Mes sorciers bien–aimés

par Pierre Souchon 08/10/2012 paru dans le Fakir n°(49 ) février - mars 2011

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On a besoin de vous

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Mme Robert, c’est mon médecin qui me l’a conseillée :
plutôt qu’un scanner, mieux valait un tour de pendule.
Faut dire que mes Cévennes, elles sont pleines de ça,
de guérisseuses, de revenants, d’esprits…

« Allô Mme Robert ?
– Oui ?
– Bonjour c’est Pierre Souchon.
Je vous appelle parce
que je…
– Tu vas bien ? La santé ?
– Oui oui… Mais c’est que la semaine
dernière, j’ai rencontré une fille. Et c’est
fort, hein, madame Robert, vous voyez.
Alors je voudrais savoir ce que vous en
pensez.
– Tu as sa photo ?
– Non…
– Ah mais je te connais, je vais la voir
à travers toi… Bon… Attends… »

Je l’entends qui chuchote. « Ah non
Mme Robert, je veux vous voir ! Pas au
téléphone !
– Bon… Mais… Attends… Cette
petite… Elle… Oui… Elle est plus jeune
que toi ? De deux ans ?
– Oui. »

Elle chuchote de nouveau, pour elle–même
 :
« Est-ce qu’elle est blonde ?
Est-ce qu’elle est brune ? »
Je sais son
pendule qui tourne au-dessus d’un petit
crucifix en bois brut. Et puis tout fort :
« Elle est châtain ta petite ? Avec les
cheveux un peu bouclés ?
– Oui.
– Bon c’est bon, je la vois. Passe
mercredi. »

Mon premier coup de pendule

Mme Robert, c’est par mon médecin
que je l’ai rencontrée. J’avais 17 ans, et je
faisais une dépression. La première d’une
longue série, une vraie carabinée, et j’avais
vachement mal à la tête tout le temps.
Le toubib m’a ausculté un peu, a dit qu’il
faudrait passer un scanner… Oh, et puis
non… Ça fout des ondes les scanners… « Il
vous faudrait appeler Mme Robert. Elle
est très forte. Elle est guérisseuse. Elle vous
dira si vous avez quelque-chose. Voilà son
numéro. »
Ça n’avait surpris personne,
chez moi, que le toubib m’envoie chez une
guérisseuse. Tout le monde s’en foutait.
Parce qu’on sait bien qu’une Ardéchoise
retraitée avec un pendule en bois est
meilleure en diagnostics que les scanners
et les radios des hôpitaux... Dans ma
famille, pourtant, y a aucun mysticisme.
Y a pas de croyances, de bondieuseries ou
de trucs comme ça. C’est l’inverse, même.
On bouffe du curé, on est plus cartésien
que Descartes – mais on a une culture
paysanne. Et dans cette culture, dans cet
attachement à la terre, il y a ces gens, les
guérisseurs, les rebouteux. Ils ne font pas
débat : c’est le paysage familier. Ces gens
qui font disparaître les zonas, les verrues,
qui conjurent le feu dans nos Cévennes.
Jusqu’aux docteurs, pourtant passés par les
études des universités, qui nous dirigent vers
eux, qui nous envoient dans leurs maisons.
Je me suis installé dans un fauteuil en
osier, la première fois. Dans le décor, rien
de sidérant. Pas de chambre obscure avec
de l’encens, aucune divinité bizarre, pas de
foulards ni de machins. Juste des Jésus,
quelques images pieuses, roses, rouges
et bleues, et au-dessus de Mme Robert,
suspendu au mur, un très vieux fusil à
baïonnette. Par la fenêtre, j’apercevais
les montagnes et j’entendais très bien les
cris des bêtes dans la campagne. Que de la
banalité. Une continuité avec la vie.

Mme Robert venait de faire son jardin,
elle était toute dégueulasse et on n’arrivait
pas à se débarrasser du chien qui me faisait
la fête. Au milieu des aboiements, elle a
quand même réussi à parler à son pendule,
exactement comme on discute avec un
pote. Elle m’a certifié tout de suite que je
n’avais rien. Enfin rien de grave. Mais qu’il
y avait neuf ans et trois mois, il s’était passé
quelque-chose et que ça venait de là.
On a bien réfléchi avec mes parents :
neuf ans et trois mois… Les copains
roumains étaient là pour la première
fois… Et… Oui ! Tu avais des béquilles !
Tu te rappelles pas ? Tu jouais au
gendarme et au voleur avec les voisins…
Toi t’étais le voleur… Et en te retournant
pour voir si t’étais pas poursuivi, t’avais
pas vu le mur de quatre mètres que
t’avais d’un seul coup sauté en vélo…
Fracture de la cheville… Ta tête avait
cogné… Ça concordait. Elle était forte,
Mme Robert.
Alors depuis, je passe la voir de temps
en temps. Elle me conjure quelques
trucs, elle me refile des tuyaux, elle
me fait adresser des prières à saint
Dominique en bénissant des verres
d’eau, elle éloigne le Malin s’il est un peu
trop dans le coin, et elle s’inquiète de ma
santé. Sans chichis, comme ça, elle me
rend un peu service.

