Les chaînons manquants

par François Ruffin 03/10/2012 paru dans le Fakir n°(53) décembre - février 2012

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Quel lien entre l’hôpital de Beaumont-sur-Oise et la Banque centrale européenne à Francfort ? Entre la maison de retraite d’Amiens et le dernier sommet européen ? Entre la brigade de protection des mineurs, à Paris, à Cannes le G 20 ? Aucun ?

« Je viens donner mon enfant à vous. » Une femme noire, en boubou, arrive avec son fils à la Brigade de Protection des Mineurs (dans le dernier film de Maywenn, Polisse).
« L’hôtel a fermé, explique encore la mère, depuis six mois dehors sous la tente… « Je veux pas que enfant vive comme moi, alors je viens donner lui à vous.
-Mais c’est pas possible, Madame !, proteste le lieutenant. On n’a pas le droit de prendre votre enfant ! On va trouver une solution ! »
Toute la brigade s’active alors, téléphone tous azimuts, cherche des places en foyer. Joeystarr, alias le flic Fred, monte voir le directeur, lui demande un coup de piston : « Vous mettez trop d’affect », lui réplique le dirlo – dont le bureau est retourné. Fred supplie alors son lieutenant : « Laisse-les trois jours chez moi, et je vais trouver une solution », mais non, s’il commence à accueillir les veuves et les orphelins... Faut se résigner, alors. Après avoir soufflé l’espoir, il faut amener la déception :
« On a une place pour l’enfant, mais pas pour vous.
–Je savais », se résigne la mère, abattue.
Mutique jusqu’alors, le gamin se déchire en un long cri. Fred serre Ousmane dans ses bras : « Elle t’aime, ta maman. » Le cri se poursuit. « Ça va faire mal au début, mais va falloir être fort. » Et ce cri qui n’arrête pas, le pire des cris, celui d’un enfant arraché à sa mère.

Dans notre boîte aux lettres, ce matin, un courrier – et un abonnement militant – de Imma, « infirmière à l’hôpital public de Beaumont-sur-Oise » :
« Nous subissons tous les jours des pressions, écrit-elle, des menaces de notre direction afin de mieux faire passer le non-remplacement de nos collègues, les fermetures de lits. » À côté de chez elle, l’hôpital de Méru n’est pas mieux traité : « l’Agence régionale de santé l’a déclaré pas assez rentable et ses services ont fermé les uns après les autres. Aujourd’hui, il ne reste plus qu’un long séjour pour personnes âgées et les urgences – dont la fermeture est programmée pour mars 2012. Pourtant, la population de Méru ne cesse de croître. »
Ce message ressemble à bien d’autres, à tant de plaintes et complaintes, de chauffeurs routiers, d’agents SNCF, de syndicalistes d’Alstom, de travailleurs sociaux, etc. qui nous parviennent par courriels. Mais font-ils le lien, fait-elle le lien, entre sa situation et ces nouvelles qui, jour après jour, tombent par sigles – BCE, FESF, MES – de Bruxelles, Paris ou Berlin ? J’ai recherché le numéro d’Imma dans les Pages Blanches, et je l’ai appelée pour savoir.
« J’y comprends pas grand-chose. Juste qu’il y a des déficits, on nous le répète partout, et on finit par culpabiliser : “C’est vrai, y a trop de fonctionnaires,” on se dit avec les collègues. On sert à rien. La direction nous martèle qu’ils n’ont pas d’argent…
–Et c’est sans doute vrai !
–Oui. Ils nous disent,
“le moins prochain, on n’a pas de quoi vous payer.” La rumeur circule dans les couloirs, c’est la panique. Puis en dernière minute : “On a trouvé de l’argent. On a emprunté chez Dexia.” Du coup, en réunion, on n’ose rien revendiquer – pourtant, on devrait garder les personnes âgées plus longtemps, c’est pas humain de les renvoyer juste après l’opération, mais on nous réplique que les nuits d’hospitalisation, c’est pas rentable.
–Mais est-ce que vous apercevez un lien entre ça et les décisions européennes ?
–Pas clairement.
–Parce que je me demandais si ça serait utile à nos lecteurs, comme outil…
–Indispensable.
–Vous savez, c’est le plus ennuyeux des sujets. Et dans le journal, y a des copains qui disent
“Tu peux pas trouver plus marrant ? plus vivant ?…”
–Faut le faire. »
Bon. Si c’est un ordre.

