Les deux amours de Selma (1/2)

par Pierre Souchon 11/02/2015 paru dans le Fakir n°(66) juillet - août 2014

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« Payoura, tu peux me passer ton ordinateur ?  »
Assise dans ma cuisine, en Ardèche, Selma se sert un verre d’eau.
« Et fais-moi un café. Je dois parler sur Skype avec les copines de l’usine.
– Dac Selma. »

Je verse l’arabica dans la cafetière.
« Mets-moi du lait dedans, Payoura, je déteste tes cafés noirs. Dépêche-toi, elles attendent que je les appelle. »

J’ai couru dans ma piaule chercher l’ordi. J’aime quand Selma m’appelle Payoura. Je sais pas ce qu’il veut dire, dans sa langue, ce diminutif qu’elle m’a trouvé, mais il sonne en affection. Du coup, j’obéis à tous ses ordres : rédiger des communiqués pour avant-hier, mettre en page un dossier de presse, corriger un tract, alerter des hiérarques syndicaux, téléphoner à des députés. Elle me siffle, et j’accours.
Il est loin, le temps où elle me donnait du très déférent « Monsieur Souchon ». Lors de notre première rencontre, à Sousse, une ville côtière de Tunisie, la « secrétaire générale du syndicat UGTT de base de la société UBM » m’avait serré la main, avait posé un énorme dossier sur la table d’un bistrot, et parlé sans s’arrêter pendant quatre heures. Je prenais des notes, avec des tirets, des astérisques, des points 1, points 2, points 3, des cotes de fichiers, même, tant son exposé était structuré. Deux types s’étaient installés à ses côtés, deux ouvriers quadragénaires qui bossaient avec elle. Des costauds, eux, de vrais proles, des mains d’acier, burinés comme il fallait. Ils en pensaient quoi, je leur avais demandé, de cette ahurissante affaire ? Sans un mot, ils avaient désigné Selma du doigt : c’est à elle que je devais m’adresser. J’avais obtempéré. Dans ce pays où, trop souvent, les nanas sont ravalées au rang de pas grand-chose, ces deux balèzes étaient devant elle comme des gosses. La secrétaire générale poursuivait : «  J’ai construit l’usine de mes mains. Les cloisons en taule, le mur d’enceinte, les ampoules, c’est nous, les ouvrières, qui les avons installés. Et aujourd’hui, je suis licenciée par deux managers qui sont dans l’entreprise depuis trois mois ? Qui êtes-vous ? » Selma m’envahissait de son buste droit, ses yeux noirs plantés dans les miens, sa colère et sa rage distillées les poings serrés. Tout en s’excusant sans arrêt de déranger le si important, si occupé « Monsieur Souchon »...
Le café coule.
J’allume une clope, Selma se connecte à côté de moi. «  Américains », j’entends... « Et tes enfants ? », elle continue doucement. Puis un souffle : « Moi aussi je pense à toi... »
J’ai compris.

* * *
Avril 2007
Paradis ouvrier

Dans la Tunisie de Ben Ali, Selma est embauchée chez UBM, en banlieue de Sousse. Cette entreprise française, devenue multinationale, fabrique des pièces destinées aux moteurs des voitures, et délocalise au Maghreb pour produire moins cher. La dictature est douce pour les investisseurs – terrains cédés gratuitement, exonération fiscale de 100 %, bénéfices rapatriés non taxés –, dure pour les salariées : une ouvrière est payée une centaine d’euros pour cinquante heures de travail hebdomadaires. Un « avantage compétitif » qui fait le succès de l’usine : l’effectif passe en un an de 200 à près de 500 employées. Chez UBM, les cadres pratiquent quotidiennement le harcèlement sexuel. Ils licencient des filles pour une pause aux toilettes trop longue, les appellent « les esclaves », ne les déclarent pas à la sécurité sociale, ne payent pas leurs heures supplémentaires, fraudent la convention collective. Selma rentre dans cette entreprise en CDD. Si elle l’ouvre, elle sera renvoyée. Patiemment, elle attend son moment : sa titularisation, qui advient automatiquement au bout de quatre ans d’ancienneté. UBM attend aussi : surprenant une conversation entre cadres, Selma apprend un jour qu’elle va être « remerciée » avec plusieurs copines, juste avant que la loi oblige à les embaucher.

