Police à Maire

par L’équipe de Fakir 07/03/2008

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On a besoin de vous

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« On n’est plus la police municipale : on est devenus la police à Robien. » Aujourd’hui, je passe la matinée au poste. Entouré de flingots, et de matraques, et d’uniformes. Mais ces flics-là ne m’enfilent pas les menottes, non : faut que je puisse noter dans mon calepin. Car ils en ont, nos pandores amiénois, du bleu à l’âme...

« Quand ils ont créé la police municipale, en 90, y avait tout un baratin comme quoi on allait former un service public, apporter de la proximité, aider les mamies à traverser, secourir les SDF, etc. Quinze ans plus tard, quelles sont nos missions prioritaires ? Surveiller les crottes des chiens et sanctionner les stationnements ! ‘Une infraction constatée, une infraction verbalisée’, nous répètent les chefs. C’est ça, le service public ? De dresser des PV à outrance ? Enfin, on va nous demander de nous calmer, à l’approche des élections... »

Un costaud rentre dans le bureau. Il se demande qui c’est, ce guignol près du radiateur : « Ben euh, Fakir... ». C’est un titre à double tranchant, qu’on hésite à prononcer : soit c’est la décharge de Tazer, soit c’est l’accolade. Coup de pot : ce pandore, Fakir, ça l’incline plutôt aux confidences. « Je rentre d’une ronde ‘plan propreté’ : les Amiénois doivent rentrer leurs poubelles, et quand les toutous font caca, on intervient. En centre-ville, ça se fait beaucoup parce qu’il y a les caméras. Tous les jours, à côté de Lafarge, y a une dame qui laisse faire son toutou. Alors on se met en planque avec les collègues. Pour une mini-merde. Elle sert à ça, la vidéosurveillance... »

Dans le cadre du « plan propreté », ces charmants musclés ont dégagé un « SDF perturbateur planqué dans le parking souterrain de l’Hôtel de Ville : il aurait risqué de croiser des élus. » Et ils ont éloigné une autre menace : « Devant la Maison de la Culture, y avait un pépé de 85 ans, il restait là avec deux sacs plastiques parce qu’il n’avait plus de domicile. On a reçu l’ordre dans le talkie-walkie : ‘Vous m’enlevez ça tout de suite’. ‘Ca’ ils ont dit, à la mairie. Et j’ai dû évacuer ‘ça’, ce papi. J’en aurais presque pleuré. »

Ces fonctionnaires sont parfois réquisitionnés pour d’autres urgences : « Un dimanche matin, je me fais incendier : ‘Immédiatement, vous allez là-bas.’ Jeanne de Robien, la femme du maire, organisait un concert pour les retraités. Fallait assurer la tranquillité. Pareil, y a quelques temps, on a surveillé les voitures, toute une après-midi, sur un parking à côté de l’hôpital Nord : c’était l’arbre de Noël des enfants de l’UDF. » Ou alors, c’est « le maire de secteur, Cordier qui appelle : un ami à lui avait du mal à rentrer sa voiture, à cause d’un véhicule : il fallait la fourrière. » Ou encore : « On a patrouillé tout un samedi soir boulevard de Bapaume : un copain à de Robien se mariait, une grande fête avec chapiteau, on devait garder les berlines. »

La brigade se rebelle

Mais il arrive que les dévoués agents se rebellent : « A la place, comme les voisins se plaignaient du boucan, on est rentrés dans la fiesta : ‘Si vous pouvez baisser le son’, poliment d’abord. On est revenus : ça beuglait toujours autant. On a traversé les rangées, on est allés vers la chaîne, et on diminué le volume d’office. Le lendemain, le directeur nous enguirlandait : ‘Vous êtes intervenus là-dedans ! Mais c’était un gros mariage ! Et c’est sur moi que ça retombe !’ Faut les entendre, nos chefs, obéissants, la voix tremblante, quand l’Hôtel de Ville appelle ils sont à genoux ! C’est le même topo avec la Porsche à qui tu sais... »
Non, je ne sais pas : Maître Pouillot a une Porsche, mais c’est pas le seul dans notre Métropole j’imagine. Le policier refuse de me livrer des noms : à un contre cinq, je ne suis pas en situation de force pour le cuisiner. « Chaque fois, la Porsche se gare sur le passage pour piéton. Tac, je sors le carnet. Et derrière, ça grésille dans le talkie : ‘19 a encore verbalisé’. Pareil rue de la République, y a la bande à Robien : on m’a interdit de sanctionner. Mais j’y vais. »
Malgré 18 années de service, cet agent (cégétiste) n’a pas grimpé d’un échelon. Pas plus que ses camarades : « Moi, je suis natif de Longueau : un pur, un dur, un rouge... mais on n’a pas la cote d’amour. »

