Ma dealeuse de crêpes

par Pierre Souchon 19/02/2013 paru dans le Fakir n°(58) novembre - décembre 2012

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Elle avait l’air baba-cool, avec sa viande du boucher, ses légumes de saison, et son baratin bio. Son passé, pourtant, c’était pas du cool. Ça m’a laissé baba…

J’étais allé ramasser des champignons, cet après-midi-là.
Évidemment je m’étais crevé le cul dans toute la montagne sans trouver un cèpe, et je m’étais gelé complètement, une vraie saloperie d’hiver cévenol. Au café du coin, j’avais demandé un sirop.
« C’est pas une pharmacie, ici », il m’a renseigné le patron.
Il avait l’air bien allumé.
« Oui, mais je reprends la bagnole après…
- Qu’est-ce que ça peut me foutre ?
- Un calva, alors.
 »
Je me suis roulé immédiatement une clope épaisse, parce que j’avais bien remarqué que la seule cliente du bar, au bout du comptoir, fumait carrément elle, de son côté, un gros pétard. « Le calva de monsieur.
- Merci… Ils vous disent rien, les gendarmes, pour la clope dans le bar ? Parce que la caserne elle est pas loin…
- Manquerait plus qu’ils m’emmerdent !
 »
Ça commençait à me plaire, cet apéro enfumé, et les manières d’anarchiste du taulier.
«  T’es d’ici ?, elle s’est inquiétée la fille, Pauline.
- Oui, de pas très loin. Quinze bornes… Et toi, tu fais quoi ?
- J’ai une caravane, dedans je fais snack. Mais un snack gourmand, tu vois, c’est pas de la junk food : viande du boucher, légumes de saison, et tout en circuits courts. Je fais bosser les petits producteurs. L’été, je tourne sur les festoches avec ma caravane, y a de la bonne zic, c’est cool !
- Et quand la saison est finie ?
- Je voyage. Là, je pars en Espagne, et après je vais à La Nouvelle-Orléans. 
 »
Ils me fatiguent, tous ces ahuris. Les Cévennes en sont remplie. De circuits courts en jardins bios, de caravanes jusqu’en Inde un sac au dos, je les ai entendues partout sans arrêt, ces mêmes histoires « supers cools » très calibrées. Deux ou trois allumés à guitares se sont d’ailleurs installés dans le bar et ils ont entrepris sur-le-champ originaux de dégueulasser Bob Marley. Pauline n’a rien arrangé. Elle a commencé à me faire la morale sur les calvas, que j’allais me démolir l’estomac et me foutre dans un ravin en rentrant chez moi. Fred me resservait d’abondance. C’est peut-être grâce à ça qu’à mon tour j’ai trouvé Pauline super cool. Je lui ai promis de revenir déguster les machins bios de son snack gourmand.

« J’ai rencontré une nana vachement sympa à Vialas, je raconte à mon père le lendemain. Pauline Ferrand.
- Putain, à tous les coups c’est la fille de Paul Ferrand. Tu lui as demandé ?
- Mais c’est qui, Paul Ferrand ?
 »
Mon père en a perdu tout son occitan.
« Tu déconnes ? Ça te dit rien, Paul Ferrand ?
- Non…
- Il était directeur d’un Casino. Un soir, il est pas rentré du boulot. On a juste retrouvé sa bagnole le lendemain matin sur le parking. Lui, il a disparu. Envolé. On l’a jamais revu, ça fait trente ans. On pense qu’il trempait dans des trucs pas nets, et qu’il a été flingué. Il a dû être balancé dans une crevasse de la garrigue... T’étais pas au courant ?
 »
J’ai dû avouer ma culture par moments lacunaire sur les faits divers ardéchois trente ans en arrière…

