« Ils nous ont dit : vous êtes fous ! »

par François Ruffin 27/09/2013 paru dans le Fakir n°(62) septembre - octobre 2013

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"Ils nous ont dit vous êtes fous - Entretien avec mon héros Maurice Kriegel-Valmont, de François Ruffin, Fakir Éditions, 108 pages, 6 euros (+2€ de frais de port)

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C’est le troisième livre des éditions Fakir : des entretiens avec mon héros, Maurice Kriegel-Valrimont.
Qui a co-rédigé le programme du Conseil National de la Résistance, qui a co-dirigé la Libération de Paris, qui a co-instauré les lois sur la retraire dans l’après-guerre, etc.
On vous offre ici l’intro.

Je suis tombé sur lui presque par hasard.
Avec Daniel Mermet, à Là-bas si j’y suis, on s’était dit qu’il fallait se dépêcher, que les papys qui faisaient de la Résistance ils apparaissaient un peu trop dans la rubrique « nécro », qu’on avait un boulot de mémoire à mener, là, avant qu’ils aient tous glissé sous la pelouse.
À l’époque, tout le monde s’en fichait un peu.
Attac avait lancé, deux années auparavant, le 8 mars 2004, un « Appel à la commémoration du 60e anniversaire du programme du CNR de 1944 », les Aubrac, Lucie et Raymond, Stéphane Hessel, Georges Séguy, etc., étaient venus déclamer chacun un paragraphe, solennels : « Au moment où nous voyons remis en cause le socle des conquêtes sociales de la Libération, nous, vétérans des mouvements de Résistance et des forces combattantes de la France Libre, appelons les jeunes générations à faire vivre et retransmettre l’héritage de la Résistance et ses idéaux toujours actuels de démocratie économique, sociale et culturelle… »
La salle était quasiment vide, on m’a raconté.
Je n’y étais pas.
Le « CNR », d’ailleurs, je ne savais ce qu’était ce machin, ni même que ça avait existé.

C’est un prof de Nantes, en lycée pro, militant à Attac, qui avait initié cet « Appel » : Luc Douillard.
J’aime bien citer les noms d’inconnus, comme ça : Luc Douillard.
Je l’ai croisé, une fois, plus tard : un gars discret, qui la ramène pas, qui se tient à l’arrière-scène, et qui doit rougir, j’imagine, que je répète son nom comme ça ici : Luc Douillard. Mais si l’histoire avance, quand elle avance, c’est pas (seulement) grâce aux Présidents et aux grands tribuns qui se poussent du coude sur les estrades, mais parce que, devant ou derrière, y a des milliers de Luc Douillard.
Rendons donc hommage aux Luc Douillard.
C’est lui, Luc Douillard, qui l’a semée le premier, la graine autour du « Conseil national de la Résistance ». Depuis, y a tout un revival. Le pèlerinage tous les ans aux Glières, le livre « Les Jours heureux », le film du même nom, « Indignez-vous », etc. Sans Luc Douillard (et sans Sarkozy), y aurait peut-être rien de tout ça.
Sans Luc Douillard, en tout cas, moi je ne récupérais pas un fichier JPG tout propre avec les « Nom / Prénom / Code postal / Adresse / Téléphone » d’une trentaine de résistants. Il m’a livré le paquet ficelé, Luc Douillard. Je n’avais plus qu’à faire mon marché dans cette liste.
Merci, Luc Douillard.

Qui j’allais me choisir comme client, moi, là-dedans ?
Stéphane Hessel ? Pourquoi pas. C’était pas encore devenu une rock-star, qui attire autant de monde (et de caméras) que Manu Chao. J’ai donc lu son bouquin, Danse avec le siècle. Bof. J’ai trouvé que c’était un rien dandy, pardonnez-moi. Ça manquait de lutte, de cambouis, d’une aspiration populaire.
Après, les autres, la plupart, je les connaissais pas. « Philippe Dechartre », « Robert Créange », « Marie-Jo Chombard de Lauwe »
Comment, dans le tas, j’ai choisi « Maurice-Kriegel Valrimont » ? Au pif, je pense. Sa notice Wikipédia, trois lignes, mentionnait sans doute qu’il était passé par le Parti Communiste et qu’il s’était fâché avec, les deux ont dû me plaire. Ou alors, parce qu’il habitait à Paris, pas trop loin de la gare du Nord : c’était pratique pour reprendre le train vers Amiens. Noble motivation.
Je l’ai appelé.
On a pris rendez-vous dans la foulée, pour le lendemain, ou le surlendemain.

