Prolos, intellos : qu’est-ce qui coince ? (1)

par François Ruffin 06/04/2015

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Quand la première boîte de la région ferme à côté de chez soi, c’est une sacrée secousse, non ? Quand 1173 gars du coin se retrouvent sur le carreau, ça doit tonner et tanguer chez les élus, pas vrai ? Quand un bastion prolétaire s’écroule, le fer de lance des luttes dans le coin, ça fait vibrer et chialer les militants ?
Eh bien non.
On s’en fout.
La vie continue comme avant.
Alors, on revient sur le cas Goodyear à Amiens : que s’est-il passé ?
Et surtout : que ne s’est-il pas passé ?
Pourquoi cette apathie ?
Parce que, même à l’échelle d’une ville, deux classes se sont tournées le dos, incapables de s’allier. Un peu à l’image du pays…

« C’était pas le but de notre vie, quand on est nés, quand on a fait des études, d’entrer chez Goodyear, n’empêche que dans le travail, dans la lutte, on a construit des liens, comme une famille, et qui remplace parfois la famille quand des fois ça va pas bien. Et là, avec la fermeture, notre combat le plus dur, c’est après, c’est maintenant, parce qu’on va prendre un sacré coup dans le museau. »

Ce samedi 18 janvier, les Goodyears, leurs femmes et leurs enfants sont rassemblés devant l’Hôtel de Ville. Micro en main, Mickaël Wamen, le délégué CGT, délivre son chant du cygne après six années de bagarre.
«  On est venus ici, à Amiens, pour bien montrer ça : on s’est battus autant qu’on a pu. On a défendu notre peau jusqu’au bout. Nous, au moins, on aura prouvé qu’on en a dans le falzar, et on va continuer à se battre. On va faire le tour des boîtes, on va fédérer les salariés qui vivent avec une épée de Damoclès au-dessus de leur tête, parce que nous, on est de la génération Florange, génération Molex, génération Continental, et j’en passe encore. Parce que les seuls qui luttent vraiment, aujourd’hui, c’est le Medef. »
Le candidat socialiste à la mairie montre sa trogne, vient serrer quelques louches. J’observe la foule, que des ouvriers de la boîte, presque. On compte peu, voire pas, d’Amiénois lambda, même les militants habituels sont rares.
« Depuis un mois, c’est un exploit : il n’y a plus d’accidents du travail ! (Rires et applaudissements.) Mais y en d’autres, d’accidents, y en a qui viennent en pleurant, y en a qui noient leur tristesse dans l’alcool… Y a pas à condamner, plutôt à aider. Et à l’avenir, il faudra beaucoup s’aider.
« Je voulais vous dire ça pour finir, les Goodyears : je vous aime ! »

Le cortège, pas vraiment funèbre mais sombre, s’ébranle dans la grande artère piétonne. Cent mètres plus loin, à peine, place Gambetta, on tombe sur un autre rassemblement : « Nous sommes tous des femmes espagnoles  », déclare un jeune gars dans le mégaphone, redoutant que «  l’Europe en revienne au temps de Franco  ». C’est ici que flottent les drapeaux de l’Unef, du PCF, des Verts, et qu’est installé le camion de l’Union départementale CGT. C’est ici qu’on retrouve nos copains, à cheveux plus longs, étudiants sympathisants, jeunes filles pétillantes – avec qui, au passage, on échange bises et poignées de mains.
« El pueblo unido jamas sera vencido  » proclame une affiche, en grand. Mais justement, les deux manifestations ne s’unissent pas, les Goodyears poursuivent leur chemin sans être ralliés, peuple vaincu. Ils passent alors au milieu des chalands qui, de H & M à Naf-Naf, de Minelli à Etam, continuent insouciants leurs bonnes affaires, soldes oblige.

