souligner ses différences, mais en vérité assez cohérente, et qui souffre peu des délocalisations : collèges et lycées ne sont pour l’instant pas déplacés en Inde ou en Roumanie. La mondialisation est donc acceptée, sans enthousiasme mais avec passivité. Et on peut parier que l’éclatement, annoncé, de la région Picardie soulèvera davantage de tollé dans cette classe, moins pour des raisons sentimentales – qui serviront de paravent, et sans doute en toute bonne foi – que purement matérielles : cette scission va transférer du pouvoir vers la bourgeoisie lilloise, et « délocaliser » des postes de cadres une centaine de kilomètres plus au nord…

Voilà qui, de ce côté, explique très largement l’absence d’un sursaut derrière les Goodyear : la souffrance endurée par nos concitoyens, socialement, géographiquement lointains, n’est pas ressentie, ou ne parvient qu’atténuée.
Mais ce constat – l’indifférence de la petite bourgeoisie intellectuelle – serait incomplet, voire injuste, si on ne renversait pas le regard, si on ne se plaçait pas de l’autre côté : chez les Goodyears. Pour observer l’envers de ce décor : l’incapacité du mouvement ouvrier à élargir sa base, à s’adresser à nous, à rallier cette petite bourgeoisie.

Ouvriers des villes, ouvriers des champs

Evelyne, de la CGT-Goodyear, nous a filé un fichier Excel, anonymisé, avec toutes les adresses des « salariés horaires » (qui pointent) :

Sur les 943 ouvriers,

232 habitent sur Amiens – soit 24,6%.
53 habitent dans des communes qui touchent Amiens – soit 5,6%.
19 habitent dans les autres communes de l’agglo (qui s’étend jusqu’à 16 kilomètres) - soit 2 %

Au total, 32,2% des ouvriers habitent dans la communauté d’agglomération.

Et les deux tiers, 68,8 %, habitent donc à plus de 15 kilomètres d’Amiens.

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  • Le 26 avril 2015 à 02:30, par Manu En réponse à : Prolos, intellos : qu’est-ce qui coince ? (2)

    je suis ouvrier, fils d’un metallo du sud, qui sont fils de mineurs pour la majorité,et qui ont vécu avec 15 années d’avance le même sort des ouvriers de GoodYear.

    Ce que les « bobos » ne comprennent pas, car ils ne l’ont pas vécu de l’intérieur ni subi, c’est que leur discours libertaire pro-immigration et « citoyen du monde » promouvoit précisément ce qui a détruit la dignité et la sécurité qui restait à nos parents après les fermetures.

    La salle ou se réunissait les familles d’ouvriers pour jouer aux cartes et faire des lotos est devenu une sale de prière musulmane, et ça , ça veut tout dire.

    Mes deux parent sont d’ascendances immigrés, on est devenu francais, ils ont accueilli dans le quartier les « darons » musulmans qui étaient iréprochables, le probleme ca a été leurs enfants qui sont devenus des racailles : viols, embrouilles pour un oui ou pour un non parfois au couteau, shit, cambriolages, dégradations, tags avec a chaque fois l’excuse du racisme et de la colonisation entendu chez les « bobos » !

    Désolé mais aucun de nous n’était responsable de la colonisation !

    Donc ce que vous défendez ce n’est pas le prolétariat, mais LE SOUS-PROLETARIAT, c’est à dire ceux que nous avions le devoir et la charge d’intégré car ils habitaient avec nous, pas avec vous. Et vous nous avez désarmés par vos discours en nous traintant de racistes , alors que beaucoup d’entre nous somme des descendants d’immigrés qui ont fait l’effort de devenir francais, et d’avoir de bonne conditions de vie ( pas de violence entre nous, ni de vol mais de l’entraide, de la solidarité et de la CONSCIENCE DE CLASSE !!)

    Mais les SOUS-PROLETAIRES sont nos ENNEMIS DE CLASSE, et la vrai question de n’est pas de rallier les « bobos intellos » à notre cause, désolé mais on s’en fout des intermittents et de leur théatre à 2 balles , la vraie question c’est comment faire pour que les sous-prolétaires rallie le vrai prolétariat honnete et digne.

    Alors ne vous étonnez pas que beaucoup de nos parents et de notre génération vote pour le FN , car le simple mot « gauche » est pour nous synonyme de « trahison » .