On le sait bien, que c’est pénible, ces histoires de gros sous. Et qu’ils nous bernent comme ça, justement : notre avenir très concret se décide derrière tout un jargon abstrait. L’éducation de nos enfants, la précarité de nos emplois, la santé de nos vieux, l’âge de la retraite se dessinent sous le masque des « paquet de gouvernance », « pacte de stabilité », « gouvernement économique », etc.
En bouffant le midi, Magalie – qui, chaque mardi, enregistre vos abonnements sur l’ordi – Magalie m’a dit : « Encore un dossier que je ne lirai pas. » Durant deux ans, pourtant, elle s’est occupée d’élèves handicapés à l’école de Ailly-sur-Noye. Dix mois, puis quatorze mois, plus exactement, de contrats précaires et renouvelés. Mais au bout de ce chemin, plutôt que de la titulariser, l’Education nationale a préféré la remplacer à coûts réduits – façon de « dégraisser le mammouth ». Elle en était déprimée, pour elle et pour les gamins – qu’elle avait le sentiment d’abandonner.
« Tes histoires de banque centrale, je n’y peux rien, je n’arrive pas à m’y intéresser. » C’est Isabelle, cette fois, psychologue, notamment en maison de retraite, qui me déclare ça. Dans son établissement, les aides-soignantes se retrouvent à quatre, pour une soixantaine de vieux, atteints d’Alzheimer, en fauteuil roulant et ne se levant plus. Avec dix minutes de toilette par tête, les infirmières ne prennent plus le temps de parler, oublient de mettre un dentier, des collants – ou de faire manger les alités. « Il faudrait qu’elles soient six, au moins, ajoute Isabelle – qui ne réclame pas la lune. Mais pour l’année prochaine, on le sait déjà : les budgets sont gelés. »
Mais ni Isabelle ni Magalie n’établissent de lien avec le sommet qui s’est tenu cette nuit, qui a proclamé pour la énième fois la « rigueur » comme mot d’ordre, qui prétendait « aider la Grèce » mais qui a surtout ravi « les marchés »...
Et l’acteur Joeystarr, ou la réalisatrice Maywenn, ne le perçoivent pas davantage, sans doute, ce lien de cause à effet, entre ce môme qui leur chiale dans les bras et, en amont, « la règle d’or budgétaire » qui s’impose aux états, l’impuissance choisie devant la spéculation, la liberté laissée à l’Argent, parce que - une petite musique de résignation nous le murmure assez - l’intérêt des banques coïncide avec l’intérêt général.

« À partir d’une certaine somme, plaisantait Michel Audiard, tout le monde écoute. » À partir d’une certaine somme, je corrigerais plutôt, plus personne ne comprend rien. Et plus grand monde n’écoute. Mais c’est leur céder du terrain, déjà, c’est abandonner la partie, que de ne plus saisir le futur qu’ils nous préparent – et les futurs qu’ils nous interdisent. C’est une immense défaite, pour nous, pour Magalie, pour Isabelle, pour Fred, pour Ousmane, que de ne plus entrevoir les causes claires de nos déboires – et également les chemins de l’espoir.
Voilà qui garantit leur paix sociale : notre ignorance plus efficace que des canons.

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Vos commentaires

  • Le 15 octobre 2012 à 16:35, par PRUVOST Alain En réponse à : Les chaînons manquants

    Tout ça a cause de la « gabegie » des dépenses publiques, on vous dit !!!! Voyons d’un peu plus près : supposons que le ministère de la santé dise au directeur d’un hôpital public lambda : « on vous accorde une enveloppe de deux millions d’euros que vous pouvez utiliser comme bon vous semble, sans rendre de compte à personne ». Le dirlo a deux projets en tête : 1) Faire construire une nouvelle unité d’hospitalisation - 2) Se faire construire une villa de fonction avec piscine et tennis. S’il choisit l’option 1, rien à dire l’argent a été utilisé conformément à son objet. Ce qui ne sera pas le cas avec le choix numéro 2. L’argent aura été « mal utilisé ». Mais dans les deux cas, ce sont les mêmes entreprises, avec les mêmes ouvriers, en utilisant (à un poil près) les mêmes matériaux fournis par les mêmes fournisseurs. Il n’y a donc pas - ou très peu - de différence au niveau de l’économie nationale. Par contre, si vous refilez ces deux millions d’euros, sous forme de dividendes, à des actionnaires déjà gavés, cet argent va se retrouver planqué dans un paradis fiscal et/ou « investit » dans un fond spéculatif qui va jouer contre l’économie réelle. Alors, elle est où la gabegie ???

  • Le 14 octobre 2012 à 11:11, par The Ruffin’s crew En réponse à : Les chaînons manquants

    « Garantir leur paix sociale : notre ignorance plus efficace que des canons. », bah oui, ça donne concrètement un Prix Nobel de la Paix !

