Les deux amours de Selma (2/2)

par Pierre Souchon 13/02/2015 paru dans le Fakir n°(66) juillet - août 2014

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« Mes camarades, est-ce que vous êtes employées du secteur automobile ? »
Perchée sur un établi, Selma haranguait plusieurs centaines d’ouvrières.
« Ouiiiii !
– Est-ce qu’il existe une convention collective pour les salariées de la métallurgie, dont vous faites partie ?
– Ouiiiii !
– Est-ce qu’elle est appliquée ici ?
– Nooooon !
– Est-ce que vous voulez son application ?
– Ouiiiii !
– Je rédige un tract et dépose un préavis de grève pour sa mise en place. Vous êtes d’accord ? »

Une marée de poings levés lui répondait, et de ces poitrines montait une vague :
« Achaab yourid ! Achaab yourid ! »
« Le peuple veut ! »

Achaab yourid isqât al-nizâm !, le peuple veut la chute du régime !, le slogan de la Révolution était repris ici en version courte, puissante, en simple volonté du peuple de l’usine. La direction avait dix jours pour accepter le respect de la convention collective. Dix jours avant que le préavis de grève ne soit déclenché, dix jours pour augmenter toutes les ouvrières de 30 %, et que le minimum légal dans la métallurgie soit respecté. À Lyon, UBM menaçait déjà de fermer la boîte. Selma ne bougeait pas, inflexible : elle avait la loi pour elle, et ses collègues prêtes à aller au combat. Nassim la prit par le bras dans un couloir : « Attends-moi ce soir à la sortie. »
Ils n’échangeaient que très rarement dans l’enceinte de l’usine, protégeant leur histoire explosive.
À cent mètres des grilles, dans le local de la sécurité, Nassim était défiguré :
« Arrête tout. Ils parlent de payer des voyous pour te faire la peau.
– Ils n’oseront jamais.
– Ils le feront. Arrête. Je veux que tu arrêtes. C’est moi qui te le demande.
– Je n’arrêterai rien, Nassim. J’ai un mandat.
– Je m’en fous, de ton mandat ! Je m’en fous, tu m’entends ? Je veux qu’on soit heureux ! Je veux que tu sortes de cette usine, que tu arrêtes ton délire, ce boulot, que tu te fasses oublier, que tu fasses des études ! Je les financerai, j’ai un gros salaire !
– Mais de quoi tu parles ?
– Comment tu veux que je te présente à ma famille, Selma ? Comment ? Qu’est-ce que je dis à ma mère ? Que je vais me marier avec une ouvrière ? Mais ils n’accepteront jamais ! Tu reprends des études, tu fais une maîtrise, je te fais embaucher dans n’importe quelle boîte du coin à un poste de direction !
– Je suis syndicaliste, Nassim. Tu m’acceptes comme je suis, ou tu m’oublies. »

Maintenant, c’était lui qui claquait les portes.

Il en perdait le sommeil. Il imaginait Selma rentrer à son bras dans le palace familial de Sfax. Son père, un industriel du textile, qui courait le monde du Canada au Pakistan, la tête de son père ? Mais il le foutrait dehors, et tout de suite, et plus vite que ça, lorsqu’il découvrirait que Selma militait, qu’elle ajustait des boulons, lorsqu’il remarquerait ses mains crevassées. Son père, qui lui avait financé des études en Europe, son père qui l’emmenait chaque 14 juillet au cocktail de l’ambassade de France, son père qui lui présentait le tout-Tunis en farandole, les plus riches héritières du pays, son père face à Selma Lajimi ? Il n’arrivait même pas à se figurer la scène, et les pleurs de sa mère !, ça tenait du délire. Jamais, pourtant, il le savait, il ne vivrait sans Selma. Il l’aimait à en crever. Il allait en crever. Il en crevait déjà. En pleine nuit, en sueur, il appela Aymen. Son pote d’enfance, lui, devenu dentiste, père de famille bien installé, un peu taré : ce bourgeois était membre du bureau national du Parti communiste, ce qui avait la faculté de dépasser Nassim complètement.
« Nassim ? Qu’est-ce qui t’arrive, mon frère ?
– Je deviens fou, Aymen. Faut que je te voie.
– Quand ?
– Maintenant. »

