Montée en chair

par Pierre Souchon 28/06/2012 paru dans le Fakir n°(54 ) mars-avril 2012

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On a besoin de vous

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Dans mon voyage en haute bourgeoisie, l’Église catholique et romaine, je la vivais avec le sourire, comme une étape de plus dans ce folklore. Là où mes parents avaient lutté, couteau brandi…

Garance avait comme des angoisses que je foute le bordel au curé. Fallait pas quand même déconner, je protestais : j’avais des manières civilisées quand je voulais, et surtout, j’avais accepté de me marier à l’église, alors c’était pas pour aller cracher à la gueule du père Sébastien Princier.
Lui missionnait en plein dans le Paris huppé où un tas de copains de Garance allaient à la messe. Sébastien, c’était leur abbé à tous, ils en faisaient des farandoles de compliments, j’allais voir à quel point il était jeune ! Marrant ! Ouvert tout à fait ! Il en avait vécu des choses ! Et des bien fortes ! Ils murmuraient confidentiels que Sébastien avait longtemps été drogué comme il fallait, à s’allumer très sévèrement, puis qu’il avait rencontré Jésus d’un coup. Il sentait fort le voyou, le père Princier, tout le monde en frissonnait. Je me disais, moi, qu’il avait peut-être fumé un pétard ou deux, Sébastien, dans un égarement adolescent, et que ça avait effrayé tout le monde dans le Ve arrondissement.

On s’y retrouvait justement tous, ce samedi.
On était une trentaine de couples à mener une « préparation au mariage », et à inaugurer notre catholique année par une réunion sur « la fécondité ». Garance m’a présenté au père Princier, qui s’est enthousiasmé pour mon athéisme militant. « Putain mais c’est super, ça, Pierre ! » Il jurait ensoutané, Sébastien, ce bandit de grand chemin, en caressant une bague à pointes qui lui permettait d’égrener son chapelet en toutes circonstances. « C’est de l’amour, ce que tu fais là ! Jésus accueille tout le monde dans sa diversité, l’humanité dans sa multitude. On va faire de grandes choses ensemble. Ravi de te rencontrer, putain ! »

Dans sa haute bourgeoisie, Garance m’emmenait de découvertes en surprises, le genre grand voyage, mais pas au loin, tout près. Les vies de riches, avec leurs immeubles haussmanniens, leurs hauteurs sous plafond, leurs restaurants Tour d’Argent, leurs résidences sur l’île d’Yeu, ça me dépaysait. Alors l’Église apostolique, je la vivais amusé, intéressé même, comme une étape de plus dans mon périple…
Ma mère ne l’aurait pas vécue avec la même distance, elle, cette dévote aventure. Je me souviens encore de son couteau brandi. J’avais quinze ans, et je m’étais aperçu subitement que je n’avais pas de culture religieuse. J’avais alors décrété que ça me manquait cruellement, vu la société dans laquelle je vivais, et j’avais demandé à mon oncle curé de m’envoyer une Bible. Il s’était exécuté, le frère de ma mère, trop heureux d’enfin évangéliser son neveu. J’avais reçu une belle Bible bleue de Jérusalem avec mon nom dessus et je la contemplais ravi dans la cuisine. Ma mère m’avait demandé ce que c’était, ça.
Ce truc. J’avais exposé ma théorie sur mes lacunes théologiques et je l’avais accusée d’en être responsable. Elle cuisinait des lentilles avec du lard, ma mère, et alors les lentilles avaient complètement cramé pendant sa tirade qui avait enflammé la pièce – elle avait conclu avec un couteau de cuisine brandi comme un drapeau « lire la Bible, c’est déjà y croire ». Je crois que j’ai dû l’ouvrir une fois, depuis, la Bible à tonton.