    Moi j’hésite encore car je me méfie des entourloupes des politiciens de tout bord, mais je remercie « La-Bas si j’y suis », « Fakir », Le « Monde Diplo » Serge Halimi et Frédéric Lordon pour leur travail, surtout ne lachez rien !
    mais arretez de faire de nous des racistes car C’EST FAUX !!

    Les racailles et la place de l’islam, c’est UN VRAI PROBLEME, pas un « fantasme nauséabond des années 30 » comme vous dites. Car la vérité c’est que vous ne fréquentez pas plus les ouvriers que les racailles. C’est facile de dire que « c’est une chance pour la France » quand vous ne l’avez pas subi !

    Le patronnat nous a mis a terre, et le discours « bobos » nous ont achevé par les « racailles » , tant que vous ne comprendrez pas ça et que vous serez obnubilé par le mot « GAUCHE », les prolétaires ne voteront pas Mélenchon mais MLP !

    Aplliquez vous les critiques que vous nous appliquez et on pourra peut-être se rallier ! c’est ce que j’éspère ! :)

  • Le 18 avril 2015 à 11:50, par Nicolas En réponse à : Prolos, intellos : qu’est-ce qui coince ? (2)

    Je rejoins ce que dit Poncet en critiquant la généralisation de Christophe Guilly cité au début de l’article : il n’est pas du tout certain que cette relégation des classes populaires (ouvriers et employés) dans les espaces périphériques comme il les entend (périphéries urbaines et campagnes) soit le fait majoritaire en France.

    Comme le disent Isabelle Coutant et Yasmine Siblot, les classes populaires habitent encore beaucoup dans les quartiers de type grands ensembles. Elles n’y restent cependant pas longtemps comme la majorité des habitants de ces quartiers et partent soit dans d’autres quartiers de ce type, soit dans des zones résidentielles en périphérie où elles se fixent.

    C’est peut-être d’ailleurs la mobilité qui est caractéristique des classes populaires d’aujourd’hui avec la multiplication des CDD pouvant mener à régulièrement changer de lieu de résidence. En ce sens les ouvriers ou employés comme ceux de Goodyear qui se battent aussi longtemps pour sauvegarder leur emploi font plutôt partie d’une catégorie privilégiée au sein des classes populaires qui a un emploi et un logement stable (même s’ils sont menacés par l’épée de Damoclès des délocalisations).

    Tout ça n’enlève rien à la pertinence de ce que veut montrer François Ruffin dans cette série d’articles : le dialogue entre classes sociales en France se résume bien trop souvent à un dialogue de sourds si ce n’est à l’absence de dialogue tout court.

    Les Goodyear semblent bien à l’avant-garde du prolétariat d’aujourd’hui. Ils se battent pour défendre leur emploi mais aussi pour un modèle d’organisation du travail : stable (CDI), sans trop de pression (c’est le sens du combat contre les 4x8). Ces deux dimensions à elles seules sont à même de toucher la majorité de la population, de plus en plus frappée par l’extension des CDD et du stress au travail.

    Les formes de résistance dans le cadre du travail sont multiples mais éclatées, ce qui est un effet de la parcellisation de la société et du travail, caractéristique du projet capitaliste néolibéral. La résistance collective des Goodyear va à l’encontre de ces logiques et il n’y a qu’un pas pour que ces ouvriers en résistance n’ajoutent la touche de « vert » comme les Fralib’ qui en fait un combat pour un projet alternatif de société, social et écologique.

    A travers ces dimensions de leurs combats, les ouvriers de Goodyear sont à la fois ceux qui incarnent bon an mal an le modèle du travail stable type CDI et ils sont ceux qui sont les plus à même de s’organiser collectivement pour résister et proposer un autre chemin au sein des classes populaires. D’où leur position d’avant-garde.

    Dans les classes moyennes et aisées les « intellos » dont parle François Ruffin, souvent présents et syndiqués dans le secteur public, dans les associations et les partis de gauche antilibérale forment peut-être l’avant-garde révolutionnaire de la petite bourgeoisie. C’est leur alliance avec les classes populaires qui peut enclencher un processus révolutionnaire d’ampleur. C’est la mise en commun des savoirs-faire de chacun et le respect mutuel qui est la clé. Mai 68 a vu un tel processus s’engager, malgré tous les problèmes qui se sont posés lors de ce mouvement.

