Les élections ça sert (un peu)

par François Ruffin 20/03/2015

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On a besoin de vous

Le journal fakir est un journal papier, en vente dans tous les bons kiosques près de chez vous. Il ne peut réaliser des reportages que parce qu’il est acheté ou parce qu’on y est abonné !

Elvis, un anar abonné au journal, « les élections, ça sert à rien. » Telle n’est pas tout à fait la position officielle du parti fakirien. Echange de mails et d’idées sur le sujet.

De : elvis-lacanaille anar.fr
A : redaction fakirpresse.info
date : 30 décembre 2011 23:53
objet : Le dossier « Crise de la dette » le cul entre deux chaises

Salut !
Le Dieu-vote a décidément un bel avenir devant lui : vous qui vilipendez avec tant de pertinence le « système », à savoir la dictature des marchés et l’hypocrisie et l’impuissance des politicards, vous ne vous démarquez pas sur ce plan-là – en tout cas l’auteur du « Nous pouvons toujours glisser notre bulletin dans l’urne – et je le ferai » dans le dossier sur « Les solutions qui leur font peur » dans le dernier numéro. C’est quand même éloquent de voir que cette phrase vient juste avant un constat très lucide (et que je partage) : « Mais le programme qui sera élu, et appliqué, est déjà connu : pour les humbles, une austérité à perte de vue ». Il est même question de « conquête du pouvoir » comme moyen pour imposer d’autres choix : comme si des forces anticapitalistes, pour le moins, pouvaient prendre le pouvoir, et si elles y arrivaient, parvenir ainsi à « imposer d’autre choix » ! Là réside une véritable utopie pour moi, au sens étymologique : cela n’est jamais arrivé (aucune révolution n’a encore eu lieu en Islande....).

Alors, Fakir, un journal qui lutte contre les intérêts du peuple ? Un journal maso ? Rien de tout cela assurément ! Car cela démontre que le dogme du vote n’a pas encore tant de plomb dans l’aile que cela ! Affirmer que voter ne changera rien dans le fond – et pourtant le fond, ça vous intéresse ! – et en même temps mettre un point d’orgue à dire la nécessité de voter (dans ce dossier comme dan le précédent, déjà !). Ce journal qui aime tant chercher et trouver des solutions efficaces, voilà qu’il se « contente » de solutions inefficaces et mêmes contre-révolutionnaires !

Car Démocratie rime désormais presque uniquement avec messe électorale. Même chez les non-dévots du républicanisme crasse, qui estiment indispensable d’aller voter, à l’instar de ceux qui pensent accomplir un acte citoyen grandiose ! Ce n’est pas qu’un détail ! Quand tant de choses pourraient changer par une abstention de combat – ou de révolution ? -, et bien, Fakir et bien d’autres voient encore la nécessité d’aller voter ! Quand bien même chaque jour montre l’aspect contre-révolutionnaire, et même contre-progressiste du vote !

Dur dur le chemin qui mène à une émancipation totale de l’individu sorti des geôles électoralistes !
Quant à moi, le jour de la résignation volontaire – je veux dire des élections -, j’irai porter un cierge à Albert Libertad, entre autres....
Car abstention électorale et autogestion font aussi partie des « solutions qui leur font peur » et on n’y voit aucune trace, quand bien même il n’y avait pas assez de place pour toutes les solutions : le choix a été fait. Dommage.

De plus, il est relativement dommage que la double page sur « Les solutions qui ont marché » souffre d’une focalisation sur le passé lointain alors que les exemples récents ne manquent pas, notamment au sujet du défaut de paiement et de l’exemple équatorien récent. Car je vois d’ici nos détracteurs opposer cet argument : « Oui, mais c’était une autre époque, les choses ne sont plus les mêmes maintenant ! ». Argument fallacieux, j’en conviens, mais pour y couper court (et pour que l’exemple soit plus frappant, un exemple plus récent aurait davantage fait mouche, à mon avis.

Fraternellement, parce que notre objectif reste le même (à peu de choses près) et que vous faites un sacré boulot.

En pièces jointes, un placard anti-électoral signé Albert Libertad en 1906, déjà...... A publier dans le prochain numéro, pourquoi pas ?