La mémoire de François

Aux copains parisiens, picards ou
d’ailleurs, j’en parle pas trop, des histoires
de sorciers… De revenants… D’esprits…
Que Mme Robert, et d’autres, évoquent
sur le ton de la conversation. Le Pépé lui
il faisait ça très bien. C’était le grand-père
de mon meilleur pote Vinz. Quand on était
gamins, on allait le voir dans sa montagne,
et on logeait dans une grange. Avec son
épouse, le soir, il nous racontait des
histoires. Je revois ce vieux paysan, avec un
visage taillé à la serpe, sa fine moustache et
ses yeux vifs. J’étais fasciné. Il faisait nuit.
Ensuite, avec Vinz, on avait une trouille
d’enfer. On dormait pas de la nuit et on
faisait des tours de garde avec un pied de
biche. Il a disparu depuis longtemps, le
Pépé. Est-ce qu’il y croyait, à ces histoires
terribles ? D’où il les tenait ? Est-ce qu’on
est timbrés pour de vrai, dans le coin ? Il
n’est plus là pour que je lui demande.
Alors je suis passé voir François, son fils,
le père de Vinz, un prof de lettres bientôt à
la retraite. Un bout de gâteau, un coup de
gnôle, et nous voilà partis pour la Cévenne
d’avant. « Mon arrière-grand-père était
allé au village visiter sa fiancée. Ça s’était
très bien passé, il était ravi. à la nuit, il
lui avait fallu remonter chez lui. Un petit
hameau à plusieurs kilomètres, par le
vieux chemin. Le chemin romain. En
cours de route, il est arrivé au ruisseau de
Chasselune. C’est l’endroit le plus sauvage,
le plus hostile, dans les bois. Là, il a entendu
des pas descendre de la montagne, des
marches d’un petit escalier maçonné entre
les faïsses. Il a continué sa route. Il lui était
impossible de se retourner. Il entendait
les pas, derrière lui, se rapprocher.
Le type a fini par le rejoindre. Ils ont
cheminé longtemps côte à côte. Au bout
d’un moment, mon arrière-grand-père a
risqué un oeil de côté. Le type avait un sac
de grain à l’épaule. Il a reconnu le voisin,
qui était mort une semaine plus tôt. Arrivé
à l’entrée du hameau, devant la croix du
Serre-Clos, mon arrière-grand-père a
dit :
“Sois tranquille. Ce grain que tu me
devais, je te le donne.” Le voisin est parti
comme il était venu.

– Mais il y croyait, ton père, à cette
histoire ?
– Je pense qu’il y croyait, oui... Mais tu
vois, je crois que moi aussi... Soixante ans
plus tard… Je ne sais pas si je le prendrais
seul, ce chemin, pendant la nuit, sans feu.
J’aurais trop la trouille. T’imagines, si un
de mes élèves descendait de la montagne ?
Un élève à qui j’aurais mis une bulle ? »

On éclate de rire.
Des histoires dans le genre, François en
a entendues toute son enfance. à la veillée,
autour d’une rôtie de châtaignes, d’un
morceau de saucisson. Aujourd’hui, ses
souvenirs sont flous. Reste l’ambiance :
« Ce qui déchaînait le narrateur, c’est
quand il y avait un gamin ou deux dans
l’assistance. Là, il multipliait les effets de
suspense, les rebondissements... Il brodait
complètement. On était tous serrés dans
un coin de la pièce, autour de lui, il n’y
avait pas de lumière, juste un peu de feu
dans la cheminée… Et au moment fatal
de l’histoire, il y en avait toujours un qui
balançait sa chaussure sans qu’on le voie
dans le fond de la pièce, sur l’horloge
déglinguée… Ou sur le chien qui dormait
et qui partait en hurlant… Les bonds
qu’on faisait ! On n’en dormait pas de la
nuit… Comme toi avec Vincent dans ta
grange… »
Je suis ému que cela se soit
prolongé jusqu’à moi, ces traditions. Que
le Pépé m’ait offert ça. Que grâce à mon
amitié avec Vinz, il me l’ait transmis.
_ « Avec le père Mathieu, c’étaient des
épopées, des romans. C’était un grand
auteur. Et puis il y avait les auteurs
mineurs, de seconde zone.
– Pourquoi tu parles d’auteurs ?
– Parce que c’était de la littérature.
Ils partaient toujours d’un fait auquel
tout le monde pouvait se rattacher : une
bagarre qui avait eu lieu sur le marché, la
maladie du voisin, une mauvaise récolte…
Et puis hop ! D’un coup, ça basculait.
Dans le fantastique, dans la fiction. C’est
exactement ça, l’art. La création. Là, c’était
l’art populaire. Leur art. L’oralité, ces
récits, c’est l’oubli du réel qui était très dur
dans les Cévennes. L’oubli du quotidien,
du travail, de leurs dos brisés par les faix.
Ils transfiguraient leur vie comme ça.
Après ça, va décrire les paysans comme
des terriens indécrottables, rustres, les
pieds dans leur glaise… »