Ça commençait mal, l’entretien : j’étais nul.
Le colonel Rol-Tanguy, je croyais que c’était le chef, à la Libération de Paris, vu que c’est le plus connu, vu qu’il a donné son nom à des places à des avenues à des collèges à une station de métro. Mais là, « non non non non », Maurice Kriegel-Valrimont était pas d’accord, pas du tout : c’était lui, son supérieur, à Tanguy.
Comme il voulait.
Je m’emmêlais les pinceaux, après, dans les mouvements de Résistance, je les confondais, le Comac, Comité d’action militaire, je ne savais ce que c’était ce sigle.
Et au fond, pire que tout : je m’en foutais de tout ça.

D’où elle est née, alors, la magie ?
D’où ça vient que, ensuite, après ce début laborieux, on a passé des heures comme sur un petit nuage, temps arrêté, magnéto oublié - et que sept années plus tard, cette rencontre m’éclaire encore, que je la porterai longtemps en moi, j’espère, comme une lueur ?
Je doute que ça se dépiaute, la magie. Mais allons-y, essayons.
Il y a la générosité, déjà, de Kriegel, qui ne m’a pas renvoyé d’un revers de manche, « informez-vous avant d’informer, jeune homme, et revenez après ». C’est que chez lui, les interviewers ne se bousculaient pas au portillon. Autant, chez les Aubrac, j’étais reçu trente minutes, presque montre en main, et ils me sortaient un discours prêt-à-porter, je sentais, déjà rôdé pour des films, des radios, des écoles, des lycées, témoins professionnels et talentueux, autant Kriegel était relégué dans l’ombre, pas trop de projecteurs braqués sur sa personne, éliminé de la photo même.
Il n’en tenait ni rancœur ni rancune, non, mais lui qui l’aimait tant, la parole publique, les mots s’étaient comme accumulés en son cœur. Ils avaient mûri, durant des années de silence. Sans doute qu’il en faisait part à la petite famille, de ses réflexions, au repas du dimanche. A coup sûr, il confiait ses analyses aux copains de passage. Ça restait limité, comme auditoire, toujours les mêmes têtes. Voilà que j’arrivais avec mon oreille neuve, et avec derrière mon micro des milliers, des dizaines de milliers, des centaines de milliers d’oreilles neuves. Ça lui donnait de la joie, de la fougue, de l’entrain, et son rire résonnait comme une ponctuation.

Moi, dans sa voix, j’entendais rouler l’histoire. Pas seulement la Seconde Guerre mondiale, ou le Front populaire, ni même la Première, mais un écho qui venait de bien plus loin encore. C’est un héritier des Lumières, de la grande Révolution, de la Commune qui débattait pour moi, habité qu’il était de cette continuelle espérance, jamais éteinte, de cette attention à l’homme, à ses fragilités et à sa grandeur. Jusque dans sa langue, dans sa diction, à la fois emportée et patiente, amusée et sérieuse, j’écoutais ma France, belle et rebelle.
Enfin, j’étais un militant. Je me demandais, je me demande encore, avec une permanente inquiétude, « comment changer les choses ? où agir ? par quoi commencer ? » et c’est avec cette seule interrogation, au fond, que je venais vers lui : « Comment avaient-ils changé les choses ? Où avait-il agi, lui, personnellement ? Par quoi avait-il commencé ? Et aujourd’hui ? » Nous ne parlions pas du passé, mais du présent. Peu importait l’ancien combattant, seul comptait le « que faire, ici et maintenant ? », certes éclairé par son expérience.
Avec deux générations et soixante années d’écart, je voyais en Kriegel un reflet de moi. Et péchons par orgueil : c’était réciproque, me semble-t-il, Kriegel voyait en moi un reflet du garçon qu’il fut, heureux de cette transmission, que sur le fil de sa vie la chaîne de la lutte ne soit pas rompue.
Bref, nous avons plané en amitié.
À la fin, et par la suite, Maurice Kriegel m’appelait « mon copain ». Ce qui valait, à mes yeux, davantage qu’un prix Nobel.