    L’éloignement au niveau de l’habitat des classes populaires par rapport aux autres classes sociales ne fait qu’entériner les séparations entre elles qui s’observent partout ailleurs. Les modèles de société inégalitaires fonctionnent ainsi.

    Si l’on cherche à porter un autre projet où les inégalités seraient moins fortes, où les différences de classes seraient moins marquées, où les séparations entre les êtres humains seraient moins prégnants, alors il faut en prendre le chemin dès maintenant dans l’action. Prendre conscience de ces séparations dans tous les domaines de la société n’est que le premier pas, il faut ensuite mettre en pratique.

    Je tiens ma critique de Christophe Guilly de l’émission « Le grand entretien : une radiographie du peuple » sur Mediapart : http://www.dailymotion.com/video/x2l1agx.

    Sur mai 68 je recommande fortement la lecture du petit livre de Boris Gobille : Boris Gobille, Mai 68, Paris, La Découverte, 2008, 120 pages.

  • Le 13 avril 2015 à 02:02, par Poncet En réponse à : Prolos, intellos : qu’est-ce qui coince ? (2)

    Article intéressant. Vous prenez cependant pour exemple de la classe ouvrière une fraction très particulière de celle-ci, et typiquement provinciale. Vous écrivez en effet, sans vous y attarder : « La plupart donc (...) logent, non pas dans les quartiers HLM (...) mais carrément dans les campagnes, à Beauval, à Fouilloy, à Hangest, dans un rayon de trente kilomètres autour de l’usine, classes populaires que les hausses de loyers ont repoussées loin des métropoles. » Les hausses de loyers, vraiment ? Avez vous vérifié s’ils sont bien locataires ? Et que doivent dire les ouvriers de Saint-Denis ou d’Aubervilliers si les loyers en banlieue d’Amiens semblent inaccessibles à ceux de Good Year ? Je crains qu’en réalité, vous n’ayez mis en lumière une fraction de la classe ouvrière qui s’est éloigné des villes pour accéder à la propriété (hypothéquée). Et dont la situation devient certes dramatique en cas de perte d’emploi. Mais l’éloignement de la ville n’est pas un critère d’identification du prolétariat ni même l’explication de sa « mise à distance ». A Paris même, il y a toujours une densité extraordinaire de prolétaires : l’éloignement en zone « à loyers abordables » n’est tout simplement pas compatible avec les horaires des métiers les plus ingrats et, en attendant le miraculeux appartement HLM, ils renoncent simplement aux mètres carrés (et autres éléments de confort) que l’on croit inaliénables en province. Et pourtant, on ne les voit pas non plus. Pourquoi ? Regardez la télévision...

  • Le 12 avril 2015 à 23:06, par Immanul En réponse à : Prolos, intellos : qu’est-ce qui coince ? (2)

    Excellent ! Je suis prof et jeudi en défilant je me disais que les profs devraient faire grève quand les prolos du coin sont menacés d’être mis sur le carreau. Les grèves trimestrielles ne servent à rien.
    Sinon le tirage-au-sort parmi l’ensemble de la population serait une bonne façon de mieux représenter la panoplie des couches sociales dans nos assemblées non ?

  • Le 12 avril 2015 à 20:35, par Fabien SERFATI En réponse à : Prolos, intellos : qu’est-ce qui coince ? (2)

    La dernière fois que j’ai fréquenté le peuple de mon pays, c’était pendant le service militaire. Malgré le filtrage et l’orientation, le jeune diplômé grande école que j’étais pouvait faire tourner le pétard avec le paysan, le banlieusard, l’artiste, etc. C’était mutuellement enrichissant. Pour de vrai.

    Aujourd’hui, c’est à la piscine municipale que je vis une rencontre de classes : chômeur, prof. de fac, routier, cuisinier, commerçant, toubib, étudiant, artiste, …

    Quand je me demande comment amener à la politique les gens qui n’en ont pas les moyens (= les gens qui ont une vrai envie que ça change), je pense à la piscine. Dans mon parti, on ira nager (ou taper dans un balon), on se donnera des coups de main, on sera d’abord des camarades.