Tandis que ces gardiens veillent au caca des toutous et au parking des totos, tandis que les plus rebelles jouent à cache-cache avec leurs supérieurs, d’autres tâches sont délaissées. Bien moins impérieuses, il est vrai : « Avant, on accompagnait les pompiers sur les accidents corporels, pour les ouvertures de portes... Ça allégeait la police nationale. C’est fini maintenant : il ne faut plus bouger. Quand on intervient au quartier Nord, c’est nous qui nous faisons engueuler parce qu’on se prend des cailloux : on n’avait qu’à pas y aller. Et quand le collègue s’est pris une brique dans le dos à Victorine Autier, la hiérarchie n’a pas cherché à le défendre : c’est directement lui qu’on a incriminé ! Parce que la mairie d’Amiens ne veut pas de vagues, surtout pas de vagues dans les quartiers... Mieux vaut qu’on s’occupe du stationnement ! »

Cette inefficacité de la police municipale est due, bien sûr, aux priorités qu’on lui a fixées. Au désir, politiquement compréhensible, de ne pas se confronter avec des petits caïds. Mais elle est surtout le produit d’une organisation : « En nuit, en 2000, y avait dix-huit agents qui tournaient. Aujourd’hui, il n’en reste plus que quatre parce qu’on les a dispatchés sur divers postes. Alors pour les nuisances sonores, par exemple, on ne va plus à Etouvie : le gars qui patrouille seul, il ne va pas laisser sa voiture sans personne dedans. Il ne va pas monter tout seul aux Coursives, c’est humain. Tandis qu’avant, on se rendait là-bas à deux équipes. »

Porsche tranquille

Pourquoi, alors, avoir procédé à cette nouvelle organisation ? On le devine déjà : pour des raisons de visibilité.

« La volonté municipale, c’était de nous mettre de jour plutôt que de nuit. Pourquoi ? Pas parce que les délits se commettent dans la journée. Non, parce que le jour on nous voit. Il faut qu’on nous voit. C’est ça le mot d’ordre.
Dans le même ordre d’idée, on a créé des postes de police dans les quartiers, cinq au total. Ça donne l’impression que la sécurité est à côté de chez vous. Mais y a presque pas d’agents dedans : sur le Nord, par exemple, y a deux policiers en moyenne par service. En fait, on a divisé nos forces pour une illusion d’optique.
Idem. Le samedi après-midi, ou pendant le marché de Noël, faut que les agents rappliquent en centre-ville. Pas parce qu’il y a plus de crimes, d’un coup, là qu’en périphérie. Non, il faut que nous soyons vus.
C’est là qu’on a le sentiment d’une instrumentalisation politique : quand on apporte moins un service aux Amiénois qu’on ne sert à la communication du maire. »

Mais ces témoignages le prouvent : une résistance existe. S’organise. Conteste : « En 1994, ç’a été le clash : de Robien ne voulait plus reconnaître sa propre police, mais on a arraché un statut. Et maintenant, on peut s’appuyer sur notre statut pour ne pas faire n’importe quoi. »
La CGT est devenue le premier syndicat : « La police, c’est un truc qui les inquiète. Dès qu’on pose un problème, ça monte direct au cabinet du maire. »
Alors, pour contourner cette force modeste, la Ville use de deux armes : des chefs fidèles, d’abord (voir encadré). Une foule de précaires, ensuite : « De Robien annonce ‘200 personnes’, mais c’est vraiment compter les pauvres et compter sur eux. Parce que des policiers titularisés, il n’y en a que 82. Mais la boutique tourne avec les auxiliaires, avec les emplois-jeunes remplacés par des CAE, avec des contrats de 26 h par semaine. »

Et eux ne risquent pas de verbaliser les Porsche...

(exclusivité édition électronique)

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