Passe ton Karrabach d’abord

par François Ruffin 01/02/2008 paru dans le Fakir n°(34) Août - Septembre 2007

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On a besoin de vous

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Marcel et Mélanie, c’est l’eau et le feu. Marcel Dekervel, l’enseignant barbu, délégué à SUD-éducation, militant depuis l’ère Pompidou..

Marcel et Mélanie, c’est l’eau et le feu. Marcel Dekervel, l’enseignant barbu, délégué à SUD-éducation, militant depuis l’ère Pompidou, qui collectionne les papiers des sans-papiers comme un bénédictin (le classeur « Urgent » dans la salle à manger, les dossiers « en cours » dans la chambre des enfants, et une armoire d’archives dans le garage) – lui répond avec des « collectivement » et « syndical » à tout bout de phrases, rarement avec des « je », tenant ses sentiments à distance, avec des pincettes, des gants en plastique, comme si ça portait des bactéries. Mélanie Moisan, elle, la trentaine et enceinte, déjà maman d’un petit Gabriel, s’est fait tatouer un ange dans le cou pour son premier bébé (son mari tient le bistrot Jean Bart à côté de la gare) – et elle a rejoint le RESF un peu par hasard, parce qu’elle a aperçu le livre écoliers, vos papiers ! dans une librairie. Après l’avoir lu elle s’est dit : « Maintenant que je sais, je ne peux pas rester sans rien faire. »
Mélanie est devenue « marraine républicaine » des Aslanov, c’est Marcel le « parrain » – et ce couple improbable roule vers Roye, où résident leurs « filleuls ».

Géopolitique sur plâtre

« Déshabillez vos chaussures s’il vous plaît » est inscrit à la craie sur la porte d’entrée. C’est que la petite Narmine, âgée de 18 mois, gambade à quatre pattes sur la moquette : « Elle avaler toutes les poussières, explique son père Ramine dans un Français à l’infinitif. Elle croquer saletés. » On s’assied dans le canapé, et du thé, du raisin, des pêches, des yaourts, des petits gâteaux recouvrent aussitôt la table du salon.
Ramine met une cassette dans le magnétoscope, et sur la télé on aperçoit les corps d’enfants nus, de femmes couchés dans l’herbe, d’hommes au flanc coulant de sang : c’est la guerre au Haut-Karrabakh. Sur le plâtre de la salle, au crayon de bois, il dessine des pays : la Turquie, l’Arménie, l’Azerbaïdjan, l’un qui envahit l’autre qui envahit le dernier en gros. Il efface avec une gomme – mais l’histoire, elle, ne s’efface pas.

Aytan, la mère, était arménienne en Azerbaïdjan : à l’époque de l’URSS, peu importait. ça s’est gâté ensuite, avec les nationalismes et le conflit. Elle a arrêté l’école à cause des menaces. Elle a rencontré Ramine, Azérbaïdjanais pur jus, lui, dans un magasin d’alimentation – et c’est le couple ensuite qui fut poursuivi par les voisins, lui défenestré, elle tapée. Voilà pourquoi ils ont fui vers l’Europe de l’ouest : « Les demandes d’asile de ressortissants arméniens ou azérbaïdjanais, note le rapport de Forum Réfugiés, sont dans la plus grande majorité des cas de personnes qui ont été persécutées en raison de leurs origines mixtes. »

Kleenex fait des affaires

L’Ofpra a bien sûr rejeté leur dossier. à l’improviste, alors qu’ils s’entretenaient avec une éducatrice, les gendarmes de Roye sont venus les chercher le jeudi 25 janvier au matin : « J’ai dit : ‘L’enfant n’a pas encore mangé’, raconte Aytan. Il m’a dit : ‘Non non vous devez partir avec moi vite.’ » Le bambin pleurant dans les bras, ils sont restés à la gendarmerie jusqu’à huit heures du soir : « J’ai dit : ‘Moi je dois aller magasin.’ Il m’a dit : ‘Non non parce que vous arrêter.’ » Et Aytan d’interroger le chef : « Pourquoi faire comme ça ? Pas gentil, elle petite », et il lui répondra cordialement : « Ici c’est comme ça. C’est comme la Gestapo. » Pendant qu’ils passent la nuit à l’hôtel, pendant que les pandores matent un film porno dans la chambre en face, à Amiens est déjà organisée une petite manifestation.

Le lendemain, ils sont conduits à Oissel, un centre de rétention près de Rouen, avec un avion pour l’Azerbaïdjan dans la foulée. Mais prévenus, la Cimade et le RESF local leur amènent un avocat, et le juge de la détention et des libertés les relâche pour « arrestation déloyale ». Le préfet, échaudé par cet échec, et par les protestations de la veille, ne fait pas appel – et la petite famille regagne Roye.

Depuis, Albert Jacquard, et le maire, et le curé, et une vice-présidente de la région sont passés chez eux pour le café. Et les gendarmes s’amusent : ils toquent à la fenêtre des Aslanov, crient « Gestapo ! » et partent en riant. C’est qu’on s’ennuie parfois, dans « la capitale du poireau ». Le mois d’avant, encore, le chef des bleus les a prévenus : « Vous devez quitter France. Si on vous croise en ville, on vous emmène. » Et Aytan ne pense plus qu’à ça : « Toutes les nuits je rêve que la police m’arrête. Je ne dors plus, un bruit et je sursaute, j’attrape des migraines. »