* * *

« On a décidé d’aller voir le directeur du site. On est rentrées dans son bureau, c’était un nouveau, un Tunisien. On lui a dit qu’il se foutait de nous, qu’il devait respecter la loi : il n’a rien voulu savoir. Du coup, en pleine journée, on a pris nos affaires et on l’a prévenu : “Puisque de toute façon on va être licenciées, autant commencer tout de suite à chercher du boulot ailleurs.” Il a bondi de sa chaise, nous a barré la route... On s’est remis à discuter... Il a fini par appeler le PDG français qui s’est engagé par écrit à nous titulariser huit mois plus tard. » Selma est sortie troublée du bureau. Un sacré connard, celui-là, le petit nouveau, qui espérait les virer à la première occasion, un Tunisien exécutant zélé des pires décisions françaises. Un bourgeois, de ceux qui font leurs études en France et reviennent en méprisant leur pays, de ceux qu’on surnomme les « chez nous » – chacune de leurs phrases commence par « chez nous, là-bas, en France, c’est propre, c’est mieux, c’est beau »...

Mais ce bourgeois, mais ce capitaliste, mais cet enfoiré, Selma ne s’en débarrassait pas. Elle avait sa silhouette dans la tête, ses longues mains et son sourire, et elle n’en dormait plus, maintenant, elle trouvait ça effarant, elle qui jamais n’était tombée amoureuse, jamais en couple, jamais séduite, dégoûtée des mecs tunisiens trop grivois, trop machos, de tous ces lourdauds… Mais M. Horchani, qu’est-ce qu’il était beau ! Et fin ! Et distingué ! Ses grands yeux verts, ce vertige n’en finissait plus, Selma savait que ça existait, le coup de foudre, elle l’avait vu dans les séries égyptiennes à la télé, avec un tas de violons sur la mer crépusculaire, et il lui semblait qu’un orchestre entier s’accordait pour elle. Elle apercevait M. Horchani dans les couloirs de l’usine, passer entre les moteurs, il avait de l’allure... Il avait de la classe... Il était des étoiles ! Elle s’emmêlait dans ses séries de boulons, L4, L2, merde !, L3, d’autant qu’il lui jetait un œil furtif, un peu complice, un sourire dérobé au coin de ses lèvres, elle en était sûre, est-ce qu’elle était folle ? C’était terriblement bon, d’être amoureuse, ça remplissait son existence, et les méchancetés de son père, et sa dureté, et sa mère malade, et ses frangins frangines à s’occuper avec dans la tronche le bruit monstrueux des machines, elle les vivait en joie, heureuse, tous ses emmerdements engloutis dans le bonheur d’entendre battre son cœur. Le soir venu, elle s’abandonnait en prières, remerciant Allah d’avoir mis M. Horchani sur sa route, écartant toute pensée coupable par de frénétiques prières préventives – elle relisait le Coran, soulagée : il n’était écrit nulle part que l’amour est haram, un péché.

« Selma ! Oh, Selma ! Je suis rentrée dans la salle à manger des cadres et maîtrises ! »
Sabrine était hors d’elle, à la pause de dix heures, elle tapait dans les murs.
« Calme-toi ! Qu’est-ce qui s’est passé ?
– Ils ont quatre micro-ondes ! Quatre, tu m’entends ? Je les ai comptés ! Là, bien alignés ! Quatre pour quinze mecs ! Rappelle-moi combien on en a, nous ?
– Euh...
– Deux ! Et on est presque 500 ! Personne peut faire réchauffer son repas, on bouffe du couscous froid ! Et les autres qui ont quatre fours !
– Attends, Sabrine. On va aller voir M. Horchani. »

Dans sa croisade électroménagère matinale, Selma embarque cinq camarades. Des fières comme elle, des sans peur. La délégation improvisée frappe à la porte : « Entrez ! »
Selma fait trois pas, fusille le directeur du regard :
« M. Horchani, nous exigeons 120 fours micro-ondes dans nos locaux.
– Pardon, Mme Lajimi ? Vous êtes folle ?
– C’est vous qui êtes fou. Les cadres et maîtrises sont quinze, ils ont quatre fours à disposition. Vous savez très bien que nous en avons deux. Or nous sommes environ 450, donc j’ai fait le rapport : vous devez nous acheter 120 appareils.
– Mais qu’est-ce qui vous prend ? Vous savez l’investissement que ça représente ?
– Peu importe. Si nous ne les avons pas d’ici demain, on interdira l’accès au local des cadres.
– Écoutez, Mme Lajimi, vous...
– Je n’écoute plus rien. »

