Les élections ça sert (un peu)

par François Ruffin 21/04/2017

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On a besoin de vous

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Si vous ne savez pas quoi faire dimanche. Aller voter ou ne pas aller voter ?

On vous laisse avec Elvis, un anar abonné au journal, « les élections, ça sert à rien. » Telle n’est pas tout à fait la position officielle du parti fakirien. Échange de mails et d’idées sur le sujet.

De : elvis-lacanaille anar.fr
A : redaction fakirpresse.info
date : 30 décembre 2011 23:53
objet : Le dossier « Crise de la dette » le cul entre deux chaises

Salut !
Le Dieu-vote a décidément un bel avenir devant lui : vous qui vilipendez avec tant de pertinence le « système », à savoir la dictature des marchés et l’hypocrisie et l’impuissance des politicards, vous ne vous démarquez pas sur ce plan-là – en tout cas l’auteur du « Nous pouvons toujours glisser notre bulletin dans l’urne – et je le ferai » dans le dossier sur « Les solutions qui leur font peur » dans le dernier numéro. C’est quand même éloquent de voir que cette phrase vient juste avant un constat très lucide (et que je partage) : « Mais le programme qui sera élu, et appliqué, est déjà connu : pour les humbles, une austérité à perte de vue ». Il est même question de « conquête du pouvoir » comme moyen pour imposer d’autres choix : comme si des forces anticapitalistes, pour le moins, pouvaient prendre le pouvoir, et si elles y arrivaient, parvenir ainsi à « imposer d’autre choix » ! Là réside une véritable utopie pour moi, au sens étymologique : cela n’est jamais arrivé (aucune révolution n’a encore eu lieu en Islande....).

Alors, Fakir, un journal qui lutte contre les intérêts du peuple ? Un journal maso ? Rien de tout cela assurément ! Car cela démontre que le dogme du vote n’a pas encore tant de plomb dans l’aile que cela ! Affirmer que voter ne changera rien dans le fond – et pourtant le fond, ça vous intéresse ! – et en même temps mettre un point d’orgue à dire la nécessité de voter (dans ce dossier comme dan le précédent, déjà !). Ce journal qui aime tant chercher et trouver des solutions efficaces, voilà qu’il se « contente » de solutions inefficaces et mêmes contre-révolutionnaires !

Car Démocratie rime désormais presque uniquement avec messe électorale. Même chez les non-dévots du républicanisme crasse, qui estiment indispensable d’aller voter, à l’instar de ceux qui pensent accomplir un acte citoyen grandiose ! Ce n’est pas qu’un détail ! Quand tant de choses pourraient changer par une abstention de combat – ou de révolution ? -, et bien, Fakir et bien d’autres voient encore la nécessité d’aller voter ! Quand bien même chaque jour montre l’aspect contre-révolutionnaire, et même contre-progressiste du vote !

Dur dur le chemin qui mène à une émancipation totale de l’individu sorti des geôles électoralistes !
Quant à moi, le jour de la résignation volontaire – je veux dire des élections -, j’irai porter un cierge à Albert Libertad, entre autres....
Car abstention électorale et autogestion font aussi partie des « solutions qui leur font peur » et on n’y voit aucune trace, quand bien même il n’y avait pas assez de place pour toutes les solutions : le choix a été fait. Dommage.

De plus, il est relativement dommage que la double page sur « Les solutions qui ont marché » souffre d’une focalisation sur le passé lointain alors que les exemples récents ne manquent pas, notamment au sujet du défaut de paiement et de l’exemple équatorien récent. Car je vois d’ici nos détracteurs opposer cet argument : « Oui, mais c’était une autre époque, les choses ne sont plus les mêmes maintenant ! ». Argument fallacieux, j’en conviens, mais pour y couper court (et pour que l’exemple soit plus frappant, un exemple plus récent aurait davantage fait mouche, à mon avis.

Fraternellement, parce que notre objectif reste le même (à peu de choses près) et que vous faites un sacré boulot.

