Les graines de l’espoir

par François Ruffin 24/04/2012

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L’ignoraient-ils, ces militants du Front de Gauche, rassemblés dimanche soir place Stalingrad à Paris, se retrouvant dans les QG de campagne en province, les yeux rougis, en larmes pour certains, l’ignoraient-ils que la route est longue ? Le découvrons-nous, que les batailles idéologiques, puis politiques, prennent plus de quelques mois ?

Depuis bien longtemps, j’en suis convaincu : nous avons à refaire, en sens inverse, le chemin parcouru par les néo-libéraux dans l’après-guerre.
Eux étaient marginalisés, alors. Même la droite américaine est convertie au keynésianisme. Une poignée d’intellectuels, autour de Hayek, reprend le flambeau. Leur pensée conquiert des universités, des journaux, s’implante chez les Républicains.
En 1964, pour la première fois, c’est un adepte du libéralisme, Barry Goldwater, qui représente ce parti à la présidentielle aux Etats-Unis.
Une formidable campagne est alors menée (j’emprunte ici au Grand Bond en arrière, de Serge Halimi) :


Les jeunes militants conservateurs ont, pendant des mois entiers, organisé des milliers de réunions publiques, collé des millions d’enveloppes, distribué des tracts aux portes des usines et des bureaux. Ils attendent la victoire le 3 novembre qui vient, ils sentent leur nombre et leur foi, ne croient ni aux sondages ni aux médias.
En septembre 1964, l’un des penseurs de la droite américaine, William F. Buckley, s’adresse à eux – et il sait que son propos va les décevoir. Pour énorme qu’elle soit, la mobilisation du peuple de droite au service de Barry Goldwater ne suffira pas. Pas cette fois, pas encore. Le pays n’est pas prêt ; ce serait trop tôt d’ailleurs, la bataille des idées ne fait que commencer. Buckley lui-même n’a que trente-neuf ans. En septembre 1964, il annonce donc ‘la défaite imminente de Barry Goldwater’ à un public d’étudiants républicains persuadés du contraire. C’est le silence, la consternation, quelques sanglots aussi. Puis, avec son style inimitable, très vieille Angleterre, précis et précieux à la fois, Buckley leur explique :

"Une pluie diluvienne a gorgé une terre assoiffée avant que nous ayons eu le temps de nous préparer. L’élection de Barry Goldwater supposerait l’inversion des courants constitutifs de l’opinion publique américaine, elle exigerait que cette brigade ardente de dissidents publics dont vous êtes la météore incandescente tout à coup se métamorphose en une majorité du peuple américain, lequel, subitement, surmonterait une lassitude fortifiée par une génération entière, absorberait la vraie signification de la liberté dans une société où la vérité est occluse par les mystifications verbeuses de milliers de savants, de dizaines de milliers d’ouvrages, de millions de kilomètres de papier journal ; un peuple américain qui, prisonnier pendant toutes ces années, parviendrait subitement à fuir avec nonchalance les murs d’Alcatraz et, marchant d’un pas léger sur les mers infestées de requins et de courants contraires, trouverait enfin la sûreté sur la rive.

La rive, la terre promise, demeure cependant dans la ligne de mire. Pas cette fois, plus tard. Mais à condition de mobiliser des recrues, pas seulement pour le 3 novembre, mais pour les prochains novembres, afin d’instiller l’esprit conservateur chez tant de gens que bientôt nous verrons dans cette élection non pas les cendres de la défaite, mais les graines bien plantées de l’espoir. Celles qui fleuriront un beau novembre à venir".

De fait, Barry Godwater s’est ramassé une gamelle en novembre.
Mais les graines de l’espoir ont fleuri, des années plus tard, avec les triomphes de Ronald Reagan, Margaret Thatcher et consorts.

Je voulais leur dire ça, aux copains qui déprimaient dimanche soir.
Parce que c’est nous qui les avons plantées, ces graines, aujourd’hui. Pour la première fois depuis combien de temps ?, des décennies, c’est un discours de classe qui a retenti. Et cette parole clairement de gauche a trouvé un écho populaire : ce sont ces milliers de personnes, des dizaines de milliers, qui se sont retrouvés à chaque meeting. Ce sont encore ces 11%, près de 4 millions de votes, qui se sont portés sur Jean-Luc Mélenchon. Et ce sont, au-delà, ces millions d’autres qui ont entendu, apprécié, applaudi l’élan, même s’ils ont choisi un autre bulletin.
Tout cela n’est pas rien.
C’est un pas en avant, dans le bon sens, sur ce chemin.
La seule erreur, c’est d’avoir espéré plus haut que notre cul : bien sûr qu’on ne renverse pas, en quelques semaines, un Front National installé dans le paysage depuis un quart de siècle. Bien sûr que le Front de Gauche peine à attirer massivement chez les ouvriers, employés, dans les campagnes – alors que (à l’intuition) ses militants se recrutent surtout dans la petite-bourgeoisie urbaine (dont je suis).
Mais ces obstacles seront surmontés, pour peu qu’on les voit et qu’on le veuille. Pour peu qu’on se retrousse les manches. C’est dans l’adversité que se révèlent les tempéraments – et si nous prétendons, vraiment, transformer ce pays (et je ne parle même pas de révolution !), va-t-on se décourager juste parce que le résultat d’un scrutin n’égale pas les derniers sondages !
Les graines de l’espoir peuvent germer. Mais pas arrosées avec nos pleurs…