Selma claque la porte, ses copines sur les talons, et retourne serrer ses boulons. En fin d’après-midi, une secrétaire lui annonce que « M. Horchani vous attend dans son bureau ». Elle se change, traverse les couloirs, frappe : le directeur la prie de s’asseoir.
« Je préfère vous voir habillée ainsi qu’en bleu de travail, Mme Lajimi. Vous êtes très élégante.
– Ce n’est pas le sujet. Nous avons une revendication, vous devez répondre.
– Écoutez, c’est impossible. J’ai discuté...
– Bien. Nous souderons demain les portes du local des cadres. »

Selma se lève.
« Ne partez pas, Mme Lajimi, rasseyez-vous. J’ai discuté avec la direction à Lyon. Ils sont prêts à acheter cinquante fours.
– Ce n’est pas ce que nous demandons. Mais j’en informerai mes camarades, et je vous donnerai leur réponse.
– Que faites-vous, ce soir ?
– Je m’occupe de ma famille. Au revoir. »

Selma en avait raté son arrêt de bus. Elle avait fait presque dix bornes de trop, était descendue précipitamment dans une banlieue dangereuse, en pleine nuit, elle s’en foutait royal, euphorique ! Elle avait honte ! Honte de négliger presque complètement sa première victoire militante, obtenue sans syndicat ! Cinquante micro-ondes, je vous demande un peu ? M. Horchani aurait pu leur supprimer leurs serviettes, jusqu’aux couteaux même les fourchettes, il lui avait dit, son cœur explosait !, « vous êtes très élégante » ! Elle détachait les mots, dans la rue, les répétait : « Vous-êtes-très-élégante ! » Sans trembler, les yeux dans les yeux, avec un grand sourire ! Élégante, elle était élégante ! Elle embrasse un lampadaire, tourne deux fois autour... Qu’est-ce qu’elle faisait ce soir ? Ce soir ? Qu’est-ce qu’elle faisait ? Mais elle était folle de lui, elle en était malade, à vouloir monter à la cime des orangers, là, à embrasser le petit vendeur de clopes de contrebande en bas de chez elle, d’ailleurs elle lui avait acheté deux paquets, comme ça, le gamin stupéfait, une femme qui fumait ! Trente mètres plus loin, elle balançait les Marlboro à la poubelle en faisant un pas de danse, vivent les micro-ondes ! Je suis élégante et libre ce soir ! Dans sa Tunisie où un tabou monumental pèse sur les sentiments, les passions, l’amour, les corps, ces quelques mots claquaient comme des coups de fusil, ils la déshabillaient presque, la demandaient en mariage. Elle allait avoir 33 ans, ses malheurs derrière elle. La vie était belle.

« T’étais où ? »
Assis dans un fauteuil, son père était écarlate.
« Au travail.
– Tu mens !, il hurlait. J’ai appelé Lina, elle m’a dit qu’elle était seule, alors que tu prends toujours le bus avec elle ! Pour la dernière fois, où tu étais ?
– J’ai eu un rendez-vous professionnel après le travail. Appelle le directeur pour vérifier. Tiens. »