Elvis, abonné à Fakir.

de : francois fakirpresse.info
à : elvis-lacanaille anar.fr
date : 30 janvier 2012 14:41
objet : Re : Le dossier « Crise de la dette » le cul entre deux chaises

Cher Elvis,

J’ai bien reçu ton message d’abstentionniste convaincu. Néanmoins, d’après moi, quelques exemples indiquent que voter, parfois, ça sert un peu.

1936, évidemment

Le Front populaire, c’est d’abord une victoire dans les urnes. Et ensuite la rue qui déborde. Sans les grèves et les occupations d’usines, certes, les travailleurs n’auraient arraché ni les 40 heures ni les congés pays – qui ne figuraient pas dans les programmes. Mais sans une majorité de gauche à l’Assemblée, qu’en serait-il de ces conquêtes ?

« Tant de misère, tant de contrainte, tant d’oppression devaient aboutir à une flambée de révolte. Mais quand ?, écrit le socialiste Pierre Monatte. Le facteur décisif de leur déclenchement a été la venue du Front populaire. Enfin la police ne serait plus au service du patron ! Enfin le gouvernement serait sinon bienveillant au moins neutre. Du coup, on n’a pas eu la force de supporter plus longtemps. Pas même d’attendre que le nouveau gouvernement soit formé. La grande détente s’est produite ».
Voter a servi, ici, au moins de déclencheur.

1945

A l’Assemblée Constituante, à l’automne 1945, les partis marxistes – communistes (en tête) et socialistes – obtiennent la majorité des sièges. C’est « la Chambre écarlate horizon ». Du coup, après ce scrutin, quatre ministres cocos entrent au gouvernement.

Le programme du Conseil National de la Résistance ne s’est pas mis en place comme sur des roulettes. « Je ne vous paie pas pour que vous m’indiquiez les articles du code m’interdisant de réformer, mais pour y trouver ceux qui vont me le permettre » : le communiste Marcel Paul, qui a fondé EDF-GDF, s’adressait ainsi aux juristes de son ministère.
C’est que ses « nationalisations » se heurtaient à bien des intérêts : dans l’industrie, avec le patronat des compagnies de gaz et d’électricité ; mais aussi dans le gouvernement, avec des MRP – la « droite » d’alors – qui devant l’opinion approuvaient les mesures, mais traînaient des pieds par derrière. Et jusque dans son cabinet.

Idem, côté Sécurité sociale avec Ambroise Croizat. Sous sa houlette, les réformes ne traînent pas : le 31 décembre 1945, à peine nommé ministre, il s’ « engage à préparer les textes » devant l’Assemblée, le 30 janvier 1946 il les soumet à une commission, le 8 mars il les transmet au Conseil des ministres, le 15 avril le Conseil d’Etat les avalise, le 26 avril l’Assemblée les adopte, et le 1er juillet la Sécu est née ! En six mois !
Le Mouvement des Républicains Populaires, au gouvernement également, joue la montre : elle réclame un ajournement de six mois. Mais là, le calme Ambroise, par ailleurs « bon gestionnaire », appelant les travailleurs à «  ne pas faire grève », là, le calme Ambroise se fâche tout rouge contre les « conceptions sociales de Vichy » du MRP. Et il l’emporte.

Ca n’a évidemment pas suffi – la bourgeoisie est frappée de discrédit, la classe ouvrière sort du maquis avec des fusils, etc. – mais si les urnes n’avaient pas penché nettement à gauche, le Parlement aurait-il validé aussi rapidement cette immense programme de réformes sociales ?
A mon avis, alors, voter a servi.