Je suis retourné le voir, ensuite.
On a enregistré un second entretien, sur son parcours après-guerre - qui me paraît, j’y reviendrai, encore plus remarquable que son engagement durant l’Occupation.
Et puis je passais, comme ça, des fois, le saluer à l’improviste, entre deux trains. Il s’installait à son bureau, un beau meuble façon Troisième République, avec le maroquin, le coupe-papier, le buvard. Il se calait dans son fauteuil. Et là, à partir de quelques notes, il me servait un « point politique » : que penser de la situation intérieure et extérieure, des rapports de forces sociaux et internationaux, etc. Une vraie harangue. Je me retournais : non, aucune foule derrière, j’étais bien seul, avec juste le papier peint couvrant le mur. C’est une habitude qu’il avait prise, je devine, à l’Assemblée nationale, dans les meetings de sa circonscription, au comité central du PC, et qu’il perpétuait avec ma pomme pour unique auditoire.
Il m’a invité, pour l’été, à passer le voir dans sa résidence de campagne, je ne sais plus trop où, dans la Nièvre je crois, avec femme et enfant. Ça lui aurait fait « bien plaisir ». Mais on est cons quand on a trente ans. Je me suis dit, bon, ça sera pour l’année prochaine. Sauf que lui, le nonagénaire, l’éternité, il ne l’avait pas devant lui : il est mort au mois d’août. J’ai bien regretté.
J’avais eu le temps, quand même, de rédiger un petit texte sur lui. Ça lui avait beaucoup plu, et il l’avait fait un peu circuler parmi ses amis. Je l’insère ici, tel quel.

Éloge d’une traversée du désert

Sur les photos, dans les films, Maurice Kriegel-Valrimont, c’est le jeune homme à lunettes debout derrière le général Leclerc, le jour de la Libération de Paris, tandis que leur char se fend un chemin parmi la foule. On pourrait donc dresser son portrait en héros national, résistant de la première heure, commandant des FFI de la zone sud, arrêté par la police française et questionné par la Gestapo. On pourrait remonter avant, même, à sa jeunesse strasbourgeoise, antifasciste dès 33, trop militant déjà pour se dévouer à son droit, entrant comme employé dans une société d’assurance et, presque aussitôt, établissant un piquet de grève devant sa boîte en juin 36. On pourrait poursuivre plus loin, aussi, et lister ses fonctions dans l’après-guerre : député communiste de Meurthe-et-Moselle, membre du comité central, directeur de l’hebdomadaire Action, vice-président de la Haute Cour de justice, etc. On pourrait s’arrêter sur cette soirée de 1961 où, dans la salle municipale d’Auboué, dans son département, un dirigeant du Parti venu de Paris le dépeint comme un « gaulliste camouflé », un « traître endurci », et obtient l’éviction d’un cadre qui s’oppose au stalinisme maintenu par le PCF même après Staline, même après le rapport Khroutchev. On pourrait rédiger dix tomes, peut-être, sur les dix vies de cet enragé de l’engagement. Mais c’est le onzième qui, aujourd’hui, m’intéresse : que devient Maurice Kriegel une fois redescendu des sommets de la gloire, une fois quitté les allées du pouvoir ? Commence alors une traversée du désert politique, et cette traversée se prolonge jusqu’à nous. Car malgré le temps qui passe, nous traversons le même désert.
Maurice Kriegel aurait pu, écœuré, renoncer à la vie publique et consacrer ses loisirs à la botanique, à la reliure, à la relecture de Kant et Spinoza. Mais non : qu’on le rencontre dans son appartement et à 92 ans, assis à son bureau, il se déclare « attaché à donner corps à l’idéal des communards, la justice et la liberté ce sont mes trucs ça », et vous gratifie d’une analyse enthousiaste sur la lutte anti-CPE [le Contrat première embauche, en 2006], la jeunesse actuelle, la prochaine présidentielle, etc., suivant ses notes sur un papier comme s’il avait préparé pour vous un discours de ministre. « Je suis une bête politique. Je n’ai jamais cessé d’être un militant politique, je ne conçois pas la vie autrement. » Sauf que, depuis quatre décennies, c’est un militant sans parti. Un peu comme un paysan sans terre, un plombier sans outil...
Avec son passé et ses lauriers, Maurice Kriegel aurait pu siéger comme parlementaire dans le groupe socialiste. Mais « je n’ai jamais pensé que la force motrice résidait de ce côté. Les événements vécus depuis ne m’ont pas démenti. » Il aurait pu également, dans ces années 60, rejoindre les trotskistes ou autres maoïstes. Mais « les activités groupusculaires m’irritent. »
À la place, faute de mieux, et tandis qu’il s’occupe du « service des contentieux » à la Sécurité sociale, lui s’est efforcé de rassembler à gauche, modeste charnière entre les appareils : sous De Gaulle, d’abord, par une « Ligue nationale contre la force de frappe », qui réunit socialistes et communistes. Par un appel, en 1981, des « personnalités se réclamant du communisme » à « tout faire pour battre Valéry Giscard d’Estaing ». Par un soutien à la « candidature Juquin », en 1988, associant un moment la Ligue communiste révolutionnaire à des refondateurs du PC. Et maintenant encore, par un communiqué adressé à l’Agence France presse : « Où est le point faible de la gauche ? Ce qui lui manque, c’est la force politique motrice sans laquelle la gauche n’obtient pas de résultats probants. »
À la recherche de cette « force motrice » perdue, voilà la quête de Maurice Kriegel. C’est qu’il demeure orphelin d’un Parti où il se sentait un « représentant utile », aux côtés des sidérurgistes et des mineurs lorrains, combattant les Wendel jusque devant les tribunaux, logeant à l’occasion chez ses électeurs. « Nous participions à transformer la réalité quotidienne, et c’était beau. Et c’était beau. »