Selma lui tendait son téléphone.
« C’est le numéro de l’usine. Vas-y. »
Son père détournait le regard, lentement.
« Appelle, je te dis. »
Selma le dominait de sa raideur. Elle était raide, raide redressée, sans bouger, pas un pli ni un doigt, ses yeux grands ouverts terribles de pierre. Il la chassa d’un geste. Quotidiennement, son père se faisait servir, brimait sa mère, l’empêchait de sortir. Quotidiennement, il fliquait ses filles, consultait leurs téléphones, débarquait à leurs boulots sans prévenir. Quotidiennement, il s’inclinait devant Selma, son aînée. À douze ans, elle avait dû quitter l’école pour s’occuper de ses huit frères et sœurs. À quinze, lui licencié, elle avait pris un boulot pour nourrir la famille. Elle avait écrit ses vingt ans en lettres de souffrance, oublié des jeux, retenu des envies, ravalé des amours, brisé tous ses rêves. Du haut de ses peines, elle refusait à son père le droit de la juger. Pas à pas, mot à mot, jour après jour, elle avait conquis sa liberté : contre la terreur qu’il imposait, elle répondait comme une arme chargée. Seulement, dans ce face-à-face, Selma avait perdu ce qu’il lui restait de caresses, brûlé ses dernières tendresses. Elle avait combattu la sévérité par l’austérité, la brutalité par la fermeté : elle en était, maintenant, faite du bois implacable de l’ennemi. Elle lui avait emprunté ses pires traits, et elle le savait. Et souvent, elle pleurait sa grand-mère.
Qu’elle ait vécu plus longtemps, l’aïeule, et elle l’aurait protégée de ce duel permanent, elle lui aurait permis une vie buissonnière, loin des rails d’acier où sa résistance l’avait désormais engagée. Quand la vieille Afida était encore là, elle avait la paix à la maison. Son père filait doux : pas question que Selma le serve, pas question de faire sa loi. « Respecte tes filles !, criaient les quatre-vingts ans de sa mère. Lève-toi ! Va te chercher à manger ! » Et son fils de se diriger péniblement vers le poêle, comme un petit pris en faute. Elle avait le visage tanné, Afida, cuit par le soleil du sud, c’était une indienne, presque, une inca, cette azouza [vieille] intraitable que Selma avait toujours connue veuve. Le soir, elle la réclamait dans son lit. Elle posait la tête sur ses genoux, et l’ancêtre lui racontait des histoires en caressant ses cheveux. Selma adorait celles de la guerre d’indépendance, lorsque Afida, seule, la nuit tombée, évitant les militaires français embusqués, marchait dix kilomètres dans la montagne pour apporter du pain et de la viande séchée aux fellaghas. Elle pensait à elle tous les jours, à son illettrisme, à son dos brisé en deux par le travail de la terre, à sa cuisine pauvre et gargantuesque, Afida la grande, sa vivante figure de justice qui lui commandait de toujours relever la tête.

Le lendemain, les copines étaient d’accord : cinquante micro-ondes, c’était nettement mieux que deux. Et fallait pas trop en demander, elles pourraient le payer cher. À midi, Selma informait M. Horchani que sa proposition était acceptée.
« Vous voyez qu’on peut s’entendre, Mme Lajimi...
– Au revoir, M. Horchani.
– Vous ne me remerciez pas ?
– Je n’ai pas à vous remercier. C’est une simple affaire de justice.
– Alors vous pensez qu’on ne pourra jamais s’entendre ?
– Jamais, M. Horchani. Vous êtes en costume Hugo Boss derrière votre bureau. J’ai une blouse bleue pleine d’huile, et votre costume coûte six mois de mon salaire.
– Vous ne pensez pas ce que vous dites.
– Je pense toujours ce que je dis.
– Réfléchissez-y. Je crois que nous sommes faits pour nous entendre. »

En rentrant chez elle, dans le bus, Selma tournait et retournait la phrase. « Nous sommes faits pour nous entendre, Mme Lajimi. » S’entendre avec ceux qui écrasent ? Avec les riches, tous les puissants ? Est-ce qu’Afida pactisait avec les colons français ? Selma cherche un stylo dans son sac... Cette saleté ne marche plus. « Vous avez un stylo ? » La dame à côté d’elle lui tend un vieux Bic fendu. Doucement, tout doucement, dans la paume de sa main gauche, elle écrit le nom de son homme en calligraphie, le grave sur sa peau en ornements. Elle rend le stylo, et serre le poing. Elle serre le poing fort, son avant-bras en tremble : elle l’aime jusque dans sa chair. Ils sont faits pour s’entendre, elle le sait, comme la mer allée avec le soleil.

* * *
Avril 2011
Respect révolutionnaire

À la chute de Ben Ali, le 14 janvier 2011, après des semaines à angoisser devant la télé, de longues nuits déchirées par les coups de feu dans la banlieue, la famille de Selma fait un gigantesque repas de fête. Même son père rayonne. En avril, enfin titularisée, Selma se rend dans les locaux régionaux de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT). Les permanents l’embrassent, facilitent toutes ses démarches, se démènent de fax en préfectures : trois jours plus tard naît le syndicat UGTT de base de la société UBM. Une petite dizaine de copines adhérent dans la foulée. La direction française réagit d’abord par l’ignorance, par l’indifférence lorsque Selma impose un panneau d’affichage syndical. Seulement, la « secrétaire générale » a du charisme, de l’éloquence, une profonde connaissance de son monde ouvrier. Plutôt que les salaires, elle milite d’abord pour le respect. Plus d’insultes, plus de harcèlements sexuels, même uniforme pour tout le monde, des cadres aux ouvriers, intimité des vestiaires obligatoire : en quelques mois, l’ambiance est métamorphosée dans les ateliers. « Grâce à toi, au syndicat, on est passées d’esclaves à êtres humains », sourit un jour Emna en lui remettant son timbre. Elle n’est pas seule : moins d’un an après la création du syndicat, 470 ouvrières adhèrent sur un effectif de 500 personnes – seul l’encadrement s’y refuse.