Même 1981

On peut critiquer Mitterrand, les socialos, etc. – et je ne suis pas le dernier. Maintenant, faut remarquer ce paradoxe, quand même : pourquoi on était dans les manifs, l’an dernier ? Pourquoi on a bloqué la Zone à Amiens ? Eh bien, c’est pour défendre une conquête de Mitterrand ! Et la cinquième semaine de congés payés ? Et les 39 heures ? Si on en obtenait autant cette année, on serait déjà bien surpris ! Donc on peut affirmer, oui, que voter en 81 a changé (un peu) la vie…

L’ennui, d’accord, c’est que ça s’est gâté un an plus tard. L’ennui, surtout, c’est que le bulletin ne s’est accompagné d’aucun mouvement. Voire que le bulletin l’a interdit. Je discutais, à la dernière Fête de l’Huma avec un cégétiste-socialiste : « Le 10 mai 1981, j’ai sablé le champagne avec les copains, il me racontait. J’avais 20 ans, j’étais ouvrier à usine SIAT, à Culoz…
- Mais qu’est-ce qui a manqué, alors, d’après vous ?

– Eh bien, les délégués nous disaient : ‘Faut pas descendre dans la rue… faut laisser la gauche tranquille… calme social… pas trop de remue-ménage…’ Résultat, c’est la droite qui y est allée, dans la rue, pour défendre l’école privée. »

Dans les défaites

J’irais plus loin. Même dans les défaites, même quand on n’accède pas au pouvoir, est-ce que ça ne participe pas du rapport de forces ? Est-ce que, dans les années 50, 60, 70, quand le Parti Communiste – stalinien et tout ce qu’on voudra – mais quand le PCF dépassait les 20 %, est-ce que ça ne calmait pas les ardeurs réactionnaires de la bourgeoisie ?

Sans ça, est-ce que – juste un exemple – Michel Poniatowski, alors ministre de l’Intérieur, aurait soutenu en 1979 que « la justice et le rééquilibrage de la société passent par une fiscalité qui frappe assez lourdement les très grosses fortunes » ?
Sans ça, est-ce que le centriste Didier Bariani, futur ministre de Chirac, aurait déclaré – en 1979, toujours : « Pour les très grandes fortunes, la transmission par héritage est un des facteurs qui perpétuent et, dans certains cas, aggravent les inégalités » ? Est-ce qu’ils auraient proposé de « frapper d’une surtaxe » les gros patrimoines – s’il n’y avait pas eu, en face, les Rouges, l’Union de la Gauche, aux portes du pouvoir ?

Et le Front National

Comment croire que les scores du FN, même maintenu hors du Parlement, hors des ministères, ne pèsent pas quotidiennement sur les discours des Guéant et compagnie – et jusqu’à la gauche ? Qu’ils n’ont pas construit, depuis vingt ans, l’immigration et la sécurité comme des problèmes ?
Et ailleurs.

Sur quel continent, aujourd’hui, ça bouge le plus ? L’Amérique du Sud. Et comment les Hugo Chavez, Evo Morales, Rafael Correa sont arrivés au pouvoir ? Par le vote.

Je ne fais pas, loin de loin, des urnes le seul champ de bataille : il y a les rues à occuper, les esprits à conquérir. Mais, très nettement, je me refuse à déserter ce terrain – le laissant libre à notre adversaire, qui lui n’hésitera pas.

Très fakirement,
François R.


Patrick Lehingue : le vote, Ed. la découverte

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Vos commentaires

  • Le 24 mars à 11:02, par Claire TOMADA En réponse à : Les élections ça sert (un peu)

    Je suis aller voir « Merci Patron ! » quelle belle leçon de lutte et de prise de pouvoir !
    Merci à vous François Ruffin et tous les membres de Fakir ... on voit bien que ce que redoute le plus le patronat du CAC40 c’est la lutte obstinée des « sans dents » qui n’ont plus rien à perdre et qui peuvent tout renverser - soutenus par la CGT et des personnes engagées comme Fakir : ce qu’ils redoutent le plus ! Alors, quand ressortirons-nous les fourches ? quand serons-nous UNIS : tous les corpuscules de la Gauche, la vraie, pas la gôche bobo - pour donner une lueur d’espoir dans la possible conquête du Pouvoir et enfin SERVIR d’abord ceux qui créent les richesses de ce pays - de l’Europe - avant la récompense des Actionnaires et des Patrons ? Quand serons-nous UNIS, au-delà de nos différences, pour entraîner les indécis, les sceptiques, les abstentionnistes, les égarés du vote FN ... à nous rejoindre ? C’est VITAL maintenant ! plus que jamais,ne baissons pas les bras et allons voir nos Responsables politiques respectifs pour qu’ils s’unissent pour la bataille ! nous devons conquérir nos revendications par les urnes - c’est le seul moyen pacifique qui existe. Merci encore à Fakir !