Mal réveillé, Aymen était en robe de chambre dans son salon.
« Je suis désolé..., bafouillait Nassim.
– T’inquiète. Qu’est-ce qui se passe ? »
Nassim raconta tout. L’usine, le syndicat, le sourire de Selma, sa famille qui n’en voudrait pas, au milieu de ses larmes qui montaient à gros bouillons.
« Quel est le problème ?, demanda Aymen. T’es amoureux. Et l’amour n’a jamais connu de loi... »
C’était sa manie, à cet intello foireux, les citations, il en collait partout, dans toutes ses conversations.
« Elle est en train de foutre le feu à l’usine. Y a que ça qui compte pour elle. Il suffirait qu’elle se casse et qu’elle fasse deux ou trois ans d’études... Je lui demande pas grand-chose...
– Prends-là comme elle est, c’est tout.
– Mais je peux pas, Aymen. Tu connais mes parents... C’est impossible.
– C’est impossible tant que le dominant est dominé par sa domination.
– Hein ?
– T’es dominant, mon pote. T’es un mâle, un putain de mec dans une énorme société de machos, et un grand bourgeois. Tu domines. Mais ta domination te domine, t’impose un rôle, celui de larguer ta copine. Sors-toi de là, fais comme elle. Elle s’est arrachée à sa condition de dominée, elle a bravé tous les interdits, tu connais beaucoup de femmes syndicalistes dans ce pays ? Sois à sa hauteur.
– Je comprends rien à ce que tu dis.
– C’est une femme libre. Tant que tu seras enchaîné, tu seras rien pour elle. Merde ! On a réveillé les gamins.
– Je te laisse. »

Quand ils étaient ados, Nassim appelait Aymen « Confucius ». Il sortait des trucs que personne ne pigeait, et tout le monde se foutait de sa gueule.
Cette fois, il craignait d’avoir compris.

Deux jours avant le début de la grève, Selma était convoquée par M. Laimé.
« Mme Lajimi, j’ai longuement discuté avec M. Thiévenaz, à Lyon.
– Oui ?
– Il est d’accord avec moi : vous avez un charisme extraordinaire, c’est indéniable. Les ouvrières vous suivent comme un seul homme, vous les avez transformées. Vous n’êtes pas à votre place.
– Comment ça ?
– M. Thiévenaz, en examinant votre dossier, vous verrait bien à un poste de direction. Vous savez que nous avons quatre sites de production en Tunisie ?
– Oui ?
– Il se trouve que le directeur du site de Gafsa est sur le départ pour des raisons familiales. C’est un effectif plus petit, deux cents personnes. Pour commencer, ce serait idéal.
– Pour commencer à implanter un syndicat sur place ?
– Vous vous foutez de moi ?
– Pas du tout, je suis syndicaliste. J’accepte une mutation à Gafsa sur le même poste, avec les mêmes responsabilités syndicales.
– Le directeur actuel de Gafsa gagne 10 000 dinars par mois [5 000 euros]. Je vous parle de diriger le site, Mme Lajimi.
– Moi je vous parle de syndicalisme. »

Selma se levait.
« Le préavis arrive à échéance dans moins de 48 heures. Au revoir, M. Laimé. »

En parallèle, Selma avait attaqué l’entreprise au tribunal administratif pour « non-respect de la convention collective ». La décision tomba quelques heures avant la grève : les salaires devaient être requalifiés, sous peine d’une astreinte financière. Le lendemain, Selma signait le protocole d’accord dans le bureau de M. Laimé.
« C’est la guerre, Mme Lajimi. Profitez de vos 30 % d’augmentation. Vous perdrez tout.
– Parlez-moi correctement. Je suis dans l’entreprise depuis plus longtemps que vous.
– Vous avez pensé à Gafsa ?
– La prochaine fois que vous me faites une proposition de ce type, j’appelle la presse et je vous attaque au tribunal pour tentative de corruption. »

Acclamée par les ouvrières à sa sortie, Selma avait travaillé toute la journée les larmes aux yeux. Les rues de Sousse étaient tristes, ce soir de victoire. Elle avait appelé Nassim plusieurs fois sur son trajet. Il ne répondait pas. Elle regardait les martinets se poursuivre en nuées dans le ciel de la ville, les oiseaux de son enfance qui la berçaient de sifflements ininterrompus au milieu des éclairs de chaleur. C’était tout simple, de dire oui. Dire oui, oui à Laimé, personne n’en aurait rien su, ses copines l’auraient vite oubliée, elle serait partie pour Gafsa discrètement, et elle se serait mariée avec Nassim en grand. Il aurait épousé une manageuse, une directrice, une bourgeoise, la tête haute. Elle n’avait pas hésité une seconde, pourtant. Ses boulons, ses camarades, son syndicat. Sa vie.
Son téléphone sonnait. Quelques minutes plus tard, elle montait dans la voiture de Nassim. Ils retournaient toujours sur la même plage atroce, nostalgiques de leur premier rendez-vous, s’amusant des merdes de pigeon qui couvraient la table et des sacs plastiques qu’ils enjambaient. Sans même commander, le serveur leur apportait deux jus de fraise.