Maintenant, Sébastien nous emmenait dans un grand presbytère où Carla et Arnaud nous attendaient. C’étaient des militants du couple uni devant Dieu, eux. Ils étaient mariés depuis une quinzaine d’années. Ils s’en trouvaient ravis, et tenaient à nous le faire partager : leurs enfants souriaient, il y avait là Bernardin, Bartholomé, Fulgence, et encore trois ou quatre autres qui jouaient dans la salle où on avait pris place. « Bonjour à tous, et bravo de vous lancer dans la grande aventure, nous a félicités Carla. Pour introduire notre premier thème, la fécondité, je dirais qu’il y a le plaisir immédiat, l’union des corps et des cœurs. Ça cimente le couple, ça le nourrit, ça permet la longévité. Et puis il y a le plaisir donné : c’est un don de vie. Vous n’aurez pas besoin d’y penser en pleine action en vous disant « super, je participe au plan divin, je suis une icône de l’amour de Dieu sur terre. » Mais le plaisir associé à un don de vie dans le plan divin, c’est impossible d’imaginer l’amour du couple sans ça. » C’était envoyé.

J’étais un peu sidéré, moi, de m’embarquer dans un truc pareil. Ma mère elle ne les avait pas vécus à la farce, les évangiles. À peine son frère aîné baptisé, ma grand-mère l’avait soulevé dans l’église en implorant : « Mon Dieu, donnez-nous un prêtre. » Et il l’est devenu, curé, mon tonton, à force d’endoctrinement, de taloches et de grands coups sur la gueule pour que ça rentre bien. Ma mère, adolescente, allait elle évangéliser la Creuse.

L’été, elle travaillait dans des fermes, pour rien, dormait dans le foin, et donnait des rudiments de Jésus à des paysans qui en avaient bien besoin : exemplaire et sacrificielle, elle convertissait à tour de bras dans les étables. C’était de la rigolade, ça, parce qu’ensuite elle a voulu devenir bonne sœur pour que les choses soient claires. Elle est partie au Gabon pour aider les pères missionnaires.
Mais ça allait plus trop, là-bas. Eux étaient carrément esclavagistes, avec tout un tas de Noirs qui les servaient et récoltaient des coups de triques. Ils sautaient les petits garçons, ces bons pères blancs, les mères de familles éplorées qui passaient par là aussi, et ils faisaient des discours formidables sur l’indispensable morale le dimanche en chaire.
Elle tombait de haut, ma mère. Elle a découvert la grande saloperie. Elle les a haïs. Elle a tout foutu par-dessus bord et il a plus fallu du tout évoquer en sa présence ne serait-ce que le bout d’un curé.
« Tu iras en enfer », l’a condamnée sa famille.

Comme elle s’en foutait, on l’a abonnée d’autorité au Pèlerin magazine. Rencontré entretemps, mon père voulait répliquer en abonnant tous ceux du camp d’en face à L’Humanité. Il était lui de toute façon très con, on avait expliqué à sa femme : bien que garde-chasse, s’occupant des animaux, il n’avait même pas compris que c’était Dieu qui avait créé toute cette belle nature ?

« Je t’interromps, Carla, a dit le père Princier. Il faut savoir que dans sa philosophie du corps, l’Église prône une régulation naturelle, écologique, des naissances. Elle refuse la chimie, le plastique, car le corps est l’œuvre de Dieu. Le rythme biologique de la femme doit donc être respecté. »
Carla s’en est pris alors aux « magazines féminins » qui exaltaient la contraception de manière éhontée. Sans parler des médecins : « Rares sont les gynécos qui vous regardent avec un air indulgent quand on dit qu’on ne prend rien. C’est difficile de les convaincre du bien-fondé de ce que Jean-Paul II a enseigné pendant des années : « Le corps est un temple. » C’est là qu’on en revient au sens divin de l’acte sexuel.
– On est tous prêts à entendre autre chose que la question de l’utilitaire », a assuré un type à lunettes à côté de moi.

