Lire Guillemin !

par François Ruffin 26/06/2015 paru dans le Fakir n°(69) mars - avril 2015

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Je serai farouchement élitiste : écoutez l’historien Henri Guillemin, c’est bien. Le lire, c’est nettement mieux.

« De toute façon, je sais pas si tu connais Henri Guillemin, c’est un historien, et lui il le démontre bien, que la Révolution française elle était faite pour les bourgeois et que pour le peuple, en revanche, c’était pire après…
– Ah bon ? Et où est-ce qu’il explique ça ? »

C’est Kader, aujourd’hui, mais c’est la centième fois qu’on me fait le coup.
« Ce sont des vidéos sur Internet, des enregistrements qu’il a faits pour la télévision suisse… »

Je vais faire mon élitiste, je vous préviens :
J’ai beaucoup lu Guillemin, du temps étudiant où j’avais du temps. Je me suis rendu dans des bibliothèques obscures pour ça, à bouquiner sur place ses ouvrages jaunis aux pages parcheminées. Et jamais, sous la plume de ce catho de gauche, jamais je n’ai aperçu ça, cette vue à sens unique, réduite, étriquée, sur la Révolution française – dont il n’était pas un spécialiste –, cet abrégé minute «  pour les bourgeois et contre le peuple » qui se donne aujourd’hui pour de la dissidence et qui rejoint en fait une tradition réactionnaire.
Mais encore faudrait-il lire Guillemin, le lire pour y saisir ses analyses de classes, toutes les subtilités dans les luttes qu’elles se livrent, toute sa précision dans la chronologie, ces moments terribles étudiés au jour le jour, parfois heure par heure, l’âme de ses personnages mise à nu, avec toute la joie grinçante dans son ironie. Qu’on le re-découvre aujourd’hui grâce au Net, c’est magnifique, qu’on écoute ça dans sa voiture, son camion, son ambulance, c’est formidable de curiosité, mais c’est un auteur, bordel, un écrivain véritable : lisez-le !
Que retiendra-t-on de Bukowski, bientôt ? Qu’il est arrivé bourré sur le plateau d’Apostrophes, à la place de lire, oui, lire ses Souvenirs d’un pas grand-chose ?
Et de Cavanna, que restera-t-il ? Qu’il a engueulé Bukowski sur le plateau d’Apostrophes, à la place de lire ses Ritals ou ses Russkoffs ?
Que de régals vous manqueriez !

Comme je ne suis pas élitiste à moitié, je vous conseillerais sa pièce maîtresse, d’après moi, sa saga sur Les Origines de la Commune, 1870-1871 en quatre volumes, mais les copains de Fakir se sont récriés, « Ah non, non, pas ça ! Pas 2 000 pages ! Tu deviens carrément pédant ! Nos lecteurs bossent, ils ont des enfants », mais vous êtes les meilleurs, non ?, vous méritez le meilleur, vous êtes notre élite, et les gros pavetons de romance américaine se vendent bien, pourquoi pas les gros pavetons d’histoire française ?
Mais bon, d’accord, n’attaquons pas son œuvre par l’Alpe d’Huez.
Prenons la répétition avant le grand drame, 1848 avant 1871.
Dans La Tragédie de 1848, Henri Guillemin décrit comment cette révolution, menée par le peuple de Paris en février, lui est doucement, délicatement, reprise, volée par d’habiles manœuvres, par les Ateliers nationaux, par le suffrage universel – jusqu’au bain de sang en juin.
Dans le passage que je vais copier, là, on n’est encore qu’aux prémices, un Gouvernement provisoire s’est installé à l’Hôtel de Ville, mené par Lamartine – dont Guillemin dresse un portrait contrasté : « Ce riche est le contraire d’un mauvais riche. Ce royaliste de naissance s’est rallié à la démocratie. Cet homme de gouvernement veut un régime de liberté, et où ‘la liberté ne sera pas le masque du privilège’. » Pour ministres, il est entouré de propriétaires bon teint, pas socialistes, mais en ce 25 février eux restent sous la menace du prolétariat :