« Il paraît que Laimé t’a convoquée ?
– Oui.
– Qu’est-ce qu’il voulait ?
– Me faire peur. »

Elle ne lui dit jamais.
Elle ne dit jamais à l’amour de sa vie qu’elle n’avait pas trahi : il l’aurait considéré comme une trahison.
Ils regardaient la mer sans un mot. Il pensait à Aymen, à ses histoires de domination. C’étaient des conneries : il voulait juste ne pas faire de mal à sa famille.
« Viens. »
Selma monta dans la voiture. Nassim roulait, roulait, « où on va ?  », s’inquiétait Selma, il ne répondait pas, il serrait ses muscles de colère. Il bouffait la route, il pétait le compteur, le goudron, les kilomètres, loin, partir loin, loin de l’usine, des grèves, des syndicats et des familles, de ce pays de merde où on ne pouvait pas tenir une fille dans ses bras sans livret de famille. Ils étaient à Monastir, maintenant, il continuait sur des petits chemins, à fond, Selma était pétrifiée. «  On descend.  » À dix minutes de marche, une toute petite crique. À l’abri des regards, à l’abri de tout, un havre, quelques rochers rien que pour eux, des oliviers. Selma s’asseyait doucement dans le sable. Nassim s’installa à côté d’elle, à la frôler. Alors infiniment, infiniment lentement, il inclina sa tête vers ses cheveux en cascade. Elle tremblait. « Ma Selma...  » Des doigts, il écarta ses mèches noires, et posa ses lèvres sur sa joue. Elle ne bougeait pas, terrorisée de désir. Il lui fit deux bisous. Des bisous innocents, comme ceux qu’elle faisait à Afida. Ces deux-là lui déchirèrent l’estomac. Il prit sa main, la posa sur son jean et ne la quitta plus. Il sentait son pouls sous ses doigts, au bord d’exploser. Elle avalait sa salive. Ils rentrèrent. Dans la voiture, il lui dit qu’il l’aimait pour toujours.
« Moi aussi, mon amour. »
Au pied de son lit, elle se perdit en prières.

* * *
Août 2012
Patrons sans frontières

Des dizaines d’ouvrières affichent dans leurs chambres leur première fiche de paye recalculée. Jusqu’au ramadan, elles travaillent de vigueur : suite à cette conquête sociale, explique Selma, mieux vaut taire un temps leur combativité, et démontrer à Lyon leur attachement à l’outil de travail. En juillet, pendant le jeûne, la Tunisie tourne au ralenti, l’usine aussi. Le 1er août, à 7h45 du matin, les 500 ouvrières patientent devant le portail. Elles rentrent : les locaux sont vides. Déserts, ou pas loin : disparus les moteurs, envolés les établis, les postes de travail, les chaînes de montage. La direction est barricadée.

* * *

Toute la matinée, assises sur leurs chaises, les filles passaient des coups de fil, discutaient, tentaient de comprendre. Nassim finit par débarquer dans le grand hall : « S’il vous plaît, chères collègues, s’il vous plaît. Il n’y a plus de commandes, l’usine est fermée jusqu’à nouvel ordre. Seules restent en poste les filles de la maintenance et les salariées de l’administration.  » Dans un brouhaha de tempête, il retourna en courant dans son bureau. «  N’abandonnez pas vos postes, criait Selma. Vous n’êtes pas licenciées. » Elles le furent le lendemain : 300 filles intérimaires, en CDD, se retrouvaient au chômage – quelques jours plus tard, par une simple lettre venue de France, la direction signifia leur renvoi à la grosse centaine de titulaires restantes.
« Selma Lajimi ? »
Le numéro qui s’affichait commençait par +33. La France.
« Oui ?
– Je suis Émilie Pironnet, déléguée syndicale CGT de UBM, à Lyon. Tu vas bien ?
– Notre usine est fermée, ils viennent de licencier plus de 400 personnes, nous...
– Et toi ?
– Je suis toujours en poste avec vingt de mes camarades, toutes élues du syndicat. On est salariées protégées, il y a une procédure particulière...
– Écoute, ils ont rapatrié votre usine ici. Ils ont monté une unité de production de toutes pièces en trois semaines, et ils y font bosser 400 intérimaires... Vous usinez bien les L2, L3, L4 ?
– Les L1, aussi.
– C’est ça. Tout est ici.
– Tout ?
– Tout. Ils vont vous virer aussi. C’est... J’ai jamais vu ça.
– Est-ce que vous êtes prêts à vous mobiliser pour nous ?
– Ça va être très difficile. Je t’appelle à titre personnel, dans le dos de mon syndicat. Pour mes camarades... Excuse-moi, mais ce matin, au local, ils disaient “tant mieux, le boulot revient, les... Les arabes nous l’avaient piqué...” »