* * *

En France et dans le monde, les spécialistes du monde arabe s’arrachaient les cheveux pour savoir si la fin de Ben Ali était une révolte, une insurrection, une intrigue de palais, ou une révolution. Privée du secours des flics matraqueurs, confrontée à un syndicat surpuissant, à des ouvrières libérées, la direction d’UBM avait un peu moins de problèmes conceptuels. Comme les autres investisseurs dans le pays, elle faisait le gros dos, chantait les louanges de la « Révolution du jasmin »... et cherchait à s’attirer les faveurs du soulèvement. Selma fut convoquée dans le bureau de M. Horchani. Il revenait d’une formation à l’étranger.
« Mme Lajimi, la direction française est très inquiète. Lyon m’appelle tous les jours depuis mon retour.
– Pourquoi ?
– Ils se demandent quels sont vos projets.
– Vous voulez que je les invite à une réunion syndicale ?
– Mme Lajimi, je vous l’ai déjà dit : nous sommes faits pour nous entendre. »

Selma sentait ses joues en feu.
« Peut-être, M. Horchani.
– Vous voyez que j’avais raison !
– Mais dans cette usine, je suis syndicaliste. Vous faites partie de la direction. Ici, nous ne nous entendrons jamais. »

Elle sortit sans se retourner.

Ce soir-là, marchant vers le centre de Sousse, une bagnole s’arrêta à sa hauteur :
« Et ici, on peut s’entendre ? »
M. Horchani souriait, éclatant. Selma cherchait quelque chose d’intelligent à raconter. Elle réussit à articuler « je... »
M. Horchani souriait toujours.
« Montez, Mme Lajimi. Je vous emmène. »
Dans la voiture, elle ne dit pas un mot. Ils descendirent dans une petite paillote en bord de mer, commandèrent deux jus de fraise. Selma n’osait pas le regarder. Elle était au café, au café avec un homme. Si son père l’apprenait...
« Vous êtes de Sousse, Selma ? »
Il pose un paquet de cigarettes sur la table.
Il l’appelle Selma.
Elle relève les yeux.
« Oui, j’ai grandi ici.
– Moi aussi. Mais je n’ai jamais vu une femme comme vous ici. »

Sa tête, sa tête allait exploser. Dire un truc...
« Moi non plus, Nassim.
– Vous n’avez jamais vu une femme comme vous à Sousse ?
– Je n’ai jamais vu un homme comme vous à Sousse, ni ailleurs. »

Elle l’avait dit comme si elle animait une assemblée générale dans l’usine. Sur le même ton, forte de force, incontestable. « Vous êtes très belle. » Elle fixait ses mains noires de cambouis, la graisse des moteurs incrustée jusque sous ses ongles, même après onze passages sous le robinet. Il l’observait. «  J’aime vos mains. » Alors l’usine disparut. Elle s’évanouit, la grande saloperie, ses bruits et ses tuyaux, ses cuivres et ses plombs, ses pinces et ses boulons, et avec elle le regard terrible de son père, de ses frères, leurs mâchoires serrées de fureur, leurs mains trop souvent brandies, et avec eux toute sa vie de misère, son ventre vide de gamine, sa mère qui comptait le pain en pièces d’un centime. Assis face à leurs canettes sur des chaises en plastique minables, au milieu d’une plage dévorée par les ordures, Nassim et elle traversaient des prairies, franchissaient une rivière, chevauchaient des soleils, et le jour se levait pour eux. Ils riaient d’évidence, enivrés de l’enfance de leurs voix embrassées, le jeu de leurs cœurs emmêlés. Les dents blanches de Selma fendaient maintenant la peau d’une assiette de cerises, elle jetait les queues vertes sur Nassim qui se les plantait en bouche comme autant de cigarettes dérisoires, la mine impériale. La nuit marchait sur leur bonheur. Il fallait rentrer.