En pièces jointes, un placard anti-électoral signé Albert Libertad en 1906, déjà...... A publier dans le prochain numéro, pourquoi pas ?

Elvis, abonné à Fakir.

De : francois fakirpresse.info
A : elvis-lacanaille anar.fr
date : 30 janvier 2012 14:41
objet : Re : Le dossier « Crise de la dette » le cul entre deux chaises

Cher Elvis,

J’ai bien reçu ton message d’abstentionniste convaincu. Néanmoins, d’après moi, quelques exemples indiquent que voter, parfois, ça sert un peu.

1936, évidemment

Le Front populaire, c’est d’abord une victoire dans les urnes. Et ensuite la rue qui déborde. Sans les grèves et les occupations d’usines, certes, les travailleurs n’auraient arraché ni les 40 heures ni les congés pays – qui ne figuraient pas dans les programmes. Mais sans une majorité de gauche à l’Assemblée, qu’en serait-il de ces conquêtes ?

« Tant de misère, tant de contrainte, tant d’oppression devaient aboutir à une flambée de révolte. Mais quand ?, écrit le socialiste Pierre Monatte. Le facteur décisif de leur déclenchement a été la venue du Front populaire. Enfin la police ne serait plus au service du patron ! Enfin le gouvernement serait sinon bienveillant au moins neutre. Du coup, on n’a pas eu la force de supporter plus longtemps. Pas même d’attendre que le nouveau gouvernement soit formé. La grande détente s’est produite ».
Voter a servi, ici, au moins de déclencheur.

1945

A l’Assemblée Constituante, à l’automne 1945, les partis marxistes – communistes (en tête) et socialistes – obtiennent la majorité des sièges. C’est « la Chambre écarlate horizon ». Du coup, après ce scrutin, quatre ministres cocos entrent au gouvernement.

Le programme du Conseil National de la Résistance ne s’est pas mis en place comme sur des roulettes. « Je ne vous paie pas pour que vous m’indiquiez les articles du code m’interdisant de réformer, mais pour y trouver ceux qui vont me le permettre » : le communiste Marcel Paul, qui a fondé EDF-GDF, s’adressait ainsi aux juristes de son ministère.
C’est que ses « nationalisations » se heurtaient à bien des intérêts : dans l’industrie, avec le patronat des compagnies de gaz et d’électricité ; mais aussi dans le gouvernement, avec des MRP – la « droite » d’alors – qui devant l’opinion approuvaient les mesures, mais traînaient des pieds par derrière. Et jusque dans son cabinet.

Idem, côté Sécurité sociale avec Ambroise Croizat. Sous sa houlette, les réformes ne traînent pas : le 31 décembre 1945, à peine nommé ministre, il s’ « engage à préparer les textes » devant l’Assemblée, le 30 janvier 1946 il les soumet à une commission, le 8 mars il les transmet au Conseil des ministres, le 15 avril le Conseil d’Etat les avalise, le 26 avril l’Assemblée les adopte, et le 1er juillet la Sécu est née ! En six mois !
Le Mouvement des Républicains Populaires, au gouvernement également, joue la montre : elle réclame un ajournement de six mois. Mais là, le calme Ambroise, par ailleurs « bon gestionnaire », appelant les travailleurs à «  ne pas faire grève », là, le calme Ambroise se fâche tout rouge contre les « conceptions sociales de Vichy » du MRP. Et il l’emporte.

Ca n’a évidemment pas suffi – la bourgeoisie est frappée de discrédit, la classe ouvrière sort du maquis avec des fusils, etc. – mais si les urnes n’avaient pas penché nettement à gauche, le Parlement aurait-il validé aussi rapidement cette immense programme de réformes sociales ?
A mon avis, alors, voter a servi.