    Ce que tu constates, je le déplore aussi dans la vie quotidienne, c’est que t’as beau parler de quelque chose qui conditionne notre avenir à tous mais, au final, peu de gens se sentent réellement concernés.
    Emmanuelle le souligne bien ; l’école ne forme (quasiment) pas à l’esprit critique (la plupart des manuels sont issus de « grands » groupes de l’édition).
    Pis encore, la télé déverse quotidiennement sa benne de programmes tous plus décérébrants les uns que les autres (télé réalité, magazines de pseudo-enquêtes, émissions à faire pleurer les mamies etc.).
    Comment veux-tu, avec ça, que les gens soient conscients de ce qui va leur tomber sur le coin de la tronche ?
    L’ignorance ne serait-elle pas la locomotive de la dépossession ?
    J’apprécie l’analyse de Jean-Marie Défossé quand il dit que les luttes sporadiques participent de cet élan (on a beau être plus informés que « la moyenne », si on prêche pour sa paroisse c’est comme pisser dans un violon...).
    J’ai l’impression (et je ne m’exonère pas) que l’on attend le « Grand soir », le « Mai 68 nouveau » (cf. ton livre Leur grande trouille).
    En tout cas, continues tes enquêtes (que ce soit pour Fakir ou Là-bas si j’y suis), il n’y a que comme ça qu’on peut rester informés de ce qui se mijote dans les cuisines du pouvoir.

  • Le 10 octobre 2012 à 20:39, par sonam-tenzin En réponse à : Les chaînons manquants

    l’union qui fait la force n’est pas possible car chacun a l’illusion savamment entretenue et exploitée, d’avoir encore quelque chose à perdre, et préfère le connu d’esclave à la liberté inconnue. Nous ne sommes malades que de nous mêmes ; guérissons nous, toute l’aide requise est disponible à qui demande. Mais voilà, personne ne demande, alors l’aide ne vient pas. Pis, les lamentations et jérémiades nourrissent l’horreur, autant que les vociférations, dénonciations et autres gesticulations. Guérissons nous de l’illusion qu’il y a plus grand danger à se rebeller qu’à courber l’échine. Ce n’est qu’une illusion morbide et mortifère. Cessons de travailler, de consommer, d’aller chez le médecin, à la pharmacie, ne serait-ce qu’une semaine ou deux. cessons de manger de la viande et du poisson, adoptons un régime de guerre, cessons les clopes et le pinard, le joint et autres saletés, soyons les guerriers que Gaïa, notre bien aimée Planète rêve que nous soyons, afin de la nettoyer de l’illusion qui la mine, et elle nous donnera sa force, sa bénédiction avec le soleil qui sera de la partie aussi. Levons nous en regardant bien au fond de soi où s’origine REELLEMENT l’horreur. Nulle part ailleurs qu’en nos démissions cachées, nos compromissions répétées, nos atermoiements sentimentalistes, nos velléités chroniques, nos procrastinations sans fin, nos peurs de l’inconnu autant que du changement. Levons nous frères et soeurs, il n’ y a que tout à y gagner ; sinon c’est l’agonie irréversible.

  • Le 8 octobre 2012 à 20:22, par samson angélique En réponse à : Les chaînons manquants

    Tant que l’individu n’aura pas pleinement pris conscience de sa place dans la société, il lui sera difficile de s’identifier à un modèle autre que celui de la célébrité, du star-système, du fric , alors qu’en allant sur le terrain, un mois ou deux (ou même six) dans un hospice, puis dans un hôpital, au sein d’une équipe journalistique, dans un supermarché, dans la rue pour aider les sdf, chez les rentiers, avec les éboueurs, dans un lycée,...etc l’expérience de toutes ses strates sociales pourrait permettre une empathie , donc un meilleur respect des individus les uns envers les autres afin de se donner les moyens et les armes pour lutter efficacement en toute connaissance de cause ( contre le véritable ennemi : la voracité du capital), mais moi je vis en utopie...

  • Le 7 octobre 2012 à 15:30, par Nathan En réponse à : Les chaînons manquants

    Il y a quand même Internet même si ça a ses limites aussi, et qu’il est difficile d’y atteindre pour des intellectuels ou journalistes hétérodoxes l’audience d’un Apathie au Grand journal..et des Apathie il y en a des dizaines malheureusement.
    Donc il faut relayer et encourager les journaux alternatifs, les interviews ou entretiens réalisé seulement sur le net, les vidéos pédagogiques, c’est déjà le minimum disons.
    Du coup j’en profite pour signaler une vidéo intéressante sur la crise et le TSCG, où l’on retrouve pas mal de gens appréciés dans Fakir comme Todd ou Lordon, et aussi les technocrates de bruxelles ou francfort que l’on connaît très peu en France finalement, alors qu’ils ont le pouvoir aujourd’hui. Bref, c’est là : http://www.youtube.com/watch?v=esiU4xFs9Ys

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