Trois jours plus tard, avec les 19 élues, Selma était licenciée pour faute lourde, retards, séquestration et violences à l’encontre de M. Laimé, sans indemnités.
Je l’ai rencontrée juste après.

Selma s’est battue pour être réintégrée. Pour faire rouvrir l’usine. Elle s’est démultipliée. Elle a mené sa dernière lutte dans l’indifférence des centrales syndicales, de l’UGTT, d’abord, empêtrée dans un fumeux « dialogue national » avec les islamistes au pouvoir : les grands syndicalistes, les pontes en costards du bureau exécutif, devaient « gérer la stabilité du pays en proie à un djihadisme rampant », plutôt que de soutenir des ouvrières banlieusardes dont tout le monde se foutait. De la CGT, ensuite, dont la commission internationale, sollicitée par Émilie, martelait que Selma n’avait plus de base, que son syndicalisme avait fait fuir l’investisseur et mis des centaines de familles sur la paille. Des médias, aussi, en qui elle plaçait tant d’espoirs : elle a rencontré des agences de presse tunisiennes, françaises, belges, italiennes, des télés, des radios, des journaux, tous écoutaient avec une attention polie, mais son histoire était nettement moins palpitante que les premiers attentats kamikazes sur les plages à touristes de Sousse. En France, pourtant, des militants finirent par se saisir de son dossier. Mis sous pression pendant des mois, UBM accepta le retour des 19 élues dans l’usine rouverte à Sousse, débarrassée de la base du syndicat. En revanche, « le licenciement de Mme Lajimi est non négociable. Je rappelle d’ailleurs qu’une procédure judiciaire contre elle est en cours au pénal ».

J’ai rencontré Émilie, à Lyon. Une fille sympa, elle, combative, carrée. Une syndicaliste qui n’a jamais pu entraîner ses camarades dans la lutte tunisienne, qui en a cauchemardé.
« Je vais te raconter un truc, Pierre... Tu le gardes pour toi.
– T’inquiète, ça sera juste publié dans un journal...
– Bon, t’en fais ce que t’en veux. Il le mérite, de toute façon.
– Qui ça ?
– Quand Selma a lancé sa campagne pour la convention collective, la direction d’UBM a pété les plombs. J’ai été convoquée dans le burlingue du big boss, il était fou furieux. “On ne peut pas se permettre, Mme Pironnet ! 30 % d’augmentation, vous imaginez ? Je les trouve où ? Appelez vos collègues tunisiennes, dites-leur de se calmer : elles vont nous mettre dans le rouge, elles vont nous faire fermer la boîte.” Je découvrais l’existence d’une lutte dans nos usines tunisiennes. J’étais sidérée : j’étais même pas au courant. Mais j’étais paumée, aussi, 30 % ça me paraissait délirant... J’ai appelé Montreuil, ils m’ont envoyé un mec de la commission internationale de la cégète qui connaissait le dossier. Un vieux loup, lui, il a demandé à rencontrer Thiévenaz en ma présence. On arrive dans son bureau, et le camarade de Montreuil attaque direct, sans sommation : “M. Thiévenaz, les revendications tunisiennes sont excessives. Dans un contexte de concurrence mondiale, ni vous, ni les ouvriers ne peuvent se le permettre. J’ai rencontré Mme Lajimi lors du Forum social mondial de Tunis. C’est une meneuse, elle a une aura. Proposez-lui un poste de cadre, un poste de direction.”
– Non mais tu déconnes ? Il lui a sorti ça ?
– Texto ! Je savais plus où j’habitais. Thiévenaz le regarde, il y a un silence... Et il lui dit : “Attendez, cher monsieur, je vous arrête. Je crois que vous n’avez pas très bien compris à qui nous avons affaire. Cette fille-là est incorruptible.” »