Même 1981

On peut critiquer Mitterrand, les socialos, etc. – et je ne suis pas le dernier. Maintenant, faut remarquer ce paradoxe, quand même : pourquoi on était dans les manifs, l’an dernier ? Pourquoi on a bloqué la Zone à Amiens ? Eh bien, c’est pour défendre une conquête de Mitterrand ! Et la cinquième semaine de congés payés ? Et les 39 heures ? Si on en obtenait autant cette année, on serait déjà bien surpris ! Donc on peut affirmer, oui, que voter en 81 a changé (un peu) la vie…

L’ennui, d’accord, c’est que ça s’est gâté un an plus tard. L’ennui, surtout, c’est que le bulletin ne s’est accompagné d’aucun mouvement. Voire que le bulletin l’a interdit. Je discutais, à la dernière Fête de l’Huma avec un cégétiste-socialiste : « Le 10 mai 1981, j’ai sablé le champagne avec les copains, il me racontait. J’avais 20 ans, j’étais ouvrier à usine SIAT, à Culoz…
- Mais qu’est-ce qui a manqué, alors, d’après vous ?

– Eh bien, les délégués nous disaient : ‘Faut pas descendre dans la rue… faut laisser la gauche tranquille… calme social… pas trop de remue-ménage…’ Résultat, c’est la droite qui y est allée, dans la rue, pour défendre l’école privée. »

Dans les défaites

J’irais plus loin. Même dans les défaites, même quand on n’accède pas au pouvoir, est-ce que ça ne participe pas du rapport de forces ? Est-ce que, dans les années 50, 60, 70, quand le Parti Communiste – stalinien et tout ce qu’on voudra – mais quand le PCF dépassait les 20 %, est-ce que ça ne calmait pas les ardeurs réactionnaires de la bourgeoisie ?

Sans ça, est-ce que – juste un exemple – Michel Poniatowski, alors ministre de l’Intérieur, aurait soutenu en 1979 que « la justice et le rééquilibrage de la société passent par une fiscalité qui frappe assez lourdement les très grosses fortunes » ?
Sans ça, est-ce que le centriste Didier Bariani, futur ministre de Chirac, aurait déclaré – en 1979, toujours : « Pour les très grandes fortunes, la transmission par héritage est un des facteurs qui perpétuent et, dans certains cas, aggravent les inégalités » ? Est-ce qu’ils auraient proposé de « frapper d’une surtaxe » les gros patrimoines – s’il n’y avait pas eu, en face, les Rouges, l’Union de la Gauche, aux portes du pouvoir ?

Et le Front National

Comment croire que les scores du FN, même maintenu hors du Parlement, hors des ministères, ne pèsent pas quotidiennement sur les discours des Guéant et compagnie – et jusqu’à la gauche ? Qu’ils n’ont pas construit, depuis vingt ans, l’immigration et la sécurité comme des problèmes ?
Et ailleurs.

Sur quel continent, aujourd’hui, ça bouge le plus ? L’Amérique du Sud. Et comment les Hugo Chavez, Evo Morales, Rafael Correa sont arrivés au pouvoir ? Par le vote.

Je ne fais pas, loin de loin, des urnes le seul champ de bataille : il y a les rues à occuper, les esprits à conquérir. Mais, très nettement, je me refuse à déserter ce terrain – le laissant libre à notre adversaire, qui lui n’hésitera pas.

Très fakirement,
François R.


Patrick Lehingue : le vote, Ed. la découverte

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Vos commentaires

  • Le 4 mai à 13:50, par Mathieu En réponse à : Les élections ça sert (un peu)

    Bonjour,

    Merci d’abord Elvis de rappeler que voter pour une personne qui demande le pouvoir est anti-libertaire.
    pour ce qui est de votre réponse, F.Ruffin elle me semble être décalée, vous donnez des exemples de vote où il y avait un choix. Là il n’y en a pas à part céder au chantage du pire, 36, 45, et 81 il y avait un choix à gauche, on ne votait pas par chantage. Aujourd’hui, ceux qui votent par conviction sont béatifiés par le mensonge ou terrorisé par la peur. Pour les autres, qui peut me dire qu’il ne va pas voter par peur ?
    Être de gauche, c’est ne pas céder au chantage.