A midi et demie, le pire se produit. Les portes craquent, forcées. La salle du Conseil est envahie. Ces visiteurs un peu brusques ne sont pas néanmoins les fous furieux qu’on imaginait. Ils n’ont aucune pensée de meurtre. Ils ne se mettent pas à casser les meubles. Un garçon les précède, de taille moyenne, les yeux bleus ; il se nomme Marche ; il est ouvrier mécanicien, comme Albert ; il a un fusil, et ses camarades se rangent derrière lui, qui va parler pour eux. Les membres du gouvernement s’appliquent à cacher leur effroi ; les uns se sont assis derrière la table, d’autres sont restés debout. S’il ne s’agit que de paroles, il reste encore de bonnes chances que l’on puisse se tirer de là. Marche s’exprime bien ; sa voix est plus violente que son langage ; il y a un tremblement en elle ; il est intimidé et lutte pour ne pas l’être ; il fait sonner sur le plancher, au bout de chacune de ses phrases, la crosse de son fusil. Ce qu’il vient réclamer, au nom de la classe ouvrière, c’est une législation du travail, une refonte de tout le système industriel, et aussi une allocation pour l’ouvrier en cas de maladie, et la certitude donnée aux vieillards que la nation ne les laissera pas mourir de faim lorsqu’ils ne pourront plus travailler. Tout de suite. Marche exige un décret tout de suite.
 
Une discussion s’engage, ce qui est déjà excellent ; chacun remontre au mécanicien que sa conduite choque les usages ; que les problèmes soulevés par cette requête sont plus complexes infiniment que ne le suppose un jeune cœur, noble certes mais ignorant ; qu’il faut s’en remettre aux compétences ; que des enquêtes sont nécessaires ; que le Gouvernement Provisoire connaît de près la détresse du prolétariat et saura y porter remède. […]
 
Marche est buté. Il ne bouge pas d’une ligne, pas plus au propre qu’au figuré ; il ne s’en ira pas sans que l’on n’ait rédigé, devant lui, et à l’instant, le décret qui garantit aux prolétaires le droit à la vie. Le gouvernement ne parvient pas à faire taire l’obstiné. Lamartine, tout au début, a essayé d’un discours, et Marche a été parfaitement incivil : « Assez de phrases comme ça ! » Un coup de crosse par terre a ponctué cette grossièreté, coupant court aux images séductrices.
 
Il faut tout de même absolument découvrir une issue. Lamartine, qui s’était assis pendant les efforts successifs de ses collègues, se lève, fait le tour de la table, s’approche de Marche qu’il domine de toute la tête et lui met, d’un geste affectueux et viril, comme pour une conversation d’homme à homme, la main sur le bras. Marche sursaute, recule, et cherche à dégager son bras ; mais Lamartine le tient fortement, entre ses doigts et sa paume, fortement, doucement, comme un enfant, ou un malade, ou une femme. C’est fini. Le petit Marche n’est pas de taille. Il a réussi tout à l’heure à empêcher de couler les paroles savantes et belles contre lesquelles il savait bien qu’il serait sans défense. Son unique recours était dans le refus d’entendre. Lamartine lui parle comme à un camarade dont il partage tous les vœux, mais qu’il veut éclairer sur les vrais moyens, les seuls vrais moyens d’arriver au but ; et Marche a lâché son fusil. Il est pris dans un tourbillon où la confiance se mêle au soupçon, et à l’espérance enivrée et à la rage. Il pleure, sans comprendre lui-même au juste d’où lui vient ce flot de larmes qu’il est impuissant à retenir et qui lui fait honte.

L’occasion est manquée.
Les lions sont domptés avec des phrases.
Le « droit au travail », l’ « organisation du travail », attendront encore des décennies.

Où le lire ?

Plus besoin de s’enfermer dans les archives des bibliothèques.
Les éditions Utovie republient toute l’œuvre d’Henri Guillemin : La Tragédie de 1848 est ainsi reparue sous le titre La première résurrection de la république (39 €, c’est cher, mais ça vaut éminemment le détour, et sinon faites-le acheter par vos biblios).
Le site est là, pour consulter le catalogue : www.utovie.com
Mais vous pouvez toujours commander chez votre libraire indépendant

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Vos commentaires

  • Le 30 avril à 12:32, par Association les ami(e)s d’Henri Guillemin En réponse à : Lire Guillemin !