Selma a finalement été condamnée à deux mois de prison ferme pour une séquestration imaginaire. Elle a fait appel, et l’angoisse permanente, et les mois de chômage, et les nuits sans sommeil lui ont déclenché une saloperie, une curieuse maladie de peau qui lui fait des bulles, d’énormes cloques qui se rétractent ensuite en cicatrices terribles et douloureuses. Elle n’a plus de boulot : quel employeur voudrait de cette syndicaliste connue comme le loup blanc ?, pas les moyens de se payer un scanner, et les médecins ne se prononcent pas : dermatose ? infection ? cancer ? Une copine lui paie des pommades, et certains jours le mal est tel qu’elle ne peut pas quitter son lit.



Je te regarde, ma Selma,
penchée sur mon ordinateur. Je fume ma clope à côté de toi, t’as voulu venir te reposer en Ardèche, oublier un peu ce merdier.
T’as tout perdu.
T’as tout perdu, pour qui, pour quoi ?
Tu parles pas à tes copines de l’usine, sur Skype.
Tu parles à Nassim.
Il n’a pas résisté.
Il t’a demandé vingt fois de laisser tomber la lutte, d’arrêter la mobilisation, de fuir cette usine fermée, de reprendre des études. « Je ne peux pas abandonner mes camarades, tu répétais. Pour moi, c’est terminé. Mais je dois me battre pour elles, pour leur réintégration. » Nassim en pleurait.
Ta nuit de noces fut cette crique de Monastir, où il t’embrassa deux fois, comme un enfant. Nassim a épousé une grande bourgeoise de Hammamet, un mariage arrangé par sa famille. Il ne la supporte pas. Ils ont eu deux enfants. Il t’appelle quelquefois des États-Unis, où il a été embauché dans une plate-forme pétrolière. Il dit qu’il t’aime toujours. Tu ne réponds pas. Quand il raccroche, tu pleures sans t’arrêter. Tu as décidé de finir ta vie amoureuse et seule. Un déshonneur, en Tunisie.
« Viens, Payoura. Viens devant l’ordinateur ! »
Tu éclates de rire.
« Je vais te présenter Nassim. »
Je m’installe.
« Bonjour Nassim. »
L’image est floue. Puis la caméra se stabilise, et je l’aperçois, bien rasé, propre sur lui, souriant.
« Bonjour Pierre. Je suis content de vous voir, Selma m’a beaucoup parlé de vous.
– Moi aussi, elle me parle de vous. Vous savez, je comprends que vous soyez parti aux États-Unis.
– Ah bon ? Pourquoi ?
– Ben là ça fait dix jours que Selma est en Ardèche, et je deviens fou. Elle est insupportable, elle me donne des ordres sans arrêt... J’explose ! Vivement qu’elle reparte en Tunisie, qu’il y ait 1 000 kilomètres entre nous...
– Je vous comprends. Moi, j’en ai mis 8 000. Ça ne sera jamais assez. »

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Vos commentaires

  • Le 25 février 2015 à 12:51, par Sylvain Laporte En réponse à : Les deux amours de Selma (2/2)

    Mais Selma est toujours en Tunisie...

  • Le 25 février 2015 à 11:43, par Armand En réponse à : Les deux amours de Selma (2/2)

    Histoire très belle et très triste (ah voilà, je hais la CGT !). Juste seulement ça : la guerre de classe ne finit pas, mais pourquoi n’avez-vous pas proposé à Nassim, qui n’attend que ça et qui aime toujours Selma, et à Selma qui aime toujours Nassim, que Nassim laisse enfin tout tomber, qu’il lâche prise et qu’il la rejoigne en Ardèche (ouais, avec son foutu caractère, ses coups de gueules, son eczéma et tout le reste).

    Ça ne nous ferait pas gagner la guerre de classe, ni rien contre le racisme, si ça se trouve ces combats-là sont déjà perdus ou le sont depuis depuis longtemps. Mais si Selma et Nassim, si vous le leur disiez à l’un et à l’autre (et puis l’Ardèche, vieille terre de combats, depuis les camisards jusqu’aux maquisards...) qui peuvent d’aimer librement, et bien ça ferait du bien à notre pauvre monde, je crois.

  • Le 22 février 2015 à 10:27, par Anne En réponse à : Les deux amours de Selma (2/2)

    Rhô mais zut, elle aurait pas pu finir en beauté l’histoire, non ?

    Zut quoi.