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  • Le 9 mai 2012 à 21:20, par jim En réponse à : Les graines de l’espoir

    Merci pour ce texte.

    Je m’interroge sur : « ses militants se recrutent surtout dans la petite-bourgeoisie urbaine (dont je suis). »
    @François Ruffin : Qu’appelez-vous « petite-bourgeoisie » ? Comment la définissez-vous ?

    Je pense connaître les réponses à ces questions, réponses qui, si mon intuition est exacte, ne me conviennent pas.

    Arrêtez-moi si je délire, mais j’ai l’impression que pour vous, le bourgeois est avant tout celui qui n’a pas de soucis à se faire pour remplir son frigo jusqu’à la fin du mois, ou pour partir chaque année loin en vacances, etc... Le petit bourgeois serait ainsi celui de la classe juste au dessous, avec un tout petit peu plus de soucis mais pas assez pour être considéré précaire, restant assez loin de la pauvreté et à des années lumières de la misère. Dans les à-côté on peut ajouter qu’il aime la lecture, le théâtre, la danse moderne et les expos.

    Je ne suis pas d’accord, pour moi les classes ne se définissent pas par leur niveau de vie ou leur style de vie, mais par la place qu’elles occupent, à la fois dans les institutions et dans l’économie. Le bourgeois se définit d’après le fait qu’il emploie les institutions (mises en place par et pour lui) afin de garantir son droit à exploiter son prochain : par le salariat, la rente, l’usure, le bail, etc...

    Selon ce point de vue, voter pour le Front de gauche quand on est petit-bourgeois, c’est comme voter à droite quand on est pauvre (où voter PS quand on est de gauche :p).

    Le simple fait de ne pas avoir à se soucier du lendemain ne fait pas de vous un « petit-bourgeois », pas plus qu’un spéculateur ruiné ne devient un « grand prolétaire ».

    Mais j’ai abusé en répondant pour vous, désolé ! Peut-être que c’est tout autre chose que vous entendiez.

    Bonne continuation.

  • Le 27 avril 2012 à 16:51, par Elli En réponse à : Les graines de l’espoir

    merci ! ( mais l’électorat de Mélenchon n’est pas un électorat de bobos )

    http://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/non-l-electorat-de-melenchon-n-est-115594

    on a été décus 5 minutes, mais de 4% à 11% en quelques mois avec un programme vraiment radical ce n’est pas un échec, ce n’est pas une réussite, c ’est un triomphe

  • Le 26 avril 2012 à 23:15, par alexis En réponse à : Les graines de l’espoir

    Merci pour cette mise en perspective optimiste, je viens de laisser un commentaire dans le même sens sur le Grand Soir.
    On lâche rien, et ce n’est que le début.

  • Le 26 avril 2012 à 18:00, par La mouette En réponse à : Les graines de l’espoir

    Une petite chiure de mouette sur le pare-brise du camarade Ruffin.
    Et non, tu ne seras pas ministre du commerce cette fois ci... Tu avais commencé à y croire hein petit chenapan ! Et ce n’est pas avec l’entretien perpétuel de l’illusion dans la constitution d’un pseudo parti de masse voulant rejouer les 30 glorieuses que l’on va se sortir de la merde. L’urgence c’est de sortir de la société industrielle et du productivisme , mais tout le monde s’en fout, mieux vaut essayer de rejouer le Front Populaire et entretenir l’illusion fallacieuse que ce monde est réformable.

  • Le 26 avril 2012 à 16:49, par Christiane En réponse à : Les graines de l’espoir

    Bonjour François Ruffin,

    Je suis d’accord avec vous:les graines de l’espoir vont germer si nous les arrosons avec notre élan et notre détermination.
    Mais le chemin n’existe pas, il n’est pas déjà tracé , il se fait à chaque pas.
    Merci d’être là !

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