Il est bien court, le temps des cerises.
Vu de Lyon, les histoires d’ouvrières qui demandaient du respect, de la dignité, c’était plutôt sympathique, comme militantisme. Ce qui devenait assurément moins amusant, c’est que Lajimi l’enragée et ses copines réclamaient maintenant une augmentation, et venaient de lancer une grève suivie à 95 %. «  Vous êtes cinglées ? Jamais !, avait hurlé M. Thiévenaz, le grand patron, en audioconférence. Allez voir vos collègues de l’industrie ! Vous vous prenez pour qui ? Vous avez les salaires les plus hauts de toute la région ! » La grève avait duré dix jours, dix nuits à se relayer devant l’usine. Harcelé par ses donneurs d’ordres, UBM finit par lâcher cinquante centimes d’euros horaires supplémentaires.
« Mme Lajimi, souriait la secrétaire, vous serez disponible ce vendredi à 19 heures ?
– Oui.
– M. Laimé, le directeur Tunisie du groupe, souhaite vous rencontrer. Soyez à l’heure. »

Il avait une bonne tête, M. Laimé, un sourire de papi jovial sous ses cheveux blancs. Ils parlèrent de choses et d’autres, de l’ambiance dans l’usine, puis :
« Vous êtes mariée, Mme Lajimi ?
– Non.
– Écoutez, nous savons que vous n’avez pas beaucoup de moyens, et que dans votre pays, les mariages coûtent très cher. J’imagine qu’à l’âge que vous avez, vous n’allez pas tarder à avoir une bague au doigt... UBM peut payer votre mariage. Nous le prendrons entièrement en charge. C’est entre vous et moi.
– Je préfère rester célibataire toute ma vie, M. Laimé.
– Je ne vous demande pas une réponse tout de suite, Mme Lajimi, prenez le temps de réfléchir. Vous habitez loin de l’usine, il me semble ?
– À trente kilomètres.
– Nous pouvons vous offrir une voiture. Vous avez une préférence, pour la marque ?
– Oui, je préfère les bus Renault. Achetez-en dix pour le transport de toutes les ouvrières.
– Je vous briserai, Mme Lajimi.
– Vous êtes sérieux ?
– Très sérieux. Sortez. »

Le jean relevé jusqu’aux genoux, les pieds dans la mer, Nassim se triturait les mains.
« Calme-toi, Selma. Arrête les frais. Ils vont te massacrer. »
Dans leurs rencontres fréquentes, loin du centre ville et des regards, l’usine les poursuivait. Selma faisait systématiquement la même réponse :
« C’est mon travail de syndicaliste. C’est tout.
– Ils sont capables d’aller très loin, tu le sais. Je peux discuter avec Laimé pour arranger les choses.
– Tu n’arranges rien. Nos sentiments, c’est nos sentiments. Le syndicat c’est le syndicat. »

Toujours sa phrase à la con, tout le temps pareil, tous les jours que Dieu faisait. Nassim criait qu’elle mentait. Que ses sentiments n’allaient pas à lui, mais au syndicat. Que c’était ça, qu’elle aimait passionnément, la castagne, l’organisation, les dossiers, les discussions, les réunions. Qu’elle était folle des grèves, amoureuse des assemblées générales, transie des grilles salariales. Que ses yeux brillaient pour la lutte, pas pour lui. Elle avait mis fin aux heures sups délirantes, obligé à embaucher plus de cent intérimaires pour compenser, obtenu quinze jours de congés payés, multiplié le taux horaire, elle pouvait pas s’arrêter ?
« On n’arrête pas le syndicalisme. C’est ma vie.
– Moi, ma vie, c’est toi. Et ma famille...
– Quoi, ta famille ?
– Ils n’accepteront jamais. Une ouvrière, déjà... Encore, si tu étais discrète... Mais là, une ouvrière qui fait des manifs devant le consulat de France, qui prend le micro...
– Nassim ?
– Oui ?
– Pourquoi tu me parles de ta famille ?
– Parce que... »
Ses chaussures à la main, il s’avança dans la mer, se retourna :
« Parce que je veux qu’on se marie, Selma. »

Elle le rejoignit toute habillée au milieu des vagues.
Il lui tendit la main, elle la prit, pour la première fois.
La première fois qu’elle touchait un garçon.
Rentrée chez elle, dans le secret de son lit, elle embrassa sa main toute la nuit.

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Vos commentaires

  • Le 12 février 2015 à 19:56, par Dupart Michèle En réponse à : Les deux amours de Selma (1/2)

    Bonsoir,

    J’ai adoré cette histoire, vraiment.
    Vivement la suite de cette histoire d’amour et de syndicalisme, qui, se termine mal...en général !

    A bientôt et bravo !