C’est qu’on était dans le spirituel, ici. Du garanti mystique, tout le monde avait bien l’air de s’accorder là-dessus. Tout le monde se ressemblait, d’ailleurs, les types bien rasés en complets-vestons et chaussures qui brillent, leurs nanas avaient des petits ensembles sans prétention mais tout de même très à la mode, et presque tous les couples se tenaient la main sur la table.

Ma Mamet, côté paternel, l’avait éprouvée en moins spirituelle, sa foi. Les genoux broyés sur les dalles et une serpillière à la main, le ménage dans la nef comme chemin de croix : « Elle travaillait à la ferme du matin au soir, me racontait mon père. Les châtaignes, les cochons, les chèvres, les vaches, faire la bouffe pour tout le monde… Elle arrêtait jamais, et elle trouvait le temps d’aller faire le ménage à l’église. Douze kilomètres à pied aller-retour. Elle était épuisée, et elle allait la nettoyer de fond en comble chaque semaine. Un jour elle est revenue un peu triste : le curé l’avait engueulée parce qu’il avait trouvé de la poussière dans les coins. Tu l’aurais vu, cette saloperie de curé du mas Bonnet, il était gros, il était gras, il faisait rien de la journée… Mon père a pris son fusil et il est descendu le voir. » Après, la Mamet, elle a plus jamais fait le pieux ménage.

Et chez les Garance, les Carla, les Princier, autour de moi, là, combien, dans leurs nobles généalogies, ont servi l’Eglise en prolétaires, le dos courbé, les lombaires brisées ? Combien, dans un autre genre, se sont élevés l’âme à respirer de l’encens dans une chapelle privée, leurs derrières précieux assis sur des coussins molletonnés, leurs noms gravés dans le bois du prie-dieu ? Combien d’autres ont réservé leur coin de paradis en offrant à la paroisse un ostensoir couvert d’émeraudes ? Elle était salement fracturée, l’humanité accueillie dans sa multitude…

Carla nous a interpellés : « Est-ce qu’on veut vivre notre sexualité guidée par l’Esprit saint ? Dans un don potentiel de vie ? Ou on contrôle ça comme sa machine à laver, comme son frigo ? Je vais être très honnête : une fois qu’on a goûté à l’Esprit saint, on ne revient pas en arrière. Faut pas être médecin, faut pas avoir fait les hautes études pour connaître la méthode. Ça permet une connaissance de soi et c’est génial ! Génial ! Car il y a un mystère inouï dans notre corps féminin.
– Moi c’est Noémie, s’est présentée une jeune fille. Je trouve que c’est très précieux de se connaître, comme tu dis, avant de se donner à son mari, car on ne donne pas ce qu’on ne connaît pas. Et puis on est vraiment accueillies comme un mystère par son mari, n’est-ce pas ?
– Tout à fait !, s’est réjouie Carla. Dans sa vie perso avec l’Esprit saint, ça a un impact très fort. Hein chéri ? »
Chéri avait un air fantastiquement ahuri. Moi je sentais bien que c’était Carla qui menait la grande danse de la liturgie catholique et romaine, et que ça devait commencer à le courir un peu, Arnaud, les histoires d’Esprit saint réglé comme un frigo. Il revenait de Côte-d’Ivoire, cet officier de l’armée de terre, et il avait pas l’air très ravi qu’une soixantaine de personnes apprennent comment exactement il couchait avec sa femme. « Euh oui », il a balbutié chéri, et alors Carla s’est enthousiasmée sérieusement. Elle avait l’air en plein décollage, je me disais qu’elle allait léviter bientôt Carla, je la sentais fusionner avec de drôles de trucs qui m’étaient étrangers.
Arnaud s’obstinait dans son silence, alors Carla s’est exprimée une bonne fois à sa place, pour qu’on comprenne tous définitivement. « Lorsque le mari vit ces périodes d’abstinence, il y a un parfum d’éternité assez incroyable. On est obligés d’être délicats l’un envers l’autre. Avec Arnaud, on était tout en haut d’un causse, dans les Cévennes, en été… A la belle… Une voûte céleste ! Pas de lumière… On avait l’impression qu’on pouvait cueillir les étoiles. Nous étions côte-à-côte. Eh bien quand on arrive à s’abstenir dans cet état d’esprit-là, c’est très beau. On se retrouve petit. Pauvre.
– Tu crois qu’il s’est branlé, du coup, Arnaud ? », j’ai demandé tout bas à Garance.
Elle m’a regardé d’un air courroucé. Mais comme elle répondait pas j’ai questionné discrètement le type à lunettes :
« Peut-être qu’elle l’a sucé ? »
Il a eu l’air stupéfait et il m’a snobé complètement.