« Un peu émue », c’est-à-dire au bord des larmes et reniflant, Mélanie-la-marraine explose : « Là-bas, ils n’avaient pas le droit de s’aimer parce qu’ils étaient deux personnes de nationalités différentes, de confessions différentes, ils ont été battus pour ça, ils ont dû fuir pour ça. Ils ont une petite fille qui est née en France et on ne leur fout pas la paix. On ne leur dit pas ‘vous avez le droit de vous aimer, de vivre, d’élever votre petite fille’. Aytan, à chaque fois que je la vois, elle me demande : ‘Est-ce que tu trouves que ma fille elle est assez grosse ? qu’elle est trop petite ?’ Elle est inquiète à l’idée que sa fille ne soit pas bien. Depuis qu’on est là, le bébé, on ne l’a pas entendu une seule fois pleurer. Elle a la patate, elle a l’espoir. Alors y en a marre. Y en a marre qu’on fasse subir des choses pareilles à cette famille, c’est insupportable. De voir Aytan et son mari essayer de nous accueillir avec le sourire, de savoir qu’ils ont la trouille au ventre, c’est intolérable. C’est des êtres humains, bordel. Qu’on vienne se foutre d’eux et frapper ‘Gestapo !’ à leur carreau, c’est une honte. Moi je n’ai jamais eu à me battre pour aimer, pour choisir qui je vais aimer, je n’ai pas eu à avoir peur de la mort parce que j’avais envie d’aimer quelqu’un et de construire une famille. S’ils sont renvoyés en Azerbaïdjan, ils ne formeront plus une famille. Alors comment on peut faire pour regarder cette petite fille et se dire qu’elle n’aura plus de parents ? Tout ça parce qu’ils n’ont pas de papiers. Français. »

Ca sanglote, on l’imagine, après pareille tirade d’une traite. Kleenex fait des affaires. Mais Marcel-le-parrain, stoïque, reprend la parole : « C’est beau, Mélanie, tu as bien parlé. C’est notre moteur, la colère, énonce-t-il d’une voix placide. Mais il faut canaliser ses émotions, sinon on ne tient pas collectivement dans la durée. Le plus important face aux pouvoirs, c’est l’organisation. »

Etrange alliance, autour d’une cause : entre Love Story et Papy fait de la résistance...

Allô ? La préfecture ?

J’appelle pour France Inter : « Durant ma semaine sur les sans-papiers à Amiens, j’ai recensé quelques histoires, et j’aurais bien voulu une réaction de la préfecture sur ces cas. »
Comme d’habitude : impossible de joindre le préfet de la Somme, Henri-Michel Comet, ou même son secrétaire de cabinet, Yves Lucchesi – lui qui, pourtant, signe tous les courriers rejetant les demandes de régularisation. Le standard nous a passé le service « Communication », dont le rôle consiste justement à ne pas communiquer :

« On peut penser, bien sûr, au cas du jeune Ivan Demsky qui a sauté du quatrième étage pour échapper à la police tandis que son père se jetait du troisième...

– C’est vous qui le dites, qu’il a sauté. » Sans doute prenait-il une leçon de parachutisme sans parachute. « Une enquête est en cours et nous ne pouvons donc pas nous exprimer pour l’instant sur ce dossier.

– Mais avant ce drame, en mars, c’est un jeune garçon venu du Darfour qui a été expulsé. A peine atteignait-il ses dix-huit ans qu’on l’invitait à se présenter en préfecture, avec une convocation piège, et qu’on le renvoyait alors qu’il était scolarisé dans un lycée ici, alors qu’il était suivi par un éducateur, alors surtout que dans le même temps les médias, et le candidat ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy, et son futur ministre des affaires étrangères Bernard Kouchner s’insurgeaient contre la guerre au Darfour...

– Nous ne pouvons pas vous répondre au cas par cas.

– Et sur le sans-papier qui a tenté de se suicider le week-end dernier, qui s’est vidé de tout son sang et qui a été donné pour mort aux Urgences ?

– On ne m’a jamais parlé de ça...

– En mai, c’est un Kurde qui s’est tranché les veines dans une gendarmerie. Ils l’ont emmené à l’hôpital et là, les policiers sont venus le rechercher sur son lit, mais comme ses plaies se sont rouvertes dans l’aéroport, comme le sang aurait coulé dans l’avion, ils ont renoncé à l’expulser...

– Vous me soumettez des cas que j’ignore.

– Pourtant, des courriers ont été adressés à Monsieur le préfet...

– Si vous voulez que je vous parle de la fièvre catarrhale, on a fait un point presse là-dessus. Je ne travaille pas au service des ‘émigrés’...

– Alors vous pouvez me les passer.

– Non, non. Si vous voulez des réponses, tournez-vous vers le ministère de l’Immigration... »

Docile, on suit ce conseil. Mais à l’ « Identité Nationale », au « service Communication » toujours, on se heurte au même silence : « Le seul autorisé à communiquer sur l’immigration, c’est Brice Hortefeux lui-même. Et il est en Malaisie cette semaine, pour un voyage autour du co-développement. Comme après il prépare son grand projet de loi, il ne parlera pas avant le 18 septembre. »

D’un ministère spécialement dédié aux charters jusqu’aux obéissants policiers de base, en passant par les magistrats, les greffiers, etc., des milliers d’hommes, les hauts, les moyens et les petits fonctionnaires, se consacrent à « faire du chiffre ». Et pourtant, dès qu’il faudrait s’expliquer sur les conséquences humaines de ces choix politiques, il n’y a plus personne, juste un appareil d’état, lisse, implacable, impersonnel sinon inhumain, sans voix pour se justifier. Pas même pour se vanter, fièrement après tout, que la Somme soit un département phare, avec des méthodes novatrices, modèle dans la lutte contre les déboutés du droit d’asile. Et qui, à sa manière, obtient des résultats...

(article publié dans Fakir N°34, septembre 2007)

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