Pauline je l’ai revue en plein concert de juillet. Elle enchaînait les crêpes à l’épeautre, la farine de soja, le blé noir de Bretagne ! Elle était vachement contente de me revoir, mais elle vendait pas d’alcool dans son histoire. J’ai dû aller chercher du vin vachement loin dans la foire à dreadlocks pour agrémenter son « burger de pays ». Entre deux clients, elle m’a raconté La Nouvelle-Orléans. Le jazz, les gens sympas, les javas pas possibles qu’elle avait faites là-bas. Elle tournait à l’eau gazeuse pendant que je m’envoyais mon vin de par-là. « Dis, Pauline, on m’a parlé d’un Paul Ferrand…
- C’était mon père.
- Je… 
 »
J’étais bien avancé maintenant que j’avais lancé un sujet de conversation ébouriffant.
« J’avais 17 ans quand il a disparu. À mon avis, il avait pas été réglo, et des mecs du milieu lui ont fait la peau. Trois mois avant, ma mère avait fait un AVC. Un truc violent : elle savait plus parler, lire, écrire. Elle pouvait plus bouger. J’avais passé un mois à la veiller pour pas qu’elle meure. Et l’autre salopard qui disparaît…
- “L’autre salopard” ?
- C’était le roi des enfoirés, mon père. Le maquereau de service. Quand il a disparu, j’étais contente qu’il soit plus là dans nos pattes à nous faire chier. Je me suis dit
“bon vent à ce connard”. Sauf qu’il avait laissé des putains de dettes. Et c’est moi qui me suis tapé tout le merdier, vu que ma mère pouvait rien gérer. J’étais au lycée, y avait des lettres tous les jours dans la boîte, c’est comme ça que j’apprenais ce qui se passait. J’ai compris qu’il allait falloir rembourser un pognon phénoménal, et vite : tous nos biens étaient sous hypothèque. Donc, si je remboursais pas, on nous virait de notre baraque, on vendait le resto de ma mère et on était à la rue. Il a fallu que j’aille au taf, serveuse dans une pizzéria. Tous les deux mois, j’allais au tribunal rembourser 2 000 euros. Tous les deux mois à transpirer, à suer, à me demander si l’échéance allait être reportée… Oui madame ?
- Une crêpe complète, s’il vous plaît.
- Vous voulez un supplément gruyère ? C’est un ami savoyard qui le fait, il est super bon.
- Ben un supplément, alors.
 »

Dans la caravane ça commence à fumer correctement, tous ces trucs qui cuisent en même temps. Mais Pauline elle a la façon ! Vraiment ! Jean remonté jusqu’en bas du genou… Sandalettes… Tablier blanc… Et des mouvements assurés ! Précis ! Du millimètre bien carrément ! Elle promène sa silhouette svelte dans ses quatre mètres carrés, et ça déménage sérieux, les crêpes enfarinées. « Voilà madame. Ouais, je te disais… Quand mon père a disparu, c’était un hiver de dingue. Moi j’avais pas le permis, j’étais trop jeune. Donc j’allais à Privas en stop, cinquante bornes, avec des températures d’enculé. -18, tu vois le truc ? -20 ! Je vivais en coloc avec des potes, les canalisations gelaient, et on faisait du feu contre le mur pour pas qu’elles pètent ! Et le matin, partir en stop voir ces putains de juges, à me geler total… Et le mec de la Société Générale. J’allais le voir…
“Aidez-moi, je lui disais. Je suis au lycée, mon père a disparu, ma mère est sur fauteuil roulant…
- C’est pas mon problème. La procédure est lancée, les échéances doivent être respectées. Votre histoire personnelle ne me regarde pas.”
Putain, Pierre, je te jure, c’est une manière de découvrir le monde bancaire… Et le monde tout court… Ce connard de banquier, il avait un bras, tu sais, tout petit, là, comme un moignon, il était handicapé…
- C’est pas bien de se moquer des handicapés,
j’observe.
- Ouais c’est ça ! Je m’en fous ! Connard d’handicapé de banquier de merde ! C’était une misère sans nom... Mais je réalisais même pas ce qui se passait. C’est l’instinct de survie, dans ces moments. Faut que tu tiennes. Donc t’es solide, t’avances, y a pas d’espace pour les états d’âme. T’enchaînes pour sauver le bateau. Monsieur ? »
Avec ses deux gamins, le « monsieur » assistait stupéfait aux envolées sur les banquiers handicapés.
« Trois salades ardéchoises, et je… Trois Cocas.
- Y a pas de Coca, ici. Du jus de fruits de pays, et du bio ! Pomme ? Poire ? Raisin ?
- Euh… Raisin.
- OK. Pierre, tu éponges deux tables, steuplaît.
 »
J’ai fait place nette pour le papa, les gamins et le jus de raisin.