Une artiste, Mme Robert ! Un auteur,
le Pépé ! Un peintre, un musicien, un
cinéaste ! François rigole, et il douche un
peu mes enthousiasmes – qui doivent aussi
aux verres de gnôle. « Dans mon histoire,
mon arrière-grand-père reconnaît le
voisin qui porte un sac de grain sur son
dos. Il lui dit :
“Tu ne me le dois plus, ce
grain.” Le voisin disparaît… C’est donc
que mon arrière-grand-père n’avait pas
respecté la tradition. Lorsque quelqu’un
allait mourir, on allait le voir. Et on
s’enfermait à tour de rôle dans la chambre
avec le mourant, un petit moment, pour
un dernier face-à-face. Là, chacun se
délivrait. Comme bien souvent les gens
avaient passé toute leur vie côte à côte
dans le village, il y avait forcément des
rancunes, des histoires pas bien claires.
Alors à ce moment-là, dans la chambre,
on réglait les comptes pour que chacun
parte tranquille, l’un vers la mort, l’autre
vers la vie. à cause des moissons, mon
arrière-grand-père n’avait pas pu aller
visiter le voisin qui mourait. Et le voisin
lui devait un sac de grain. Il n’avait donc
pas pu lui dire que ce n’était pas grave.
Alors le voisin n’était pas mort tranquille,
et il revenait le voir.
– Qu’est-ce que t’en déduis ?
– C’est très moral, en réalité. On
t’incite fortement à respecter la
tradition : si tu ne le fais pas, les morts
viennent te chercher. Faut faire gaffe…
C’est un récit fondateur. C’est un mythe.
Et c’est doublement moral, puisque on te
conseille aussi de pardonner – “ce sac de
grain, tu me le devais, je te le donne”. Si tu
ne le fais pas, il t’arrive des embrouilles.
Ça fait partie aussi du mythe, et on
comprend pourquoi : dans ces sociétés,
les familles ne s’adressaient plus la
parole parce qu’il y avait eu une bisbille
cinq générations auparavant, et plus
personne ne savait pour quelle raison.
Les vendettas couraient sur des siècles.
Le mythe te pousse à y renoncer. »

Les alcaloïdes de Vinz

Je pense à Antigone, à Ulysse et à Sisyphe
et je me dis qu’ils n’ont rien inventé, les
Grecs, que nous dans les Cévennes on
faisait ça bien avant eux et bien mieux
qu’eux. Quand on se met à déconner à ce
point-là, faut appeler Vinz en rentrant.
Bientôt cardiologue, lui remet toujours
les idées absolument en place. « J’ai parlé
un peu avec ton père, cet aprème, des
histoires du Pépé…
– Ah ouais, l’ergot de seigle.
– Hein ? Qu’est-ce tu dis ?
– Ben c’est l’ergot de seigle, toutes
ces histoires où ils voient des machins
incroyables. C’est un champignon, c’est
un mycélium du seigle, et ils en bouffaient
lorsque leur pain était pas bien conservé.
Parce qu’ils avaient pas de super procédés
de conservation, à l’époque… Dans ce
champignon, y a des alcaloïdes qui
viennent de l’acide lysergique. On fabrique
le LSD à partir de ça.
– Donc c’est comme si les mecs ils
bouffaient du LSD ?
– Ouais, si tu veux, c’est à peu près
ça. C’est une pathologie, d’ailleurs,
“l’ergotisme”. Eux ils appelaient ça
“le
feu saint Antoine”, et il fallait faire appel
à saint Antoine pour qu’il les délivre…
Ça provoque des hallus terribles, et des
vasoconstrictions des artères. Sinon, il
fait beau en Ardèche ? Parce qu’on se les
gèle, à Lyon… »