C’est qu’ils sont nombreux, les orphelins comme lui : « De Georges Guingoin, le préfet du maquis Limousin, qui ouvre la liste pour le second demi-siècle, à Tillon et Marty, les mutins de la mer Noire, jusqu’aux résistants Chaintron, Havez, Casanova, Servin, Claudine Chomat, Pronteau, Vigier, Pierrard, Pannequin, et les étudiants Robrieux, Kahn, Waysand, Forner, Schalit... et tous ceux que j’oublie de citer. Ils sont tous les victimes successives d’un stalinisme vengeur. »

C’est qu’on les a fabriqués en série, ces orphelins, une industrie : « Des millions de personnes, les plus généreuses, les plus dévouées de ce pays, sont passées par le Parti communiste, et l’on a assisté à un immense gâchis d’énergies militantes. Comme si l’on avait pratiqué une saignée, on a privé la gauche française de l’essentiel de ses forces. On a stérilisé plusieurs générations. » C’est qu’au fond nous demeurons, nous aussi, orphelins : nous produisons des journaux dissidents, nous tractons contre la Constitution européenne, nous débattons avec Attac, nous organisons des forums sociaux locaux, nous descendons dans la rue contre une loi anti-sociale, beaucoup se proclament non-partisans, et certains même apolitiques, et pourtant nous ressentons cette absence. Un manque : dans quel parti s’engager ? Quelle « force motrice » viendra souffler un vent nouveau, ramasser nos miettes d’espoir, dispersées, et bâtir avec un grand projet ?

« Le Maurice-Kriegel Valrimont de trente ans, il s’engagerait ?
- À fond.
- Mais à fond où ?
- Ah, là, je suis bien embêté parce qu’aucune force motrice ne s’est encore cristallisée. Enfin, à coup sûr, j’adhèrerais à un syndicat, et j’aurais touché à tout ce qui est un peu nouveau.
- Mais vous ne vous dites pas : « J’ai perdu mon temps avec toutes ces bêtises » ?
- Pas du tout. Les vies militantes sont des très belles vies. Pour tout ce que j’ai connu, je n’en vois pas de meilleures. Peut-être ai-je un peu d’illusions, mais alors laissez-moi mes illusions... »

C’est pas bien, il paraît, de faire parler les morts.
Je ne vais pas m’en priver, pourtant.
Ce texte date du printemps 2006, et il est daté : sept ans plus tard, nous ne traversons plus le même désert. Cette force motrice s’est cristallisée. Et il ne fait aucun doute pour moi que Maurice Kriegel-Valrimont n’aurait pas seulement approuvé le Front de gauche (dont, par parenthèse, je ne suis pas membre, seulement « compagnon de route ») mais qu’il l’aurait accompagné, qu’il l’aurait quotidiennement soutenu, qu’il aurait mis toute son énergie restante à le faire exister, à le développer, à le maintenir - avec des critiques, évidemment, mais qui n’interdisent pas l’action, qui la guident au contraire. Il l’avait tant espérée, cette unité de « la gauche de gauche », il en fut si longtemps un artisan en vain, qu’il ne l’aurait pas boudée.

Je fais parler ce mort, d’autant plus volontiers qu’il ne s’est jamais tu en moi, bien vivant. Rares sont les semaines où je ne me demande pas, intérieurement, « qu’aurait fait Maurice Kriegel ? »

Voilà pourquoi je publie ce livre.
Parce que, d’abord, il l’aurait souhaité. Il a regretté qu’on se soit croisés trop tard, et d’avoir déjà publié sa biographie insipide, Mémoires rebelles, avec un collaborateur du Monde, qui a fait ce boulot comme une commande de plus.

Parce que, surtout, dans ces échanges avec Kriegel, et par les temps troublés qui s’annoncent, des lecteurs peuvent puiser cette force que j’ai ressentie, moi, à le fréquenter : d’une volonté optimiste, et néanmoins lucide. Les jours de vague à l’âme, de découragement politique, je songe à lui : simplement, ne pas baisser les bras.

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