Elle l’avait sauvé, le navire, Pauline. À grands coups d’acharnement. Les dettes remboursées à force de volonté, sa maman sortie d’affaire au bout de quelques années.
« T’as eu une super jeunesse…
- C’était pas la fête, c’est sûr. Mais quand ça a été fini, je me suis rattrapée. Je me suis mise à faire la teuf, je bossais dans un rade. Je faisais 18 000 francs par mois, t’imagines ? Et les pourboires pleuvaient ! En plus mon patron était un mec adorable, un fou de Grec qui carburait au whisky et qui assurait comme une bête… Et puis la drogue est rentrée dans ma vie. Au début, je vendais un peu d’herbe pour mes potes… Je la planquais dans les réserves du bar ! C’était cool : j’étais pas repérée par les flics et les voyous. C’était un revenu à côté. Après, j’ai arrêté de bosser. J’ai dealé du shit, de plus en plus… Je brassais un max de tunes, fonds illimités ! J’étais juste une vraie banque ! J’avais envie de bouffer un tajine, le lendemain j’étais au Maroc…
- Déjà tu faisais ta baba…
- Non mais attends, t’as rien capté ! Moi je faisais du commerce, avec le Maroc ! Parce qu’il fallait bien que je couvre mes plans de shit ! Je vendais des poteries, des bois, des couvertures, par conteneurs, je les faisais venir ! Attends, ça rigole pas ! Comme ça j’étais tout le temps au Maroc, et j’achetais mon shit là-bas. Première qualité, madame avait ses exigences ! Je prenais des potes, trois ou quatre, je les descendais au Maroc, je leur faisais bouffer 500 grammes de shit, ils me les remontaient, et je leur payais leur semaine de vacances sur place, avec 10% de la vente. Mes potes, je les ai tous débauchés, les pauvres. Putain, pour faire un essai, en Ardèche, je fais avaler à un pote une capote avec du miel… Occlusion intestinale !
 »
Elle explose de rire !
« Et puis y a eu les plans foireux. Je me revois, un jour de disette, monter en banlieue parisienne, au sommet d’une tour déglinguée… Je venais toucher dix kilos de shit… Y avait vingt mecs dans un appart’, c’étaient que des Serbes. Rien qu’à les voir, je savais que la moitié avait tué, violé. J’étais avec un pote algérien, 19 ans, tout sec, le genre je prends une baffe je pleure… Et pour repartir de là, on saute les barrières du RER, hop, contrôleurs ! Mon pote les insulte, ‘bande de pédés’… On est embarqués, fouillés… J’avais 50 000 francs dans mon sac, tout le shit… Au milieu de mes culottes sales, j’avais fait exprès… Ils les ont pas trouvés… Je suis passée à rien de la taule. »

La voilà maintenant qui explique à un rigolo à longue barbe où c’est qu’il peut débusquer de l’excellent miel de châtaignier.
Je commençais à être effaré, moi. Pauline la baba en Tony Montana, ça dépassait complètement ma sociologie cévenol. « Deux mois plus tard, je prends trois mois de sursis, j’avais 200 grammes dans un teknival. Et je dépanne des potes sur un plan de coke. Deux toxs de merde, là, des connards, qui me suppliaient, je brassais pas de dure, “Pauline on est en manque…” Ils m’ont quand même appelée, les enculés, quand ils se sont fait arrêter avec leur gramme de poudre : “On t’a balancée.” J’ai nettoyé mon appart’... Le lendemain, les flics ont rien trouvé. Ils m’embarquent, et je passe la journée en garde à vue à essayer de les convaincre que j’étais pas une tête de réseau. À la fin, je sors, l’inspecteur me serre la main : “C’est rare de rencontrer une femme dealer.” Je me suis dit, là, ça sent pas bon. Les mecs étaient venus pour un coup de balance, ils savaient très bien que je dealais plein pot, j’étais cramée à bloc… Les photos, les empreintes… J’ai mis les bouts en Australie le lendemain. »
Ça a satisfait pleinement une anglaise qui attendait sa « glace cévenole ».
« Do you know Sydney ?
- Yes !, elle anglicise d’un coup Pauline. I lived four years near Oxford Street !
- It’s amazing ! I have a friend over there, he owns a coffee…
 »
Ça a dégénéré en comparatifs exhaustifs sur la vie à Canberra, les avantages incontestables de Sydney et les grands espaces avec un tas de moutons et manifestement quelques loups dedans.
« Thanks for the ice-cream ! See you !, elle a souri la Londonienne.
- T’es partie en Australie pour te faire oublier, en fait ?
- Ouais, c’est ça. Mais un milieu t’imprègne. À Sydney, je suis tombée sur les pires racailles. Libanais, Turcs, dealers… J’ai eu des coups de bol, le cul bordé de nouilles, mon pauvre Pierre ! J’aurais pu être dans le bush égorgée, à l’heure où je te parle, sans déconner. T’aurais vu les lascars… Dangereux… Je m’étais dit
“je mets 20 000 kilomètres pour être tranquille”… Que dalle ! Il m’a pas fallu trois mois pour raccrocher les wagons. En Australie, pendant quatre ans, j’ai dealé. Tout le temps.
- Tu vivais que de ça ?
- Non, j’avais un job de cuistot dans le quartier gays et lesbiennes, c’était ma couverture. J’écoulais ma beuh… Je me rappelle partir en voiture avec un Allemand de deux mètres dix, il avait un café dans le quartier des putes à Sydney… Il brassait quelque chose d’incroyable, il avait tous les vendeurs de rues… Il me dit :
“Si je te revois dans le quartier en train de dealer, je te fais la misère…” J’ai fermé ma gueule. Parce que c’était un papa. 55 piges, il se tapait des gamines de 17 ans, il avait des filles sur le trottoir, sa femme était morte dans des circonstances cheulous, elle était passée par la fenêtre… Par moments, je me demande comment je suis encore là.
- À faire des crêpes au soja ?
- Mais tu sais, c’est le même taf. C’est du bizness. Je vendrais de la merde en boîte.
- Ben tu sais, la farine de soja…
- Enfoiré ! Y avait pas de nana, dans ces milieux. Mais les types sentaient que j’étais cinglée. Je me suis imposée comme ça. Savoir qu’au fond, j’étais capable de devenir folle, ça dissuadait les plus malades. Et puis tu sais, quand tu fais casser une paire de gueules, ça se sait. Après, t’es tranquille.
- Je vais arrêter de te parler de ton soja, peut-être…
- Fais gaffe à toi ! Tu sais pas à qui tu parles !
 »