    Amicalement, Mathieu.

  • Le 3 mai à 03:08, par tout En réponse à : Les élections ça sert (un peu)

    Merci. Sincèrement. Merci.

  • Le 1er mai à 16:51, par Romain Tournier En réponse à : Les élections ça sert (un peu)

    Oui les élections, ça peut servir, à condition de savoir s’en servir... et de trouver dans l’offre politique des candidats qui vous représentent réellement. Des candidats dont l’objectif n’est pas d’exister à travers la politique mais d’agir pour le bien du plus grand nombre.

    Les ouvriers, les employés, les travailleurs précaires, les fonctionnaires désabusés, tous ces gens qui souhaitent que cela change, s’ils ne sont pas des militants impliqués ont tous ont la possibilité de voter.

    Ta candidature aux législatives a valeur de symbole. Ta victoire (en même temps celle de tous ceux qui t’auront soutenu) montrera que la vraie gauche peut l’emporter même quand c’est difficile. Il suffit qu’elle se rassemble derrière un candidat unique qui prouve, qu’il a à cœur de défendre les gens modestes. Elle peut battre le FN et les partisans du libéralisme. La vraie gauche peut être autre chose qu’une force de contestation sans influence significative sur la politique menée en France. Il faut qu’elle soit unie et constituée de représentants sincères qui jouent collectif.

    Ta (notre) victoire montrera au peuple qu’il peut espérer qu’un jour en France soit menée une autre politique que le libéralisme qu’il subit depuis plus de 30 ans. Oui on peut faire face, dans un esprit de solidarité et d’ouverture, aux problèmes économiques, sociaux et écologiques. Il faut pour cela commencer par prendre le pouvoir... par les urnes !

  • Le 29 avril à 11:08, par Julien En réponse à : Les élections ça sert (un peu)

    Salut François,
    Voter ou ne pas voter est un choix qui s’argumente et cet échange ci-dessus l’illustre bien. Merci pour ce moment.

    En revanche, voter Macron ou s’abstenir face au FN est un dilemme insoluble. Mais quand on fait un journal qui demande tous les jours de lutter, de créer un espace pour la pensée critique, comment peut-on appeler à voter pour le Medef ? A mon avis, ton appel à voter Macron est une erreur. C’est céder à la dictature médiatique, à la pensée unique. Alors certes François, beaucoup de monde t’écoutes et c’est une responsabilité pour toi. Mais est-ce que tout un chacun à besoin d’avoir des consignes de vote ?
    Pour moi c’est une attitude condescendante et qui dénote un manque de confiance vis à vis de l’électeur. Plutôt que d’appeler à voter contre MLP pourquoi ne pas dire que chacun est libre de choisir en son âme et conscience et qu’il ne faudra pas venir pleurer si le FN est au pouvoir. Et de préciser qu’avec Macron c’est le libéralisme le plus violent qui triomphe.

    Puis tant qu’à faire, cet appel au vote prépare la législative. Et je pressens que demander à voter Macron aujourd’hui c’est appeler à voter Macron demain.
    C’est facile que dire que tu seras son adversaire. Aujourd’hui tu es passé d’adversaire à soutien et demain tu dis que tu seras son adversaire. Je ne trouve pas ça très crédible. Mais bon je n’ai pas de solution miracle. Je pense qu’on est dans une impasse.

  • Le 28 avril à 16:26, par pierre tallant En réponse à : Les élections ça sert (un peu)

    bonjour francois dans mon entourage certain dise que pour eviter que macron est un score trop elevee et se sentirait soutenu par tous il faut voter blanc au risque que le fn passe mais que elle n aurait pas le pouvoir car au legislative elle n aurait pas la majoriter je suis un peut depasser car je ne veut pas que le fn passe et je n arrive pas a voter macron merci pour ton point de vue pierre

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