Pourquoi cette indifférence ? je me demande, tandis qu’on marche. Durant six années, les Goodyears ont résisté à une multinationale, tant bien que mal, dans la rue et devant les tribunaux. Sous l’ère Sarkozy, puis Hollande, ils ont dit « non » à une régression sociale. Et pourtant, derrière eux, ils n’ont pas entraîné la France, ils n’ont même entraîné la France de gauche, et même à Amiens la bataille ne s’est pas étendue, cantonnée à l’usine, même l’Amiens de gauche ne s’est pas réveillé.
Que s’est-il passé ?
Ou plutôt : que ne s’est-il pas passé ?
Qu’a-t-il manqué ?
Comment la plus grosse entreprise de la ville, et même de la région, 1173 emplois, a-t-elle pu fermer sans un sursaut, ni des élus ni de la population ?
Percer ce mystère d’apathie, c’est comprendre, un peu, beaucoup, le blocage, les obstacles, parmi les progressistes, aujourd’hui, dans le pays.

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  • Le 6 avril 2015 à 23:41, par Rachid M. En réponse à : Prolos, intellos : qu’est-ce qui coince ? (1)

    Salut Camarades !!

    Les Capitalistes d’aujourd’hui, sont encore plus fous que leurs aïeules !
    Et, les gauchistes d’aujourd’hui, n’ont plus la folie de leurs
    aïeules !!

    Voila ce qu’il se passe. (je pense qu’)Il n’y aura pas de passation de pouvoir par les urnes. Plus de la majorité du peuple a abandonné la démocratie et ceux qui reste, sont balloté sans fins.

    Sachez que les dominants, nous attendent entraîné et surarmé. Ils savent qu’un jour, ca risque de changer pour eux. Ce jour du grand bouleversement, il va falloir être très nerveux et très nombreux pour les soumettre au nouvel ordre mondial ! heu.... français déjà ! après on verra !

    Faut réveiller la petite bourgeoisie intellectuelle et le grand prolétariat [in]culte, secouez la centrale syndicale et faire sortir toute la nomenklatura sur le pavé !!!!

    Camarades !!!! le capitaliste vous possède tout entier et use de vous a sa guise sans même qu’il se permit un murmure. Votre tempérament au demeurant vous prédispose à se servage....... ALORS révoltez votre camarade le plus proche à la lutte.

    Ca commence comme ca ..... parfois

  • Le 6 avril 2015 à 22:23, par Rémi Begouen En réponse à : Prolos, intellos : qu’est-ce qui coince ? (1)

    Bien que connaissant mal Amiens, quittée après ma 3° au tout neuf lycée, en 1954 (SI !), je me risque à donner une réponse à la question posée... ne serait-ce que parce que j’ai surtout été prolo, même si, sur le tard, j’ai fait des études sup’ (« établi » dans l’autre sens qu’à la mode Mai 68)...
    La France déprime... et les APPAREILS, là-haut, des syndicats et des partis en sont responsables, CGT et PC en tête : pire que jamais ils font double jeu, bla-bla vers la base et compromissions électoralistes etc. vers « le normal » : bosse-consomme-crève...
    Au nom de « la crise », de « la modernité » etc., exit la lutte de classes à l’affiche !... Comme le dit un gars de Goodyear, c’est le Medef qui mène la lutte de classes, triomphe... jusqu’à...dans pas longtemps !

  • Le 6 avril 2015 à 20:57, par Sylvain En réponse à : Prolos, intellos : qu’est-ce qui coince ? (1)

    Je suggère la lecture de « Le complexe d’Orphée : La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès » de Michéa. Pour la « gauche » (i.e. les « progressistes »), le « progrès » c’est la « mondialisation » (et ses conséquences, comme les délocalisations) et s’y opposer c’est être (ou passer pour) « réac ». C’est le même phénomène que pour le protectionnisme, comme tu l’as vu en essayant de mettre le sujet en débat chez les « progressistes ».

    Il faudrait déjà expliquer tout ça et reprendre les sujets que le FN ou l’UPR sont maintenant les seuls à porter (sur l’UE et la « mondialisation » notamment) avant d’espérer faire bouger. Là l’UE est la cause mais personne ne va aller manifester contre l’UE car ce serait être d’extrême droite. Du coup personne ne manifeste.

    Voir aussi : https://www.upr.fr/dossiers-de-fond/quelle-etait-lanalyse-du-parti-communiste-francais-leurope-les-annees-1947-1980 (je ne suis pas à l’UPR, j’étais au PG mais j’en suis parti).