Je savais maintenant. Alors avec Pauline, on est devenus potes pour de vrai. Je passe mes étés dans sa baraque à crêpes, elle continue à se barrer je sais pas trop où, et quand elle revient elle m’appelle : « T’es où, connard ? Tu viens bouffer à la maison ? Ou tu restes chez papa maman ? » Quand je me pointe, je lui saute au cou, elle m’appelle « mon Pierre Sussu », et elle me fait asseoir d’autorité devant un magret de canard à se damner. Y a un machin de liberté, chez elle, qui la conduit à me parler dans la même phrase de la taille de ma bite dont tout le monde sait le ridicule achevé et des socialistes gouvernementaux à qui il faudrait une bonne fois pour toutes coller une balle dans la tête pour leur apprendre à vivre. Je proteste alors raisonnable… Pauline est hors-la-loi. Fille de bohême, la vraie, elle transpire sans le revendiquer un anarchisme en poésie, conquis sur toutes les saloperies. Je pense souvent, au milieu de nos fusantes déconnades, à ce poids terrible sur ses épaules de gamine, évacué dans la came, le banditisme – comme papa. Récemment, aux États-Unis, elle a cru le reconnaître dans la rue. « C’est compliqué, tu vois ? Parce qu’il est pas mort… En tout cas pas officiellement. » Elle dit ça, sèchement, presque. À la neutre, et son visage bouge à peine. C’est ça que t’as perdu, ma Pauline, dans tes années d’orages. C’est ça que je traque, et que je ne trouve jamais, chez toi ma cuirassée, des émotions à pleins paquets, une sensibilité même tremblée.
Je ne cherche plus ton cœur : les bêtes l’ont mangé.
« Tu veux encore du vin, Pierre Sussu ?
- Non, c’est toi que je veux.
- Jamais, chéri. Toute l’Ardèche sait que t’es impuissant.
 »

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Vos commentaires

  • Le 20 mars 2013 à 12:42, par Jayjay En réponse à : Ma dealeuse de crêpes

    Monsieur,

    Votre texte prend aux tripes !

    Merci beaucoup et si je peux me permettre, on en veut encore !

  • Le 24 février 2013 à 22:32, par Martin En réponse à : Ma dealeuse de crêpes

    Salut,

    Très beau texte, vraiment, mais y’a un truc qui me chiffonne : c’est quoi les champignons que t’espères trouver en plein hiver ?

    Bien à toi.

  • Le 19 février 2013 à 13:39, par Vivouille En réponse à : Ma dealeuse de crêpes

    Monsieur Pierre Souchon,

    Quelle écriture ! Quelle énergie ! Vous lire est coup poing dans la gueule qui fait sourire.

    Mon seul regret, pourquoi cet article est si petit, que n’écrivez vous le livre de 300 pages, tout aussi ahurissant de sincérité qu’un flash à la Duchaussois, et de modernité du rejet actuel à tendance anar de la société marchande et bancaire.

    J’en rêve.