Le Grand Pan de Papa

Le coup des alcaloïdes de l’ergot j’y avais pas
tellement pensé. En fait ils étaient tous camés,
dans ces montagnes… Chargés à mort…
Il fait nuit. Je suis en bagnole avec mon
père, et je lui raconte exactement comment
l’ergotisme a fait des ravages dans les
campagnes et explique les traditions
orales délirantes. Lorsque c’est Vincent
qui le dit, mon père écoute vachement :
onze ans d’études scientifiques. « C’est
extraordinaire, ce que dit Vincent.
Effectivement. Merde. Et François, il t’a dit
quoi ? »
Je parle littérature. Art. Mythes.
Alors mon père, d’une voix terriblement
fausse, chante :
« Du temps que régnait le Grand Pan,
Les dieux protégeaient les ivrognes,
Des tas de génies titubants
Au nez rouge, à la rouge trogne.
Le vin donnait un lustre au pire des
minus,
Et le moindre pochard avait tout de
Bacchus. »

Dans les lacets cévenols, mon père
brandit alors un doigt accusateur :
« Mais en se touchant le crâne, en criant

“J’ai trouvé”,
La bande au professeur Nimbus est
arrivée
Qui s’est mise à frapper les cieux
d’alignement,
Chasser les Dieux du Firmament.
Aujourd’hui ça et là, les gens boivent
encore,
Et le feu du nectar fait toujours luire les
trognes.
Mais les dieux ne répondent plus pour
les ivrognes.
Bacchus est alcoolique, et le Grand Pan
est mort. »

Diagnostic amoureux de la Vierge

Chez Mme Robert, le Grand Pan bouge
encore. Je suis passé chez elle, le mercredi.
Une fois que son chien a eu salopé tout
mon jean, elle m’a demandé ce que je
voulais savoir. « Ben cette fille, là… Je…
Ça va marcher ? »
Le pendule remue
fort. « Ouh là là ! Mais elle est pleine de
mauvaises ondes ta petite ! Aïe aïe aïe !
Attends… Qu’est-ce qu’elle a ? Oh ! Et sa
famille aussi ! Ils vont pas bien là tous !
Ah non ! C’est pas bon ! Attends. Je vais
les conjurer. »
Elle ferme maintenant les
yeux Mme Robert... Elle fait des grands
gestes avec la main droite… Des cercles et
des demi-cercles en l’air… Elle murmure
des trucs… J’entends pas… Elle ouvre les
yeux : « Bon ! Ça y est ! Mais il faut toi
aussi que tu les conjures ! Hein ! Parce que
ça va pas fort ! Alors ce soir, tu prends un
verre d’eau, tu le bénis une fois pour elle,
et une fois pour sa famille. Tu le bois. Et
puis tu fais une prière à sainte Thérèse et
à saint Dominique, en demandant qu’ils
les protègent bien du démon. Trois soirs
de suite ! Voilà !
– Oui mais Dalia… Euh… Qu’est-ce
qui va se passer avec elle ? On va se
revoir ? »
Cette fois, le pendule ne bouge plus.
Elle chuchote encore, Mme Robert. Puis :
« Non, tu la reverras pas. Il va rien se
passer.
– Non mais vous rigolez ? Vous êtes
sûre ?
– Bon… Parce que c’est toi je vais
demander à la Vierge. Je le fais pas hein
d’habitude. »

Elle prend une petite image de Marie
qu’elle place à côté du crucifix. Le pendule
remue un peu : « Non ! La Vierge aussi
elle dit que non ! Voilà ! Sois pas triste ! »

J’enfile mon manteau. Dalia m’a écrit deux
jours plus tard. Elle n’a jamais voulu qu’on
se revoie, j’étais trop allumé à son goût.
Je sais pas trop pourquoi… « Allez petit !
C’est pas grave ! Tu en auras une autre,
va ! »

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Vos commentaires

  • Le 25 novembre 2012 à 11:01, par Jean GUILLON En réponse à : Mes sorciers bien–aimés

    mais quel bonheur pour un conteur que cette histoire !! Hé oui, j’ai fait mon métier de raconter des histoires, alors quand je croise des artistes encore plus libres que moi, je dis salut les gars et les nanas (pardonnez-moi Madame Robert) et merci de me donner une telle pêche. Bons baisers de Marseille.

  • Le 19 octobre 2012 à 09:35, par lassale chantal En réponse à : Mes sorciers bien–aimés

    merci pour ce texte hilarant, plein de reves et de fantaisies, proche quand meme des croyances paysannes, je crois au pouvoir des guerisseuses, des rebouteux et des mediums. merci .