Moi je l’imaginais l’autre dans les Cévennes avec une gaule d’enfer à parler d’éternité, alors j’avais envie de la jouer tout en finesse, à foutre ma bite sur la table et à proposer une partouze à tout le monde avec le père Princier en invité d’honneur. Je commençais à déconner nettement, Carla n’arrangeait rien : elle expliquait maintenant qu’il y avait des « supers méthodes dans les bouquins ». Elle était dégagée de toute contrainte, Carla, on le voyait bien, elle parlait très librement de sa vie sexuelle : « Quand madame peut, elle met un Larousse sur la table de chevet. Moi je fais ça. Et quand je ne peux pas, je mets un cactus. »

Comme ça menaçait de virer à la grande rigolade, le père Princier a repris la main. Il nous a conseillé l’excellent site de l’association Amour et vérité, qui surplombait manifestement le débat, et surtout nous permettrait d’éviter « tous les trucs bizarres » qu’on trouvait sur internet. Il a invoqué Matthieu 19, aussi, les Pharisiens et Moïse qui d’après ce que j’ai compris avaient des vues précises sur la question.

Quand j’étais petit et que j’allais dans la famille de ma mère, je partais à la guerre. J’avais des ordres. A un propos qui sentait la morale, à la moindre évocation de Jésus ou de quelqu’un dans son genre, à la vue d’une Bible, je devais pourfendre l’ennemi. Dire qu’on devait me respecter, que moi je croyais pas en Dieu, et que si on me laissait pas tranquille j’allais téléphoner à mon papa.

A douze ans, je mangeais chez mes grands-parents avec tous mes cousins. Mon grand-père présidait l’assemblée, sévère : « J’adore les courgettes ! », je m’étais enflammé. Mon grand-père avait tapé du poing sur la table : « Non ! On n’adore que Dieu. » Investi de ma mission de démolition de toute tentative théologique, j’avais dit que j’avais bien le droit d’adorer les courgettes, autant que le saucisson, et que ça se disait. Il était en rage, mon grand-père. Il avait sorti un très vieux Larousse orange. Dedans c’était expliqué qu’il y avait deux sens, à « adorer ». On pouvait adorer une divinité et adorer aller au cinéma. Mon grand-père s’était résigné. J’avais remporté une victoire très nette sur le front du sud-Ardèche et je l’avais rapporté à mes parents.

Ça avait été une sacrée castagne, pour mes vieux. Une lutte, pour s’arracher eux-mêmes, pour m’arracher à cet héritage millénaire de superstitions et de soumission. Un combat largement victorieux : l’impiété, la laïcité, tous les trucs de mécréants l’avaient emporté dans ma famille, et en même temps, à la même époque, chez des millions de gens, dans toute une France populaire, et même rurale. Une bataille tellement bien gagnée que je pouvais me permettre d’y revenir, moi, rien qu’une génération après, mais pour rigoler un bon coup, prendre le bon Dieu au second degré.
« C’est l’heure !, a annoncé le père Princier. Je vous laisse aller adorer le saint Sacrement. » Tout le monde s’est levé en silence.

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Vos commentaires

  • Le 3 août 2012 à 19:44, par amonhumbleavis En réponse à : Montée en chair

    Mieux qu’un safari dans la savane !