  • Le 23 mars à 10:43, par TOMADA Claire En réponse à : Les élections ça sert (un peu)

    Mais si la prise des pouvoirs de la République ne passe pas par les urnes, l’expression des citoyens au sein de cette République, le retour à la Monarchie est possible - c’est une conquête que l’on doit respecter - car comment croire que le Capitalisme laissera l’expression au peuple éternellement : rappelons-nous le NON qui l’emporte et qu’on oublie ! l’abstention est pour moi une démission ! une lâcheté même - facile ... on rejette tout et on ne s’implique pas : ni dans les partis politiques, ni dans les syndicats ... tous pourris, tous mauvais ! à part « aller à la pêche » le jour de l’élection, que propose tous les abstentionnistes ? RIEN. Alors courage mes Camarades qui luttent et se battent pour un monde meilleur !

  • Le 23 mars 2015 à 09:51, par Magdala Schlokhoff En réponse à : Les élections ça sert (un peu)

    Ah, François Ruffin, JE TE REMERCIE D’EXISTER !!!

  • Le 28 mai 2012 à 10:56, par CHEVOT J. C. En réponse à : Les élections ça sert (un peu)

    C’est, hélas et heureusement, une très bonne analyse. Je suis tout à fait d’accord avec toi, François, et avec Fakir.
    Il faut surtout garder espoir ... Un monde meilleur, humain, social est possible. Reste à en convaincre la masse populaire qui est dure de la feuille et qui aime plutôt opter pour « la fatalité », « l’indifférence » et « l’impuissance » face à nos gouvernants et médias aux bottes du pouvoir de l’argent (finances et patronat).
    Heureusement, il y a toutes ces minorités de gauches, de femmes et d’hommes qui y croient ... et j’en fais humblement partis depuis près de 50 ans.
    Merci à Fakir et à vous tous .... c’est bien vrai : « c’est nous qu’on va gagner »... pour nos enfants, petits enfants ...

  • Le 17 mai 2012 à 13:46, par Jean Houtisse En réponse à : Les élections ça sert (un peu)

    Je suis étonné de voir Fakir défendre l’« aristocratie élective », c’est grave ! Comme le démontre si clairement Étienne Chouard, c’est même là le coeur des problèmes politiques d’aujourd’hui.

    En effet, la démocratie étant très précisément « la souveraineté du peuple », on ne peut être en démocratie et aliéner cette souveraineté en la déléguant. Rousseau, qui écrivait en 1762 :

    « Toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi. Le peuple Anglais pense être libre, il se trompe fort ; il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement : sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde. »

    http://classiques.uqac.ca/classiques/Rousseau_jj/contrat_social/Contrat_social.pdf Contrat Social p.68

    Vous mentionnez les conquêtes sociales de 1936 et 1946 (je ne mentionne pas celles, maigrichonnes, de 1981 qui ont eu le sort que l’on sait par ceux-là même qui les avaient mises en place) qui auraient été obtenues par les urnes, cette analyse me semble un peu faible.

    Ce qui est certain, c’est que ce sont bien nos représentants, dument élus, qui n’ont eu de cesse de les remettre en cause en se gaussant de la « Volonté Générale » qu’ils usurpent sans vergogne par la leur ... et celle de leurs puissants mandataires.

    Aujourd’hui il ne s’agit plus de voter, mais de devenir souverain en exprimant notre Volonté : la Volonté Générale, chère à Rousseau. C’est-à-dire en permettant à qui le souhaite d’intervenir dans l’écriture des lois et d’en vérifier l’exécution. Seul internet permet techniquement la création de ce lien organique entre la population et un exécutif. Ni les réunions physiques, ni l’édition ne l’ont pu, d’où la nécessité de passer par la délégation.

    Il ne faudrait pas trop tarder à travailler à la définition et à la mise en place de protocoles (informatiques) adéquats, car quand le net sera sous le contrôle de Google, Microsoft ou Apple il sera trop tard.

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