    Bonjour,
    Rapidement, à cause de l’espace contraint. 1/ vous avez publié un article très bon sur Guillemin 2/ nous vous demandons de consacrer quelques temps à visiter notre site : www.henriguillemin.org, c’est très important. Allez principalement aux billets de blog (menu « à la une ») : notre dernière newsletter informe sur notre prochain colloque « Henri Guillemin et la Commune ». 3/ Vous constaterez, que les posts précédents font la promo des Nuits debout. 4/Nous souhaiterions échanger directement avec vous et avec Frédéric Lordon pour étudier les façons de faire ensemble dans le cadre de la vision politique de la situation actuelle que nous avons, que vous avez et que Guillemin avait. 5/Si cela vous convient, contactons nous directement et 6/ ignorant comment joindre F. Lordon, merci de lui relayer ce message.
    Bon courage et peut être à bientôt
    E. M. Président de l’association Les ami(e)s d’Henri Guillemin

  • Le 3 octobre 2015 à 12:15, par Bruno Adrie En réponse à : Lire Guillemin !

    Très heureux que vous fassiez la promotion d’Henri Guillemin qui avait aussi devancé les travaux d’Annie Lacroix-Riz sur la défaite voulue par Pétain et ceux qui l’entouraient.
    brunoadrie.wordpress.com

  • Le 9 septembre 2015 à 17:12, par Greg En réponse à : Lire Guillemin !

    A celles et ceux qui veulent trouver des livres d’Henri Guillemin, allez dans les boutiques de livres d’occasions, vous pourrez avec de la patience et de l’opiniâtreté trouver votre bonheur. J’écris cela, parce que acheter un bouquin 35 ou 40 euros d’un auteur qu’on ne connaît pas forcément, ça reste tout de même très difficile à faire avaler à ceux qui devraient lire Guillemin, c’est à dire les salariés d’aujourd’hui descendants du prolétariat du XIXè siècle , « les gens de rien » comme disait HG. D’accord avec F.Ruffin quand il qualifie de « pièce maîtresse » l’analyse de l’auteur sur la commune.

    Sinon, en ce qui concerne la révolution française, vous pouvez commencer par « Silence aux Pauvres », toujours d’HG, petit ouvrage, pas chère, sortit en 1989 pour le bicentenaire.
    Dans un autre registre, plus critique à l’égard de Robespierre en particulier, vous pouvez également lire « La lutte de classes sous la première république » de Daniel Guérin sortit en 1945 en 2 tomes, rééditer en 1968, abréger ensuite dans l’ouvrage « Bourgeois et bras nus » et rééditer aujourd’hui chez l’édition Libertalia. Daniel Guérin était un sacré auteur également et a écrit des livres incroyables ; à la différence d’Henri Guillemin il était actif politiquement, ce qui n’empêche pas bien sûr d’apprécier les écrits des deux personnages.
    Henri Guillemin et Daniel Guérin, pour ne cités qu’eux, étaient de sacrés bonhommes.

    Silence aux pauvres : http://www.utovie.com/catalog/histoire/1789silenceauxpauvres-p-227.html

    Bourgeois et bras nus : http://editionslibertalia.com/bourgeois-et-bras-nus

  • Le 4 septembre 2015 à 12:13, par roberge michèle En réponse à : Lire Guillemin !

    Henri Guillemin était un narrateur, un orateur magnifique ; c’était un bonheur de l’écouter, pas triomphant, accessible. Je vous dis cela car ma mère (qui travaillait à l’Ambassade de France à Berne) était son amie et a participé à la correction de ses livres. J’étais jeune, mais je m’en souviens bien ! Bon catho, effectivement, pas ma tasse de thé. Et puis, évidemment et malheureusement, il n’aimait pas Voltaire !!
    Cordialement
    Michèle

  • Le 12 juillet 2015 à 00:46, par Raoult Yves En réponse à : Lire Guillemin !

    Bonjour,
    moi aussi je me suis régalé en le lisant et ses conférences étaient homériques, savamment mises en scène. Un bon gars.
    Dans la même veine en plus radical, je recommande la lecture d’Albert Matthiez, spécialiste des Girondins et de Montagnards... On reconnaît bien là la matrice droite/gauche, très bien expliquée, beaucoup de débats de la Convention. Précieux pour bien comprendre notre France actuelle.
    Cordialement
    YR

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